Philippe Huynh, du violon à l’aquarium

Suzanne Gervais 27/06/2019
« Crevettes crues, cœur de bœuf, épinards et vitamines. C’est la recette qu’ils préfèrent. » Philippe Huynh n’est pas en train de décrire les goûts culinaires de ses collègues musiciens. Mais ceux de ses discus.
« C’est le roi des poissons, explique le violoniste. Il vient d’Amazonie. Il lui faut une eau douce, à 30 degrés. » Philippe joue avec l’ensemble Matheus, les orchestres de Paris et d’Île-de-France. En répétition, il profite des pauses pour jeter un œil à son téléphone, relié aux caméras de sécurité installées dans sa fishroom : 25 mètres carrés, 34 aquariums, 9 000 litres d’eau. Ses poissons exotiques – entre 300 et 600 selon les mois – sont bien gardés.
Né au Cambodge, Philippe grandit à Taïwan. Père chauffeur de taxi, mère qui travaille dans l’assemblage électronique. « Je suis devenu musicien par hasard. » À 11 ans, le professeur de musique de l’école apporte des instruments dans la classe : Philippe choisit le violon. L’année suivante, la famille doit émigrer en région parisienne. « J’ai été scolarisé dans une classe avec des enfants qui ne parlaient pas un mot de français, comme moi. »
Un jour, il apporte son violon pour le montrer à ses camarades. Intrigué, le professeur de musique lui demande de jouer. « Grâce à lui, j’ai été admis au conservatoire de Saint-Maur. Je ne savais pas lire la musique… Jusque-là, je reproduisais ce que j’entendais. Ç’a été intensif. » Trois ans plus tard, Philippe entre au Conservatoire de Paris. Mais la musique n’est bientôt plus sa seule passion.
« C’est arrivé à 16 ans. » Ce jour-là, Philippe visite l’Aquarium de Paris. « J’ai été littéralement fasciné par une espèce de poissons : les discus. J’en ai très vite acheté un, puis deux, puis trois… » À force de lire des revues spécialisées, l’adolescent parvient à maintenir en vie ce poisson particulièrement fragile. « Ils ont commencé à se reproduire. C’est une espèce absolument fascinante, très protectrice envers sa progéniture ! » Il y a deux ans, Philippe décide de se lancer : il monte un dossier pour obtenir le certificat de capacité délivré par la direction départementale de la protection des populations, indispensable pour exercer le commerce d’animaux. « J’ai mis plus d’un an à rassembler la paperasse. On me demandait un bac et trois ans d’expérience en animalerie. Comme je n’avais rien de tout cela, j’ai expliqué que j’étais musicien, que j’avais étudié au CNSMD, j’ai détaillé mes vingt années d’expérience en tant que violoniste et j’ai ajouté les coupures de presse de mes trophées aux concours d’aquariophilie. » Il faut dire que le violoniste est connu dans le petit monde de l’aquarium. Philippe a remporté plusieurs prix – sept rien que cette année – au Discus Show, l’équivalent d’un concours de beauté où les aficionados présentent leurs plus beaux spécimens.
Philippe commande ses discus chez ses fournisseurs, en Malaisie. « Quand les poissons arrivent, je les mets en quarantaine. Après, je les vends. » C’est sur Facebook que la majorité de ses clients – des collectionneurs et aquariophiles chevronnés – le contactent. Les spécimens les plus chers qu’il propose coûtent 800 euros. Mais il est encore trop tôt pour dégager des bénéfices. « L’investissement de départ est important. Actuellement, je rentre dans mes frais, mais je ne me verse pas de salaire. » Le violoniste compte développer son affaire : après les particuliers, il espère intéresser les animaleries.
Sa vie de musicien impose à Philippe une organisation bien huilée : « Quand je suis en tournée, ma femme, qui est mon associée, s’occupe des poissons. Je dois aussi gérer mes stocks en amont : avant les fêtes, il faut que je commande davantage de discus. » La relation avec ses clients l’occupe aussi beaucoup : « Certains sont à l’île Maurice. » Morgane Dupuy est sa voisine de pupitre à l’ensemble Matheus. Elle a vu Philippe passer de passionné à professionnel : « Il reste assez discret sur ses poissons. Mais un jour, en répétition, il avait son smartphone sur le pupitre pour surveiller ses aquariums : les femelles attendaient des petits ! »
S’il est avéré que la musique classique est bénéfique aux animaux, Philippe se garde pourtant bien de sortir son violon dans la fishroom : « trop humide ». Ses 600 discus devront se contenter d’un disque.
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