Quand la musique va à l’hôpital

12/09/2011
On les désigne pudiquement sous le terme de « public empêché » : ce sont les détenus, pensionnaires de maisons de retraite, malades hospitalisés... De plus en plus, musiciens et associations s’attachent à aller vers ce public et à lui apporter la musique qu’il ne peut aller écouter dans les salles de concert. Quelques témoignages sur les actions menées en milieu hospitalier.
Si elle ne fait partie d’aucun protocole thérapeutique, la musique contribue dans l’hôpital au mieux-être des patients ainsi que de ceux qui les soignent. C’est pourquoi musiciens et associations s’organisent pour faire venir la musique là où le public ne peut aller à elle. Certains pianistes dont la renommée n’est plus à faire, telles Brigitte Engerer ou Anne Queffélec, vont régulièrement jouer pour ceux qui n’ont pas le loisir ou la possibilité de fréquenter les salles de concert.
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De même, des associations, telles Inspiration ou Pro Musicis, organisent des concerts dans ces lieux pudiquement appelés "de partage" : hôpitaux, maisons de retraite ou institutions spécialisées. La musique y apporte selon les cas un souffle d’évasion, une rupture momentanée avec la maladie, une fenêtre sur l’extérieur ou simplement un moment d’émotion et de plaisir. Et si l’organisation est parfois difficile à mettre en place, ces concerts peuvent être des moments de rencontre exceptionnels. Loin des fastes de la scène, il s’agit alors d’expériences singulières entre un musicien et un public pas tout à fait comme les autres.

Un exemple de partage, le travail mené par lassociation Pro Musicis

L’association Pro Musicis a pour vocation de promouvoir des artistes en début de carrière en organisant chaque année un concours et une série de concerts pour les lauréats.
La particularité de Pro Musicis est d’organiser, pour chaque concert dans une salle, deux voire trois concerts dans des lieux publics (hôpitaux, maisons de retraite...). Les critères sur lesquels sont retenus les musiciens (pianistes essentiellement) sont à la fois liés à leur parcours musical, à leur prestation au concours mais aussi à leur sensibilité vis-à-vis des différents publics et à leur motivation à participer aux concerts dans ces lieux particuliers. Pro Musicis entend ne rien céder quant aux exigences artistiques et faire en sorte que la qualité des concerts soit la même partout. Pour François Lafaye, président de Pro Musicis, « le principe est de garantir le même niveau d’exigence pour les concerts de partage que dans les salles. Nous voulons offrir à tous les publics la même qualité de prestation, c’est la base de notre action. Nous sommes exigeants, nous ne faisons pas la charité de la musique ».
De fait, le programme donné dans les lieux de partage est le même que celui des concerts donnés dans les salles. Il est seulement soumis à quelques adaptations en fonction des publics concernés (concerts plus courts lorsqu’il s’agit d’un public d’enfants, par exemple).

Concilier les exigences du concert et celles de la vie hospitalière

De même, les exigences de Pro Musicis portent aussi sur les conditions dans lesquelles se déroulent les concerts, exigences qui ne sont pas toujours faciles à concilier avec les contraintes de la vie hospitalière.
Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, allant de la capacité d’accueil de l’hôpital à la coopération du personnel soignant : « Les concerts publics sont faciles à organiser alors que les concerts de partage sont très compliqués à mettre en place, explique François Lafaye ; il faut être attentif à un ensemble d’éléments. La dimension de la salle par exemple est importante : si elle est trop petite, cela ne convient pas ; si au contraire c’est un hall de gare, la présence des musiciens n’est pas comprise ; il faut donc un lieu relativement fermé, même si l’hôpital reste un lieu de passage où les gens peuvent aller et venir. Par ailleurs, il y a une série de contraintes qu’il faut respecter, liées au déplacement des personnes, aux horaires des repas, des soins... il faut composer avec les impératifs de la vie de l’hôpital et pouvoir compter sur la coopération du personnel soignant. » On comprend que l’implication du personnel et d’une façon générale de l’institution est nécessaire, essentielle même pour que les choses se passent bien.
Les expériences malheureuses ont servi de leçon : musiciens jouant devant des salles vides, allées et venues pendant les concerts, autant de déboires qui ont amené l’association à plus de vigilance : « Il y a certains endroits où nous refusons d’aller jouer à présent », explique Marie Josée Caderas de Kerleau, vice-présidente de l’association. « Nous nous engageons à fournir une prestation de qualité ; nous demandons en échange à ceux qui nous reçoivent d’accueillir nos musiciens dans un lieu adéquat et de faire en sorte que le public soit au rendez-vous ».

Des moments de rencontre exceptionnels

Une fois les conditions réunies, ces concerts peuvent être alors l’occasion de moments exceptionnels pour le public, mais aussi pour les artistes : « La musique transcende les handicaps, établit une communication là où le langage n’a parfois plus de sens, plus de prise pour certains », explique François Lafaye. L’association intervient auprès de publics très variés, sans distinction de pathologie ou de handicap. Il n’y a donc pas un public, mais des publics et une façon chaque fois différente d’appréhender la venue des musiciens : « Ces concerts permettent de créer un espace où l’on apporte un peu de sérénité, de rêve, d’évasion. La musique est une création vivante, instantanée, qui produit des effets sur ceux qui l’écoutent. Dans les maisons de gériatrie, on surprend par exemple de la part des personnes qui sont emmurées dans la maladie des sourires, des réactions ; j’ai le souvenir d’une personne qui, paraît-il, n’avait manifesté aucune réaction depuis deux ans et qui, tout à coup, s’est mise à chanter en entendant la musique. Les soignants n’en revenaient pas. »
Pour les musiciens aussi, la communication avec le public apparaît comme un aspect essentiel. Les concerts représentent des moments d’échange et de rencontre très particuliers. Delphine Bardin, pianiste qui intervient régulièrement pour Pro Musicis, explique : « Une fois passés les premiers instants où l’on n’est pas forcément à l’aise devant des personnes malades, parfois physiquement très affaiblies, il y a des moments formidables. On est ramené à ce que le concert doit être essentiellement, c’est-à-dire qu’il y a juste la musique et ceux qui l’écoutent, sans rien autour. On ressent dans ces endroits une qualité d’écoute de la part des patients ou des personnes hospitalisées que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Cela nous ramène à des choses très simples, essentielles, à la vocation première de la musique qui est de transmettre quelque chose de beau. »

Autre aspect de ces concerts particuliers, la relation créée à cette occasion entre le public et les musiciens, en dehors des temps de musique eux-mêmes. Il est en effet courant que les musiciens engagent la conversation avec les patients après le concert. Ces moments d’échange ont leur importance : « Le fait de ménager un temps de parole avant ou après les concerts a une fonction de lien, explique François Lafaye ; pour les malades, c’est une façon de parler d’eux, de se mettre en valeur, lorsqu’ils jouent eux-mêmes d’un instrument par exemple ou lorsqu’ils connaissent les pièces qui ont été jouées. Alors que la maladie a tendance à abraser les distinctions, ces moments de rencontre permettent de redonner une individualité à chacun, une occasion de faire référence à son histoire. »
Nathalie Depadt Renvoisé

Sur le même sujet, voir aussi Brigitte Engerer : « Jouer dans les hôpitaux devrait faire partie du cursus des jeunes musiciens. »

Sur le même sujet, voir aussi Les musiciens face aux publics empêchés, LM378, octobre 2009

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