Les pays émergents : l’avenir des musiciens français ?

Antoine Pecqueur 03/10/2011
Alors que les orchestres vivent des jours difficiles en Europe et aux Etats-Unis, du Brésil à la Chine, de nombreux pays se mettent à créer des orchestres et à recruter des musiciens étrangers. Est-ce un débouché pour les instrumentistes français ?
Réductions de salaires, postes non remplacés lors de départs à la retraite, choix d’œuvres ne nécessitant pas de musiciens supplémentaires... En Europe, les conséquences de la crise économique et financière se font sentir à tous les niveaux. Aux Etats-Unis, la situation n’est pas plus réjouissante, avec des orchestres, comme en Floride, qui ont récemment mis la clé sous la porte. C’est à cette réalité que se heurtent les jeunes musiciens qui arrivent sur le marché du travail. Pourquoi alors ne pas tenter sa chance sous d’autres latitudes ? De nombreux orchestres se développent ou se créent dans les pays dits "émergents".

A l’origine, une volonté politique

On peut légitimement s’interroger : pourquoi ces pays, souvent en pleine mutation économique, souhaitent-ils créer des orchestres ou développer leurs phalanges existantes ? Différents cas de figures se présentent.
Au Brésil, et même plus globalement en Amérique du Sud, la création d’orchestres peut se voir comme une manière de renouer avec une tradition interrompue. Rappelons qu’au 19e siècle, grâce à l’argent gagné avec le caoutchouc, un Opéra avait même été construit à Manaus, en pleine Amazonie. Aujourd’hui, tous les politiques ne voient cependant pas ces options de développement culturel d’un bon œil. Lancée par la précédente municipalité de Rio de Janeiro, la construction d’une salle de concerts (conçue par l’architecte français Christian de Portzamparc) est aujourd’hui bloquée, le maire actuel préférant mettre les deniers publics dans la réhabilitation des favelas.
Dans les émirats, la création de l’Orchestre du Qatar et, cette année, de l’Opéra d’Oman s’expliquent par une volonté de s’approprier la culture occidentale, en l’absence d’un patrimoine propre - avant d’être des mannes pétrolières, ces pays étaient des régions fréquentées uniquement par des nomades. C’est ainsi que se construit une annexe du musée du Louvre à Abu Dhabi, et que l’université de la Sorbonne est désormais implantée au Qatar. En développant l’offre culturelle, le but est aussi d’attirer des cadres étrangers, qui peuvent ainsi retrouver dans ces pays leurs offres de sorties habituelles : musée, théâtre, concert... Enfin, tout est une question de goût personnel : le sultan d’Oman est, par exemple, passionné de musique classique, au point de s’être fait construire une salle de concert à bord de son yacht.
Dans les pays asiatiques, comme la Chine ou la Malaisie, cet essor s’inscrit dans une volonté d’occidentaliser leur mode de vie, mondialisation oblige. Mais en Chine, les traditions n’ont pour autant pas complètement disparu. Quand un officiel entre dans une salle où se trouve un orchestre, celui-ci doit arrêter de jouer l’œuvre qu’il interprète pour exécuter l’hymne officiel. Du communisme au capitalisme, la transition est parfois chaotique.

Une organisation spécifique des concours

Les orchestres ne lésinent pas sur les moyens de communiquer au plus grand nombre la tenue des concours de recrutement. Annonces dans la presse spécialisée, sur les sites référents dans ce domaine... - La Lettre du Musicien se fait d’ailleurs régulièrement l’écho de ces concours (voir page 70). Si ces orchestres se lancent dans de pareilles campagnes de recrutement à l’étranger, c’est pour une raison simple : ils n’ont souvent pas assez de bons musiciens dans leur propre pays. Pour l’instant du moins, car les formations en conservatoire se développent rapidement. Evidemment, il est difficile de demander aux musiciens de traverser la planète pour passer un concours (et éventuellement se faire refouler dès le premier tour, c’est-à-dire après avoir joué cinq minutes !). Les méthodes d’organisation diffèrent selon les formations. Certaines organisent des auditions en Europe (en général à Londres, Paris ou Berlin) avec, dans le jury, le directeur musical de l’orchestre et parfois une personnalité invitée (un grand soliste d’une phalange européenne). Dans d’autres cas, le candidat doit envoyer des documents audio, voire vidéo, à l’orchestre, qui testera ensuite le musicien en situation.

Des conditions royales

C’est souvent l’une des raisons qui motivent le musicien à aller vivre à l’autre bout de la planète : les conditions financières. En Chine ou dans les émirats, les orchestres proposent des offres alléchantes. Outre son salaire, en général élevé par rapport au coût de la vie dans le pays, le musicien dispose d’un appartement de fonction et bénéficie d’un (ou parfois de plusieurs) billet(s) d’avion aller et retour pour pouvoir retourner régulièrement dans son pays. De telles conditions ne sont toutefois pas sans poser problème. En général, les musiciens locaux sont moins bien payés que les expatriés, d’où des tensions récurrentes au sein des pupitres. Par ailleurs, le rythme de travail peut être éreintant dans certains pays, loin des conditions très encadrées de la vie musicale française (nombre d’heures de service par jour, pause obligatoire...). Dans des pays comme la Chine, les tournées, souvent en autocar, sont exténuantes, étant donné les distances qui séparent les villes. Vu le contexte financier très incertain, certains orchestres peuvent par ailleurs disparaître aussi vite qu’ils ont vu le jour. Contrairement à la France, les phalanges sont souvent, dans ces pays, soutenues par des entreprises privées. Des problèmes de rémunération ont, par exemple, entraîné il y a quelques années une grève des musiciens de l’Orchestre du Qatar.

L’intégration, un écueil

Mais, surtout, l’écueil auquel se heurte le musicien expatrié se résume en un mot : l’intégration. Il "débarque" dans un orchestre dont la majorité des musiciens ne parle pas sa langue. Les expatriés tendent alors à se retrouver entre eux, à l’orchestre comme dans la vie quotidienne. Certains musiciens parlent d’une vie "en ghetto". Le travail en pupitre se fait souvent dans un salmigondis d’anglais, ce qui n’est pas évident pour régler des problèmes de justesse, de phrasé... Dans les orchestres où il n’y a que des étrangers, comme dans l’Orchestre du Qatar, l’intégration n’est pas non plus évidente. Les musiciens se regroupent par pays, formant autant de clans qu’il y a de nations au sein de l’orchestre. En dehors du travail, le musicien peut également se sentir isolé, notamment d’un point de vue culturel. Il ne lui est souvent pas possible d’aller au cinéma ou au théâtre, du fait, là aussi, de la langue. Les centres culturels français, même si leurs moyens sont limités, peuvent être d’une grande utilité pour les Français expatriés. D’autres musiciens, à l’esprit routard, en profitent pour découvrir un pays, aller à la rencontre des habitants. Mais, au bout du compte, ceux qui restent sont souvent ceux qui ont rencontré là-bas la personne avec qui ils vivent.

Le niveau musical

En écoutant ces orchestres des pays émergents, on peut parfois penser à certains orchestres de jeunes : enthousiastes, dynamiques, mais manquant encore d’homogénéité, de cohésion entre les instruments. La qualité des pupitres dépend des pays : la Chine a des cordes de qualité, l’Amérique du Sud des vents de premier plan. C’est aussi une question de répertoires : un orchestre brésilien excellera dans des œuvres rythmiques et colorées du 20e siècle, mais aura plus de difficultés à maîtriser une symphonie de Brahms. L’autre problème, ce sont les chefs d’orchestre. Rares sont les orchestres de ces pays à pouvoir se payer des chefs de stature internationale. L’Orchestre du Qatar avait été créé sous l’égide de Lorin Maazel, mais est désormais dirigé par un chef totalement inconnu, Michalis Economou. Quant au programme des concerts, il se partage souvent entre des œuvres occidentales et des musiques plus locales. En Amérique du Sud, les formations jouent des œuvres d’inspiration "latino" de Marquez ou Ginastera, récemment mises à l’honneur par le chef Gustavo Dudamel. Dans les émirats, la musique arabe est au premier plan, notamment à travers des commandes passées à des compositeurs traditionnels. Le but est aussi d’intéresser un large public, et de ne pas avoir uniquement des expatriés dans l’assistance des concerts.

Le difficile retour au pays

Les musiciens signent rarement un contrat à durée indéterminée quand ils commencent dans un orchestre. Ils doivent en général suivre une année de stage, au bout de laquelle l’orchestre décide si le musicien est jugé apte à intégrer définitivement la phalange. Force est de constater qu’à l’étranger, il arrive régulièrement que les musiciens soient recalés à cette étape. Plusieurs raisons l’expliquent : des problèmes de communication au sein du pupitre, mais aussi la volonté pour l’orchestre de sélectionner les meilleurs, et donc de préférer tester pendant plusieurs années différents candidats. Dans certains cas, c’est le musicien qui préfère quitter l’orchestre et rentrer dans son pays. Mais le retour peut alors s’avérer très difficile. En un an, on est vite oublié... Le musicien doit souvent se rappeler au bon souvenir des orchestres qui l’employaient comme supplémentaire ou des collègues avec qui il se produisait en musique de chambre. C’est pour cela que certains musiciens attendent de réussir un concours de musicien permanent en Europe pour rentrer au bercail.
Une chose est sûre : une expérience à l’étranger reste inoubliable, pour le meilleur comme pour le pire...

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