Les ondes Martenot, un instrument en plein renouveau

07/11/2011
A l’occasion de la Nuit des Ondes à Vélizy-Villacoublay le 26 novembre, retour sur l’histoire de cet instrument et présentation des modèles les plus récents, analogiques ou numériques.

Leur sonorité, absolument unique, ne peut laisser indifférent. Utilisées aussi bien par Messiaen que par Radiohead, sans oublier le vaste répertoire des musiques de film, les ondes Martenot continuent de fasciner les créateurs en tous genres. Contrairement à d’autres instruments inventés au 20e siècle et oubliés aussitôt, les ondes sont toujours bien vivantes. Sans doute parce que leur inventeur était aussi un grand pédagogue, qui a formé plusieurs générations d’ondistes.

 

Retour aux origines

Rappel des faits : c’est en 1928 que Maurice Martenot (1898-1980) invente l’instrument, alors révolutionnaire, qui portera son nom. La main droite joue sur un ruban, au moyen d’une bague qui permet de réaliser des glissandos spectaculaires, tandis que la main gauche a pour fonction, grâce à une "touche d’intensité", de moduler les nuances, les attaques... « Quelques années plus tard, un clavier sera ajouté pour la main droite, permettant d’être plus précis dans la hauteur des notes. Car avec le ruban, le geste était forcément approximatif, comme avec le theremin. Mais la particularité de ce nouveau clavier sera d’être mobile, l’interprète pouvant doser le vibrato de chaque note. Il paraît que cette idée de clavier avec vibrato serait venue de Maurice Ravel », précise Pascale Rousse-Lacordaire, professeur d’ondes Martenot au conservatoire de Boulogne-Billancourt. « Cet instrument est d’une grande sensibilité, le travail du geste est essentiel, remarque pour sa part Pura Pénichet-Jamet, présidente de la Fédération des enseignements artistiques Martenot et directrice du conservatoire de Maisons-Alfort. Les ondes sont comme le prolongement du système nerveux. Tout ce qu’on ressent se transmet à l’instrument. » On serait tenté de rapprocher cet instrument de la voix ou des instruments à cordes (Maurice Martenot était d’ailleurs également violoncelliste). La particularité de l’instrument, monodique, est de diffuser les sons au moyen de haut-parleurs. A l’origine, il n’y avait qu’un haut-parleur "normal", puis, au retour d’un voyage de Martenot en Indonésie, un haut-parleur à la sonorité métallique a été créé. Sur une idée de Darius Milhaud, un haut-parleur avec résonance a enfin été ajouté au dispositif.

L’évolution de la facture

C’est Martenot lui-même qui a longtemps fabriqué son instrument dans son atelier. Au départ, les ondes étaient à lampe. « L’instrument était fragile et ne permettait pas un bon contrôle de la justesse. Les autres instrumentistes fustigeaient l’instrument pour cela », se souvient Pascale Rousse-Lacordaire. Dans les années 70, changement notable : les ondes sont désormais fabriquées à transistor. « Le son des instruments à lampes était chaud et rond, alors que celui des instruments à transistors, que je préfère, est plus clair, plus droit », observe Pura Pénichet-Jamet. A la mort de Maurice Martenot, c’est son fils, Jean-Louis, qui prend la relève. Il se lance alors dans un nouveau défi, tout à fait dans l’air du temps : construire un instrument numérique. Malheureusement, au dire des instrumentistes, ces premières tentatives n’ont guère été convaincantes, le numérique ayant tendance à standardiser le son. De son côté, le facteur Ambro Oliva crée l’Ondea, un instrument analogique à transistors qui présente quelques différences avec les ondes Martenot habituelles : une huitième octave a été ajoutée, les haut-parleurs peuvent être dosés indépendamment, le design est plus moderne... Il a construit une vingtaine d’instruments. Jean-Loup Dierstein, de son côté, a choisi de continuer à construire des ondes dans le respect rigoureux du modèle Martenot. Il a ainsi livré un certain nombre de modèles analogiques à transistors. Mais aujourd’hui, beaucoup d’instrumentistes attendent avec impatience l’arrivée sur le marché des instruments mis au point par le facteur Claude Jaccard, associé à l’électronicien Dominique Branche. Il s’agit de modèles numériques, offrant notamment de nouvelles possibilités de branchement avec les haut-parleurs. La demande était devenue très forte de la part des instrumentistes jouant dans les groupes de musiques actuelles. Plus anecdotique, la démarche de Naoyuki Omo mérite d’être soulignée pour son originalité. Après avoir assisté à un concert, ce joaillier japonais est tombé amoureux des ondes Martenot et a décidé de construire un modèle "historique" à lampes. Ce modèle unique est visuellement extravagant, avec des incrustations de pierres précieuses et des motifs incroyablement kitsch. A l’heure du retour aux instruments anciens, la construction de cet instrument est néanmoins pertinente, historiquement parlant !

Un répertoire varié

A peine ont-elles été inventées que le cinéma s’empare immédiatement des ondes, capables de réaliser des sons bruitistes imitant aussi bien le cri d’un animal que le démarrage d’une locomotive à vapeur... « Les compositeurs de musique de film, comme Georges Delerue, aimaient tout particulièrement le jeu au ruban », précise Pura Pénichet-Jamet. Les compositeurs "classiques" ne sont pas en reste. Edgar Varèse (en adaptant Ecuatorial, à l’origine pour deux theremins, pour deux ondes Martenot), Darius Milhaud, Arthur Honegger, André Jolivet ou Olivier Messiaen vont ensuite écrire pour cet instrument. « André Jolivet est l’un de ceux qui a utilisé l’instrument de la manière la plus large possible. Messiaen, de son côté, a mis en avant la couleur séraphique de l’instrument », remarque Pascale Rousse-Lacordaire. Et aujourd’hui, qu’en est-il ? Si, à la fin des années 70, les ondes ont été moins utilisées, notamment au cinéma (en grande partie à cause de l’emploi des synthétiseurs), l’instrument connaît depuis quelques années un regain d’intérêt. En particulier dans le domaine des musiques actuelles : des groupes comme Radiohead ou Dépêche Mode, des artistes comme Yann Tiersen, Thomas Fersen ou Tom Waits utilisent avec habileté le potentiel de cet instrument. Thomas Bloch et Christine Ott sont aujourd’hui des ondistes parmi les plus actifs. Dans le domaine de la musique contemporaine, on compte de nombreuses pièces de Tristan Murail, grande figure de la musique spectrale, lui-même ondiste, ancien étudiant de Jeanne Loriod et Maurice Martenot. Les instrumentistes continuent à défendre leur instrument auprès des compositeurs et c’est avec impatience qu’on attend désormais la création d’une nouvelle œuvre de Jean-Yves Bosseur programmée ce mois-ci à la Nuit des Ondes.

L’enseignement des ondes

Maurice Martenot a naturellement été le premier à enseigner son instrument au Conservatoire de Paris ainsi qu’à Neuilly-sur-Seine dans le cadre de l’école associative qu’il avait créée. Mais il ne faut pas non plus oublier que Martenot est également à l’origine d’une méthode pédagogique destinée à la formation musicale et à l’apprentissage du piano. « J’avais étudié sa méthode de solfège à Caracas, au Vénézuela, se souvient Pura Pénichet-Jamet. En 1975, j’ai souhaité venir en France pour poursuivre l’apprentissage de cette méthode directement avec Martenot. Il nous faisait travailler l’oreille en jouant des ondes. C’est ainsi que j’ai découvert cet instrument, qui m’a immédiatement fascinée. Il me l’a enseigné jusqu’à sa mort en 1980. J’ai le souvenir d’un homme rayonnant, plein de vie malgré son grand âge. » De son côté, Pascale Rousse-Lacordaire souligne « le travail sur l’attitude corporelle, en lien avec le contrôle du son que défendait Maurice Martenot. Il insistait beaucoup sur la relaxation. » La classe d’ondes Martenot du Conservatoire de Paris va ensuite être placée sous la houlette de Jeanne Loriod, la sœur d’Yvonne Loriod, pianiste et épouse d’Olivier Messiaen. Aujourd’hui, c’est Valérie Hartmann-Claverie qui enseigne à la Villette. On trouve également des classes dans différents CRR : Boulogne-Billancourt, Evry, Strasbourg... « La plupart des ondistes ont une formation de pianiste, observe Pura Pénichet-Jamet. Mais la technique de main droite du piano n’est pas la même que celle de l’onde, il faut donc vraiment s’adapter à l’instrument. » Malheureusement, rares sont les élèves à pouvoir s’acheter un instrument, du fait de son prix élevé (environ 15 000 euros). Et il n’existe pas de location d’instrument... Les jeunes étudiants viennent donc le plus souvent répéter au conservatoire et se procurent éventuellement des ondes s’ils souhaitent devenir professionnels.

Longtemps franco-françaises, les ondes Martenot sont aujourd’hui présentes à l’étranger. Un sextuor d’ondistes a été formé au Canada, les Japonais sont friands de ce type de sonorité, comme l’illustre la démarche de Naoyuki Omo... C’est peut-être en accentuant leur essor à l’international que les ondes pourront poursuivre leur développement. Un développement qui doit être accompagné par des avancées en matière de facture. Cela tombe bien : les plans des ondes Martenot sont maintenant dans le domaine public.
Antoine Pecqueur

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