En Grèce, la vie musicale sinistrée

Antoine Pecqueur 16/02/2012
Orchestres en arrêt de travail, conservatoires fermés, baisse drastique des salaires des instrumentistes, retard de paiement de plusieurs mois des enseignants : en Grèce, la crise de la dette n’épargne pas le milieu musical.
Les députés grecs viennent d’adopter le budget 2012, élaboré par le gouvernement d’union nationale, placé sous l’égide du Premier ministre Lucas Papademos. Au programme : nouvelles hausses d’impôts, baisse des salaires des fonctionnaires, diminution du nombre de salariés dans les structures publiques... Le but du gouvernement est de réduire le déficit public (en 2011, celui-ci atteignait 9 % du PIB) et, surtout, d’éviter une sortie de la zone euro. La crise de la dette grecque touche directement le secteur culturel, et notamment musical. Instrumentistes d’orchestres, professeurs d’écoles de musique... tous font part de leur inquiétude et de leur angoisse.

Des signes avant-coureurs

Cela fait déjà plusieurs années que le milieu musical grec est confronté à d’importantes restrictions financières. « Depuis 2007, il n’y a eu aucun recrutement à l’Orchestre d’Etat d’Athènes. Les départs à la retraite ne sont pas remplacés. Nous avons une vingtaine de postes vacants, ce qui nous oblige à faire appel à des musiciens supplémentaires », nous explique le chef d’orchestre Vassilis Christopoulos, directeur musical de cette formation. Depuis plusieurs saisons, les musiciens d’orchestre reçoivent leur salaire avec des retards parfois importants. De nombreuses voix se sont élevées pour critiquer le peu d’intérêt porté à la culture par les différents gouvernements. « Ni les socialistes du Pasok ni la droite de la Nouvelle Démocratie ne se sont investis dans ces questions. On remarquera que les communistes ont toujours eu plus d’intérêt pour la culture, même si leur goût est discutable », observe le claveciniste Iakovos Pappas, qui enseignait jusqu’à l’année dernière dans l’un des conservatoires privés d’Athènes.
La responsabilité incombe-t-elle uniquement aux politiques ? Ou bien les torts sont-ils partagés, étant donné les dérives clientélistes d’une partie de la population ? Les exemples de fraude fiscale se sont multipliés dans le milieu musical. « Les inspecteurs du fisc se sont récemment rendus chez un producteur de concerts classiques qui avait déclaré un clavecin d’étude à 160 000 euros et qui payait les ouvreurs de concert au noir... Il a réglé son amende avec les salaires des musiciens qu’il devait rémunérer quelques jours plus tard », raconte, amer, Iakovos Pappas, avant de pointer du doigt les multiples conflits d’intérêts dans le secteur : « L’exemple de l’entreprise Nakas est pour le moins troublant. Cette société cumule les fonctions d’éditeur, d’importateur d’instruments et possède son propre conservatoire. » Dans la vie quotidienne, les musiciens freelance se sont longtemps arrangés pour payer le moins d’impôts possible, en faisant leurs déclarations sous de faux noms ou sous le nom de collègues.

Les budgets des orchestres en berne

Le paysage symphonique grec est composé de trois orchestres d’Etat (deux à Athènes - opéra et symphonique - et un à Thessalonique), de deux orchestres de la Radio à Athènes, d’orchestres municipaux dans différentes villes du pays, sans compter quelques formations privées et orchestres de chambre (dont la Camerata, jouant sur instruments anciens). Avec ses 10 millions d’habitants, la Grèce est donc plutôt bien pourvue en matière symphonique. Mais cela risque de ne pas durer...
Formation privée subventionnée par l’Etat, l’Orchestre des Couleurs est confronté à une diminution drastique de ses aides publiques. L’administration de cet orchestre propose désormais aux musiciens, payés jusqu’alors un peu plus de 1 000 euros net par mois, un salaire mensuel d’environ... 300 euros net. « C’est évidemment inacceptable. L’orchestre est en arrêt de travail depuis juin. De mon côté, je viens de faire le choix de rentrer en France », nous confie Marie-Cécile Boulard, clarinettiste solo de cet orchestre (et fondatrice du site Mousikos, destiné aux musiciens français en poste à l’étranger). Elle estime que, « au mieux, cet orchestre va devenir une formation payée au cachet».
Même si leur situation est moins dramatique, les orchestres d’Etat ne sont pas épargnés par les coupes budgétaires. A l’Orchestre d’Etat d’Athènes, les salaires ont diminué de 30 % pour atteindre environ 1 000 euros net. Les nombreuses indemnités (pour l’achat d’instruments, mais aussi pour les enfants, le mariage...) disparaissent les unes après les autres. Pour les musiciens des orchestres d’Etat, le problème vient aussi de la loi de 1992, qui interdit à tout membre d’un orchestre national de jouer dans un autre orchestre, en Grèce ou à l’étranger. Il a seulement la possibilité de jouer en soliste ou en musique de chambre, dans des formations de moins de douze musiciens. D’un point de vue global, la programmation artistique des phalanges nationales risque d’être durement affectée par les baisses budgétaires. « La subvention de l’Etat pour notre orchestre en 2011 devait tomber à 50 % du montant alloué en 2009. C’était déjà difficile, mais nous nous étions préparés. Le problème, c’est que cette aide, qui est répartie chaque mois, ne nous est plus distribuée depuis juillet », précise Vassilis Christopoulos. En conséquence, de nombreux solistes étrangers annulent leur venue, de peur de ne jamais être payés. « Pour faire des économies, nous venons de déménager les bureaux de l’orchestre dans un immeuble au loyer bien plus faible. J’ai aussi réduit considérablement le nombre d’invitations pour les concerts », poursuit Vassilis Christopoulos.

De moins en moins d’élèves dans les conservatoires

Il n’existe en Grèce qu’un seul conservatoire d’Etat, à Thessalonique, les autres établissements étant privés (avec parfois des subventions publiques). Dans tous les cas, la situation est devenue dramatique pour les professeurs. « Dans une structure publique ou subventionnée, il y a des retards de paiement de plusieurs mois. Dans les écoles privées, les professeurs doivent faire face au départ de nombreux élèves, en particulier des plus grands, qui, dans le contexte actuel, misent tout sur leur réussite scolaire. Or dans le privé, les enseignants sont payés au nombre d’élèves, leur rémunération baisse continuellement », observe la pianiste Lorenda Ramou, qui anime chaque mois un séminaire sur le piano contemporain dans un conservatoire privé d’Athènes. Des établissements privés, appartenant notamment à l’entreprise Nakas, ont récemment fermé. De nombreux musiciens se voient dans l’obligation de trouver un autre métier. « Un chanteur m’a récemment dit qu’il s’était lancé dans l’importation de café pour pouvoir gagner sa vie », raconte Iakovos Pappas.
Depuis de nombreuses années, les musiciens grecs tentent par ailleurs de convaincre les politiques de créer dans le pays un établissement supérieur, ce qui éviterait le départ des jeunes instrumentistes obligés d’aller se perfectionner à l’étranger. « Les universités délivrent des cours de musique. Mais pour les intégrer, il faut avoir de bons résultats scolaires dans des matières comme l’histoire ou les mathématiques... Le niveau de pratique musicale n’est, paradoxalement, pas pris en compte », déplore Vassilis Christopoulos. Dans le contexte de crise actuelle, seuls les musiciens issus de familles aisées peuvent poursuivre leurs études dans un conservatoire supérieur français ou une Musikhochschule en Allemagne. Les autres doivent affronter sur place une précarité grandissante ou opter pour une autre voie professionnelle.

La naissance d’une contre-culture

Les Grecs semblent prendre à leur compte la célèbre phrase de Gilles Deleuze : « Résister, c’est créer. » Lorenda Ramou nous explique que « depuis quelques mois se développe une culture alternative à Athènes. Les musiciens, même classiques, donnent désormais des concerts dans les bars, les galeries d’art. Ces concerts ne sont généralement pas rémunérés, au mieux un plateau circule parmi le public. Mais les musiciens se disent que le pire serait de ne rien faire, de s’immobiliser ». Ces lieux de contre-culture sont devenus d’autant plus indispensables que les salles de concert traditionnelles diminuent leurs activités. Faute de subventions et de... public. En novembre dernier, le concert, pourtant attendu, de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam dans la salle du Megaron d’Athènes a eu lieu devant de nombreux sièges vides (la tradition en Grèce n’est pas de s’abonner, mais d’acheter les places à chaque concert).
Les musiciens attendent maintenant avec impatience la construction du nouvel Opéra d’Athènes, dont l’inauguration est prévue en 2015. Conçu par Renzo Piano, cet édifice, comprenant également une bibliothèque, s’élèvera sur le front de mer. Mais comment un tel chantier n’est-il pas arrêté, vu le contexte de crise ? « Le coût de ce nouvel opéra est entièrement pris en charge par la fondation de l’armateur Stavros Niarchos », nous dit Vassilis Christopoulos, avant de préciser que « le bâtiment remplacera l’ancien opéra d’Athènes, qui était en fait un vieux cinéma avec une fosse d’orchestre bien trop petite ». Reste à savoir si la récession n’aura quand même pas raison d’un chantier aussi pharaonique, dont le coût est estimé à plus de 300 millions d’euros.
En attendant, les musiciens alternent entre résignation et rébellion. Certains ont participé aux manifestations, débouchant souvent sur des heurts avec les forces de l’ordre. Les membres de l’Harmonie d’Athènes ont choisi d’assurer, il y a quelques semaines, une cérémonie officielle avec un foulard noir au bras. La réponse des politiques ne s’est pas fait attendre : les musiciens ont reçu un blâme de la ville d’Athènes. Et depuis quelques jours, les manifestations ont diminué... « Le climat n’a jamais été aussi sinistre. Les magasins ferment les uns après les autres, et dans ceux qui sont ouverts, les rayons sont parfois entièrement vides. On a l’impression d’être dans un pays en guerre », décrit Marie-Cécile Boulard, regrettant « les nombreux dessins humoristiques et sketches des médias français sur la situation grecque ».

C’est à Athènes qu’est née, cinq siècles avant Jésus-Christ, la tragédie. La crise de la dette fait passer ce genre théâtral de la fiction à la réalité.

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