Rapport Lockwood : comment démocratiser l’enseignement de la musique

Antoine Pecqueur 16/02/2012
Le ministre de la Culture a confié une mission de réflexion au violoniste de jazz Didier Lockwood, vice-président du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle. Son objectif : rendre la pratique musicale accessible au plus grand nombre et généraliser de nouvelles approches pédagogiques. Gageons que ses propositions ne manqueront pas d’interpeller bien des enseignants et des musiciens. (lire ici quelques réactions reçues)
Le rapport de Didier Lockwood est intitulé “Quelles méthodes d’apprentissage et de transmission de la musique aujourd’hui ?”. Le musicien nous en présente les conclusions.

Quelle est l’origine de ce rapport ?
Ce rapport découle du discours des vœux du président de la République au monde de la culture en janvier 2010. A cette occasion, Nicolas Sarkozy avait exprimé son souhait de travailler sur la démocratisation de l’enseignement artistique, en commençant par la musique. Le ministre de la Culture m’a alors commandé un rapport sur les nouvelles transmissions du savoir. J’ai choisi, avec le ministère, les membres de la commission, où l’on trouve à la fois des musiciens classiques (le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus, le compositeur Bruno Mantovani, le violoniste David Grimal...) et des artistes de musiques actuelles (le pianiste Andy Emler, le batteur Manu Katché et le chanteur Michel Jonasz...). Une commission volontairement bigarrée.

Quel a été votre constat de départ ?
Depuis maintenant plusieurs années, les conservatoires se sont ouverts à de nouvelles esthétiques, du jazz aux musiques du monde. Mais le fond du problème n’a pas changé : un enfant ne peut intégrer directement ces cursus, il doit d’abord passer par la formation musicale et par l’apprentissage d’un instrument de musique classique.

Quelles mesures préconisez-vous ?
Il faudrait déjà changer le nom de "conservatoire". On pense à un musée, or la musique n’est pas une langue morte, elle est bien vivante. Les conservatoires doivent devenir des lieux où le patrimoine est lié à la création. La vocation de ces établissements est de réunir toutes les musiques, et même les musiques commerciales. Un enfant doit pouvoir apprendre aussi bien un instrument classique que le r’n’b ou le rap. Ces styles peuvent d’ailleurs ouvrir une porte d’entrée à l’enfant qui sera ensuite curieux de découvrir le classique. Les conservatoires auraient ainsi deux pôles, l’un dédié aux musiques de tradition écrite et l’autre à celles de tradition orale. Il faut rétablir l’apprentissage oral de la musique. ­Imaginerait-on qu’un enfant sache lire et écrire avant de parler ?
Il me semble également essentiel de bien avoir en tête que l’on forme avant tout des amateurs (moins de 1 % des élèves des conservatoires deviennent professionnels) et que l’on crée ainsi un nouveau public pour la musique. Pour le futur professionnel, la variété des musiques est également un atout. On peut imaginer qu’un musicien, après son concert classique, aille jouer dans un club de jazz ou accompagner une chanteuse pop. Cela élargit sa palette professionnelle et limite le risque de frustration. Dans le même esprit d’ouverture, j’aimerais que les conservatoires deviennent, plus globalement, des écoles d’art, où les musiciens puissent travailler avec les comédiens, les danseurs, les plasticiens. D’autant qu’il y a de plus en plus de pratiques hybrides.

Vous êtes-vous inspiré du fonctionnement des conservatoires dans d’autre pays ?
Je me suis en particulier penché sur le modèle danois. Dans ce pays, après un tronc commun, les enfants vont soit dans des écoles de musique classique, soit dans des écoles de musique rythmique. Des projets transversaux entre les deux établissements sont régulièrement mis en place. Dans les pays anglo-saxons, la tradition musicale est, là aussi, bien plus ancrée qu’en France, avec notamment la mise à l’honneur des pratiques collectives. Il n’y a pas un endroit où les gens ne chantent pas ensemble.

Qu’en est-il de la place de la musique à l’Education nationale ?
A l’école maternelle, la musique est bien présente, même si des choses sont encore à repenser, notamment en termes de neuromotricité. L’école primaire pose par contre problème. Les professeurs ne sont pas formés : sur les deux ans de formation des enseignants, il existe uniquement une option facultative de 13 heures ! Les écoles font parfois, et heureusement, appel à des intervenants dumistes, mais cela dépend du bon vouloir des collectivités. La mission de ces intervenants n’est d’ailleurs pas toujours bien définie et prise en compte. En ce qui concerne le collège, nous avons suivi les recommandations de Vincent Maestracci, inspecteur général de l’Education nationale, membre de la commission. Le but est de passer des anciennes flûtes à bec à la mise en place de nouveaux logiciels. Dans quelques années, comme le rappelle le rapport de Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation, les tablettes tactiles auront remplacé les cartables des élèves. Il est intéressant de se pencher d’ores et déjà sur les applications destinées à la pédagogie musicale. 
Il me paraît par ailleurs important de développer les pratiques d’orchestre et de chœur dans le cadre de l’école, même si l’exemple vénézuélien du Sistema ne peut être décliné tel quel en France. Enfin, pourquoi ne pas créer des sas, des espaces de transition, entre l’école et le conservatoire, l’enfant pouvant s’initier sans s’engager directement dans un cursus ?

Quel est l’avenir de ce rapport ?
Il faut déjà dire que nous avons eu la chance de mettre en pratique certaines préconisations dans le cadre du Conservatoire de Strasbourg, dont la directrice, Marie-Claude Ségard, était membre de la commission. En créant des passerelles entre le classique et le jazz, nous nous sommes rendu compte que les enseignants de ces deux départements se connaissaient à peine. Autre atout : ce rapport, contrairement à d’autres, a été validé et diffusé par le ministère. La balle est désormais dans le camp des institutionnels, et notamment des collectivités qui financent les conservatoires.

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