A propos du rapport Lockwood : «Ne confondons pas démocratie et démagogie»

Nous avons présenté, dans notre dernier numéro, le rapport commandé à Didier Lockwood par le ministre de la Culture et intitulé Comment démocratiser l’enseignement de la musique. Comme nous le prévoyions, les réactions, positives ou négatives, ne se sont pas fait attendre. En voici une, fougueuse, de Christian Lorandin, ancien professeur en conservatoire et dans l’Education nationale. Le débat est ouvert.
Le rapport ne fait que reprendre et paraphraser les textes officiels qui existent déjà depuis belle lurette ; ce rapport est, en fait, un non-événement. Il ressasse la même idéologie "innovante", transversale, destinée à une clientèle de bobos qui jubilent de voir leurs petits chéris se trémousser à leur saxophone sur des syncopes jazzies, c’est tellement sympa, la musique !
Directeur d’un Centre de musiques dont les stages coûtent entre 500 et 7 500 euros par an, Didier Lockwood émaille son texte de formules héritées de 1793 : « la musique est un outil de communication universel et égalitaire », « l’enfant-citoyen », « outil d’intégration sociale mis à la portée du plus grand nombre pour lutter contre les inégalités ». On n’est pas loin du totalitarisme et surtout du mépris pour ceux qui attendent d’un établissement de service public des apprentissages et une culture classique authentique. Oui, il y a des parents qui désirent que leur enfant apprenne à jouer Beethoven, Bach, Mozart et Schubert. Ceux-là, on les oublie. Oui, on inscrit nos enfants dans les conservatoires pour qu’ils y apprennent une technique, le langage musical, l’histoire de la musique, la chronologie, l’histoire des formes et surtout l’exigence et l’artisanat de la musique, avec des maîtres qui ont une expérience de concert, qui forment leurs élèves avec amour, talent et passion (et il y en a) et non qui se soumettent au pédagogisme dictatorial, aux orientations ministérielles, aux projets d’établissement souvent concoctés dans l’inculture et l’incompétence, sans aucune réelle envie de faire apprendre quoi que ce soit à qui que ce soit, pourvu que ça bouge et que l’élu municipal à la culture soit fier de son établissement.

Le rôle de l’Education nationale

Le texte s’appuie fortement sur le rôle de l’Education nationale. Malgré quelques belles réalisations, quand va-t-on arrêter de s’illusionner sur l’enseignement de la musique dans l’Education nationale ? Quel bénéfice peut-on tirer d’une heure de cours par semaine (soit environ 140 heures de formation au collège), temps qu’il faut quasiment diviser par deux pour arriver à une écoute et une pratique convenables, compte tenu de l’hétérogénéité et du surpeuplement des classes pour cette discipline notamment ? (Sur 55 minutes de cours, environ 20 à 25 sont perdues en gestion de classe, absence de matériel, rapports d’exclusion, incivilités diverses, sans compter l’inertie des élèves face à quelque pratique musicale que ce soit.) Si l’on veut vraiment que l’Education nationale remplisse ses objectifs louables, il faut alors aller beaucoup plus loin : augmenter le temps consacré à la musique, travailler en groupe, faire venir des intervenants spécialisés et surtout modifier considérablement la formation des professeurs d’éducation musicale à qui l’on demande non seulement d’être des couteaux suisses, mais d’animer et non d’instruire, et qui s’écroulent souvent ou démissionnent.

Démocratie ou démagogie ?

Ce rapport, fait de formules à l’emporte-pièce, semble confondre démocratisation et démagogie. On ne lit pas un mot sur les bienfaits de la musique classique sur une jeunesse déstructurée par l’hyperconnectivité et la musique commerciale. On ne parle que de métissages, de mélanges, d’interaction, de passerelles... autrement dit rien à quoi on ne puisse se raccrocher. J’ai la faiblesse de croire que tenir sa partie dans le chœur d’une cantate de Bach est plus formateur que d’aller swinguer sur des consonnes ou des voyelles en fin d’après-midi ou faire trois pizzicati en une heure dans un ensemble improvisé.
S’il s’agissait d’une véritable volonté de démocratisation, ce à quoi on applaudirait des deux mains, il serait plutôt question de faire accéder le plus grand nombre à ce à quoi il n’a pas accès et qui l’élève. Mais évidemment, « doit-on distinguer ce qui est une bonne pratique d’une moins bonne... ou ne rester que concentrés sur la protection d’un patrimoine et la transmission d’une tradition historique des musiques savantes et classiques ? », nous dit le texte. Quel mépris, tout de même, ce "ne rester que", quelle démagogie !

Quel niveau pour les prochaines générations ?

Ce rapport veut nous convaincre que, puisque la majorité consomme de la musique amplifiée, du rap, de la techno, du métal, formes représentatives de la société actuelle (tout à fait respectables, d’ailleurs, mais qui ne s’apprennent pas) et qui sont aussi et surtout des sources de profits considérables pour les industries musicales, il faudrait, en plus de leur envahissement radiophonique, télévisuel, et désormais emportable avec soi partout et tout le temps, qu’elles soient apprises dans les conservatoires, et non seulement apprises, mais quasiment imposées, puisque, pour Didier Lockwood, « il est préjudiciable à un élève qui s’engage vers un apprentissage de la musique classique de ne pas profiter des enseignements de la musique populaire ». On imagine le niveau instrumental et culturel d’une prochaine génération sous l’angle obtus de ce raisonnement. A ce compte-là, jamais plus de Nadia Boulanger, exit nos grands pédagogues et maîtres français. Mais un peuple amateur qui swinguera, se trémoussera et surtout improvisera ! Pendant ce temps, à l’étranger, on continuera à faire des gammes, à apprendre à poser sa voix, à faire des dictées de rythme, à écouter religieusement un quatuor de Beethoven.

La carrière des professeurs privés qui apprendront quelque chose à leurs élèves avec foi, passion, talent et patience et qui s’assiéront sur la transversalité a un bel avenir.
Christian Lorandin

Les intertitres sont de la rédaction.

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