Les musiciens français dans les orchestres du Benelux

Antoine Pecqueur 23/03/2012
De Liège à Amsterdam, en passant par Luxembourg, les phalanges musicales du Benelux connaissent des situations artistiques et économiques contrastées. Etat des lieux.
La mobilisation est totale. Sur le site www.soldieroforange.nl, une centaine d’orchestres du monde entier a déjà enregistré la bande originale du film Soldier of Orange de Paul Verhoeven, véritable tube aux Pays-Bas. Le but de l’opération : faire pression sur le gouvernement néerlandais qui s’est lancé dans une politique de diminution drastique des moyens alloués à la culture, avec pour conséquence la fusion et même la fermeture de certains orchestres. Cette actualité nous a amenés à nous pencher sur la situation globale des orchestres du Benelux, dans lesquels travaillent de plus en plus de musiciens français.

Pays-Bas : des différences de traitement selon les orchestres

Aux Pays-Bas, il y a deux poids, deux mesures. Les orchestres les plus célèbres, comme l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam ou l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, sont relativement épargnés par la cure d’austérité du gouvernement, tandis que les formations moins connues, comme les orchestres de la Radio ou l’Orchestre symphonique du Limbourg, sont confrontées à des fusions ou à des fermetures. Après avoir joué au sein de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et de l’Orchestre national de Lyon, Amélie Chaussade est depuis un an violoniste au Concertgebouw : « Chez nous, l’aide de l’Etat a baissé de seulement 5 %, et nous avons une administration extrêmement efficace. Les conditions de travail sont donc optimales, avec en ce qui me concerne un salaire net de 3 000 euros, auquel s’ajoutent de nombreuses primes, notamment pour les tournées. » Pour intégrer cette formation, inscrite à la première place du classement des meilleurs orchestres du monde réalisé par le magazine britannique Grammophone, le concours se fait sur invitation, comme en Allemagne. Au premier tour, le musicien doit généralement livrer un enregistrement (concerto et traits d’orchestre). Les deuxième et troisième tours se font in situ - les musiciens de grandes phalanges européennes arrivent directement à cette étape, étant généralement dispensés de premier tour. De l’intérieur, qu’est-ce qui distingue cet orchestre, à la réputation exceptionnelle ? « Le grand atout de l’orchestre, c’est la salle dans laquelle nous donnons nos concerts, et où nous faisons aussi toutes nos répétitions. Le Concertgebouw a une acoustique exceptionnelle, et cela a un impact sur le son de l’Orchestre, explique Amélie Chaussade. Par ailleurs, le niveau d’engagement et de concentration des musiciens est très élevé, sans pour autant que cela se fasse dans un climat de tension. » Les Français ont décidément la cote aux Pays-Bas. Sont membres du Concert­gebouw, outre Amélie Chaussade, les violoncellistes Sophie Adam et Jérôme Fruchart, le contrebassiste Olivier Thiery, ainsi que la flûtiste Julie Moulin (qui a participé à l’Académie du Concert­gebouw - un bon tremplin pour intégrer la phalange).
On retrouve également des musiciens de l’Hexagone dans l’autre grande phalange hollandaise : l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, dirigé par le chef québecois Yannick Nézet-Séguin. Le poste de clarinette solo est tenu par Julien Hervé, et celui de flûte solo par Juliette Hurel - preuve aussi de l’excellente santé de l’école de vents française... Par contre, à notre connaissance, il n’y a pas de musiciens français dans les orchestres aujourd’hui menacés, qui comptent en leur sein principalement des instrumentistes hollandais. Au premier rang des priorités, les pouvoirs publics néerlandais souhaitent actuellement voir fusionner les deux orchestres de la Radio (l’Orchestre symphonique et l’Orchestre de chambre). De son côté, Gijs de Kramers, directeur artistique de l’ensemble Ricciotti d’Amsterdam, écrit, dans une lettre officielle : « Mark Ruttle, Premier ministre des Pays-Bas, est un pianiste amateur. Après avoir fini ses études, il a envisagé de poursuivre une carrière dans la musique, mais est devenu le politicien le plus important des Pays-Bas. Malgré son goût pour la culture et la musique, il est à la tête d’un gouvernement qui veut imposer aux arts des coupes sévères. De manière générale, les coupes représenteront 30 % du budget total des structures, et quatre des douze orchestres actuels sont menacés. Si ce projet aboutit, il détruira notre patrimoine culturel. Les coupes sont annoncées pour 2013, donc aucune institution n’a le temps d’anticiper cela. »

Belgique : un faible niveau de rémunération

La Belgique est réputée pour la qualité de ses maisons d’opéra. Le magazine allemand Opernwelt vient d’ailleurs de décerner le titre d’Opéra de l’année au théâtre de La Monnaie de Bruxelles. Son directeur, Peter de Caluwe, serait d’ailleurs candidat à la succession de Nicolas Joel à la tête de l’Opéra de Paris. La situation des orchestres est moins glorieuse. Au cours des dernières décennies, des phalanges ont fusionné, d’autres ont fermé. Des menaces pèsent toujours : la ville de Liège compte deux orchestres (un pour le symphonique, l’autre pour le lyrique), et certains responsables politiques verraient d’un bon œil la fusion des deux structures. Ainsi, à l’Opéra royal de Wallonie à Liège, les départs à la retraite ne sont actuellement pas remplacés et l’effectif de l’orchestre risque à terme de se rapprocher de celui d’un orchestre de chambre. Mais, surtout, si le niveau des phalanges belges n’est pas comparable à celui des orchestres allemands ou hollandais, cela tient à un facteur très concret : la rémunération des instrumentistes. Les musiciens du rang débutent en général avec un salaire de 1 500 euros nets. « Le problème vient du très haut niveau d’imposition, tournant autour de 40 %. Les impôts sont prélevés à la source », précise Odile Simon, contrebassiste à l’Orchestre du théâtre royal de La Monnaie. Les tensions politiques qui minent le pays, conséquence du conflit ancestral entre les Wallons et les Flamands, se retrouvent parfois dans les rangs des orchestres. Si le pays cherche son identité, il en est de même des formations symphoniques. Certains peuvent toutefois aussi y voir une richesse d’influences : « L’Orchestre philharmonique de Liège se situe, dans son jeu et sa sonorité, entre les orchestres français et les orchestres allemands », nous explique Sébastien Guedj, hautbois solo de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, dont le directeur général est d’ailleurs un Français, Jean-Pierre Rousseau. Les musiciens français ne rencontrent généralement pas de problème d’intégration dans les orchestres d’outre-Quiévrain. « Il y a une grande convivialité. Au bout d’un quart d’heure, j’avais l’impression d’être en famille », poursuit Sébastien Guedj. En Belgique, les concours se font sans présélection et sont donc ouverts à tous, comme en France.
On notera enfin que les chefs français ont la cote dans le plat pays. Pascal Rophé puis François-Xavier Roth se sont succédé à l’Orchestre philharmonique de Liège (désormais dirigé par Christian Arming). Quant au Brussels Philharmonic, il connaît un nouveau souffle depuis l’arrivée à sa tête, en 2008, du chef franco-suisse Michel Tabachnik, fervent défenseur du répertoire contemporain.

Luxembourg : un orchestre privilégié

Les conditions salariales des musiciens de l’Orchestre philharmonique de Luxembourg n’ont rien à voir avec celles de leurs homologues belges. Dans le Grand-Duché, les musiciens tuttistes commencent à partir de 4 000 euros bruts, et les solistes à partir de 4 500 euros. Bien sûr, le coût de la vie n’est pas le même. « Au Luxembourg, un musicien d’orchestre a aujourd’hui du mal à acheter un logement, explique Olivier Dartevelle, clarinette solo de l’Orchestre philharmonique de Luxembourg. Par ailleurs, il faut préciser que les professeurs de conservatoire sont ici mieux payés que les musiciens d’orchestre. » A l’origine entièrement privé (fondé en 1933, il était financé par Radio Luxembourg), l’Orchestre philharmonique de Luxembourg est devenu en 1996 un orchestre public, pris en charge par l’Etat. Une nouvelle mutation attend désormais la phalange, qui formera une seule et même entité avec la salle de la Philharmonie de Luxembourg, où l’Orchestre était jusqu’à présent en résidence. Construite par Christian de Portzamparc, la Philharmonie possède une acoustique remarquable. « C’est une acoustique très définie, qui enrichit le son sans excès. On s’entend très bien sur scène, confie Olivier Dartevelle. La construction de la Philharmonie a fait évoluer l’Orchestre, d’autant que nous avons la chance de faire non seulement les concerts mais également les répétitions dans cette salle, ce qui permet de créer une vraie sonorité. » Autre particularité de l’Orchestre philharmonique de Luxembourg : les habitants du pays sont minoritaires dans la composition de l’Orchestre. Français, Allemands, mais aussi Américains et Hongrois forment une grande partie des troupes de cette phalange. Cette diversité géographique des musiciens représente-t-elle, dans le travail quotidien, un avantage ou un inconvénient ? « C’est une richesse, assurément, que l’on retrouve dans très peu d’orchestres. Il y a par ailleurs quelques tendances : les Français se trouvent par exemple surtout dans les bois, les Américains dans les cuivres... Quant aux répétitions, elles se font principalement en français », poursuit le clarinettiste. Depuis 2006, c’est Emmanuel Krivine qui occupe le poste de directeur musical de l’Orchestre.

Le Benelux a été à l’origine de la construction européenne. La situation aujourd’hui très contrastée des orchestres du Benelux ne serait-elle que la triste métaphore des crispations de l’Union européenne ? Une fois de plus, musique et économie se retrouvent étroitement imbriquées.

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