Rapport Lockwood, de nouvelles réactions

La polémique engagée à propos du rapport Lockwood (voir LM 413, 414 et 415) a suscité un grand nombre de courriers dont nous n’avons pu retenir, à notre grand regret, que des extraits. Nous publions aussi la réponse de Didier Lockwood à notre collaborateur Christian Lorandin (lire ici).

Réactions syndicales

Conservatoires de France

Parmi les préconisations de ce rapport intitulé “Quelles méthodes d’apprentissage et de transmission de la musique aujourd’hui ?”, plusieurs vont dans le sens des objectifs que Conservatoires de France soutient depuis vingt ans. C’est le cas en particulier des préconisations d’ouverture aux styles musicaux, aux structures diverses (champ social, culturel, éducatif), aux autres établissements d’enseignement artistique par la constitution de réseaux, à toutes les formes d’arts, notamment par la mise en place de passerelles et de troncs communs de formation avec les arts plastiques ou les arts du cirque, tant il est vrai que le spectacle vivant amalgame aujourd’hui de manière presque systématique l’ensemble des expressions artistiques. [...]

Des préconisations déjà anciennes...

Nous ne pouvons que constater que la-quasi totalité de ces préconisations figure depuis longtemps tant dans les textes d’orientation du ministère de la Culture [...] que dans les derniers textes d’application de la loi du 13 août 2004 [...]. Ils constituent également les principaux fondements de la Charte de service public de l’enseignement artistique publiée en 2001.
Elles ont également été l’objet depuis plus de vingt ans de protocoles d’actions communes signés entre le ministère de la Culture et de la Communication et le ministère de l’Education nationale, voire le ministère de la Jeunesse et des Sports. Elles sont largement développées dans tous les schémas pédagogiques du ministère de la Culture, depuis plus de 25 ans !

Une vision caricaturale...

Ce rapport appelle cependant un certain nombre de réserves.
Bloqué sur une vision maintenant ancienne, [...] le rapporteur, ayant par ailleurs décliné des invitations à assister à des actions pédagogiques innovantes, ou à visiter des structures engagées dans les réformes, n’a pas pu observer que dans ces établissements, la transdisciplinarité ou la transversalité (y compris avec la danse et le théâtre) ne sont pas de vains mots.
La méthodologie employée semble vouloir éviter l’observation objective et se transforme en projection de simples fantasmes. Par leur généralisation, plusieurs affirmations du rapport relèvent de la caricature. Souvent erronées, elles contribuent à propager des poncifs. Tous les établissements ne font pas faire un ou deux ans de “solfège” avant de donner à un enfant le droit de toucher un instrument (et d’ailleurs, la formation musicale n’est plus le solfège... depuis 1976 !), les professeurs de guitare ne refusent pas tous d’enseigner la guitare électrique directement, etc.
Nous ne polémiquerons pas sur la mise en cause de l’appellation “conservatoire” qui a été l’objet de nombreux débats... ministériels. Pourtant, ce terme prend toute sa valeur dans son acception étymologique. Par contre, nous nous étonnerons qu’on veuille y substituer le terme d’école qui ne nous semble pas plus motivant, et qui surtout fait l’impasse sur deux missions essentielles des conservatoires que sont la diffusion et la formation des publics, et la création.

Conclusions et contradictions...

D’autres points reflètent une approximation préoccupante : par exemple la confusion entre musique de tradition orale (qui sait s’appuyer lorsque c’est utile sur l’écrit) et la transmission orale, outil pédagogique qui peut s’appliquer si nécessaire aux expressions écrites. [...] La proposition conclusive amène quant à elle, au mieux, la création d’une énième instance qui va finir de diluer les quelques moyens disponibles, au pire, l’ultime abandon par l’Etat de ses prérogatives historiques de définition des lois de la République et de contrôle de leur application.
En résumé, il nous semble plus que jamais urgent que le ministère de la Culture investisse les forces de la direction générale de la Création artistique dans une réelle et objective évaluation de l’existant, afin de valoriser, au regard des textes réglementaires, les évolutions des établissements, d’identifier les éventuels freins et enfin de tracer en concertation de nouvelles pistes novatrices pour l’avenir de l’enseignement artistique.

Syndicat national des enseignants et artistes Snea-UNSA

[...] Nous ne commettrons pas ici l’injure de remettre en cause la qualité des membres qui ont participé à cette mission. Ce sont tous d’éminents artistes ou des responsables culturels au sein de différentes structures.
Mais remettre en cause l’enseignement dispensé dans les conservatoires et écoles de musique, sous prétexte qu’il ne répond plus au désir des jeunes générations façonnées par des courants artistiques liés à l’industrie musicale, aurait été plus crédible si l’on avait invité des représentants de ces enseignants (syndicaux de préférence). Nous réfutons le terme de “musique savante” appliqué à la musique classique, car il peut aussi s’appliquer à tout style musical (baroque, jazz, musiques actuelles...) Quel que soit le style abordé, il faut travailler, que ce soit l’écriture et la lecture, l’oreille musicale et par là même, l’oralité, le rythme et l’improvisation. Le fait d’utiliser des instruments amplifiés (guitares, synthétiseurs...) ne change en rien les besoins fondamentaux d’apprentissage des diverses techniques instrumentales, des différentes approches esthétiques. [...]

Encourager les pratiques collectives

Côté éducation artistique, l’Education nationale doit jouer pleinement son rôle. En fonction des choix des diverses collectivités, des projets complémentaires du genre Musique à l’école doivent voir le jour. Les pratiques collectives sont un formidable outil permettant un accès ludique et formateur à des disciplines instrumentales, par l’utilisation de répertoires populaires ou traditionnels. [...]
Sans vouloir transposer le Sistema vénézuélien à notre pays, cette volonté publique de généraliser la pratique de la musique devrait être clairement affirmée, les conservatoires et écoles de musique devenant enfin, selon les besoins, des pôles ressources, mais surtout le lieu idéal où les enfants motivés viendraient chercher l’enseignement spécialisé dont ils ont besoin pour approfondir ce qu’ils auront découvert à l’école ou ailleurs.

Un décloisonnement intelligent

Cette interaction permanente, grâce à un décloisonnement intelligent au sein même de l’école de musique, dans le respect des spécificités des diverses disciplines, doit éviter de transformer les conservatoires en établissements fourre-tout où, sous prétexte de démocratie culturelle, la pensée unique dominante (enseignement quantitatif en direction de futurs amateurs) empêcherait à terme l’éclosion de nouveaux vrais talents (instrumentistes, chanteurs, acteurs, danseurs).
Je terminerai donc sur une note optimiste, en disant que ce rapport ne doit pas être pris comme une remise en cause de l’enseignement spécialisé mais comme un appel à le conforter par une véritable politique d’éducation artistique dont les conservatoires et les écoles de musique, grâce à l’exigence, aux compétences et aux qualités de leurs enseignants, doivent être le moteur, sous réserve de ne pas tout confondre.

Michel Ventula, professeur au CRR de Toulouse, secrétaire national du Snea-Unsa

Et aussi...

Entendu à la radio

Je souhaite réagir à l’interview de Didier Lockwood, mercredi 14 mars sur France Inter à la fin du journal de 13 h (13 h 21). J’espère que cet épisode de radio suscitera d’autres mouvements d’humeur, et que vous pourrez vous en faire l’écho. En moins de 8 minutes le public aura entendu à nouveau ces trois clichés usés :
1. Les conservatoires et leur enseignement sont “poussiéreux” : présentation de la journaliste : « M. Lockwood, on va parler de ce que vous préconisez pour dépoussiérer les conservatoires » ;
2. L’enseignement des conservatoires est ringard sauf exceptions (La journaliste : « Nous avons trouvé un contre-exemple... j’ai eu la chance de rencontrer ce professeur de piano dans tel conservatoire... »)
3. La journaliste : « L’un des gros problèmes des élèves, c’est le solfège qui est le cauchemar » (intervention d’une petite élève : « on a parfois envie de tout arrêter »).
Par ailleurs, M. Lockwood tient des propos intéressants, mais met en défaut ce qu’il appelle « le musicien classique » :
« Un musicien classique n’a pas souvent ou très peu la conscience de ce que sont les spécificités techniques de la pratique des musiques actuelles... Un musicien classique sera dans l’incapacité de donner un enseignement correspondant à ces musiques actuelles. » Ce que l’on appelle couramment musicien classique est le spécialiste de plusieurs siècles de musique occidentale, y compris contemporaine et souvent extra-européenne. Quelle est la définition de “musiques actuelles” ? Demande-t-on aux professeurs de musiques actuelles des conservatoires d’enseigner tous ces styles ?
«...Quand je parle de rythme à un musicien classique, aussi génial soit-il, on aura du mal à se comprendre... » Mais qui ne comprend pas qui ? De nombreux musiciens classiques se mettent, en complément, à la pratique de certaines musiques actuelles, l’inverse est-il possible?
Deux remarques de bon sens sur le fond :
- puisqu’il semble s’agir de “démocratiser” l’enseignement de la musique, pourquoi ne pas valoriser les cours de musique et les professeurs de l’Education nationale, plutôt que de réduire systématiquement la portée de cette discipline ?
- puisqu’il s’agit de le rendre accessible au plus grand nombre, pourquoi ne pas commencer par ouvrir les classes nécessaires dans les conservatoires pour résorber les nombreuses listes d’attente ?

Jean-Yves Lacorne

Classe contre classe

Si Lockwood est représentatif des bobos et de la dictature robespierrienne du pédagogisme, Lorandin incarne l’aristocratie d’un ancien régime nostalgique d’un classicisme suranné.

Daniel Pacault

Contre l’autoflagellation

Merci à Christian Lorandin d’avoir pris le temps de réagir à ce rapport Lockwood, son article est salutaire pour le monde musical, et en particulier pour celui des conservatoires, où nous, enseignants, nous battons depuis plusieurs années pour donner le goût à nos élèves, enfants comme adultes, de la grande culture musicale classique. Et contrairement à ce que pense M. Lockwood, ces derniers sont reconnaissants à leurs professeurs de cette transmission. Le reconnaître est non seulement une question d’amour-propre, mais avant tout de bon sens. Arrêtons cette autoflagellation téléguidée, continuons de défendre nos valeurs musicales et retrouvons notre fierté de musiciens classiques !

Henri Pauly-Laubry, compositeur professeur d’analyse et de composition en conservatoire
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