Nouveautés debussystes

Alain Pâris 18/06/2012
Année Debussy oblige (lire ici), les partitions nouvelles ne manquent pas : transcriptions, pièces non publiées, mélodies retrouvées...
Lors de ses séjours chez Mme von Meck, Debussy avait pris l’habitude de transcrire pour deux pianos ou pour piano à quatre mains certaines œuvres du répertoire orchestral qu’il jouait avec les membres de la famille. Plus tardive (1891), la transcription pour deux pianos des 6 Etudes en forme canonique, op. 56, pour piano à pédalier de Schumann relève de la même préoccupation : faciliter l’exécution de pièces dédiées à un instrument rare et peu accessible.
L’adaptation de Debussy est simple et scrupuleuse : il se contente de doubler la basse et de répartir la partie mélodique, ou d’éclater l’écriture canonique pour créer un effet stéréophonique, ou de diviser des accords répétés pour parvenir à une plus grande transparence. Les modifications qu’il apporte sont symboliques et relèvent du jeu des sept erreurs. François Lesure ne considérait pas cette œuvre comme une création debussyste et ne l’a pas numérotée dans son catalogue. Elle n’en est pas moins digne d’intérêt et les deux seules éditions anciennes avaient besoin d’être remplacées par un travail éditorial soigné, ce que propose Kristian Giver chez Carus.

L’intégrale chez Henle
Depuis 1980, les éditions Henle avaient entrepris la publication Urtext de l’œuvre de Debussy sous la direction d’Ernst-Günter Heinemann. Pendant une trentaine d’années, les œuvres les plus connues et les découvertes se sont succédé en volumes séparés (à l’exception des pièces isolées regroupées en un tome), généralement préfacés par François Lesure. Henle propose maintenant la totalité en trois volumes, selon l’ordre chronologique, enrichis du Prélude de La Damoiselle élue, seule découverte de cette édition monumentale. Il s’agit en réalité d’un assemblage entre le prélude et les dernières mesures de la cantate réalisé par Debussy en 1909. En l’état des connaissances debussystes, il resterait deux pièces à publier qui n’ont pu figurer dans cette édition pour des raisons de droits d’auteur, l’Intermède du Trio avec piano et Les Soirs illuminés. En dehors de la musique pour piano, le spectre debussyste de Henle s’élargit au Quatuor et à la Sonate pour flûte, alto et harpe, l’édition de cette dernière incluant les modifications de dernière main figurant sur l’exemplaire personnel de Debussy.

L’Après-midi d’un faune chez Bärenreiter
Les éditions disponibles du Prélude à l’après-midi d’un faune reposaient jusqu’alors sur la même source, la première édition de 1895, sans tenir compte des corrections apportées au fil des exécutions par Debussy, notamment dans les parties d’orchestre et dans un exemplaire du conducteur daté de 1908 environ. Douglas Woodfull-Harris s’est livré à un travail approfondi pour Bärenreiter en intégrant ces variantes. Et si on les applique à la lettre (j’en ai fait l’expérience), la couleur de l’orchestre devient encore plus subtile, plus transparente. Parfois à la limite du détail théorique, elles n’existent pas pour elles-mêmes, mais pour ce qu’elles mettent en lumière : ici arco devient pizz., là un crescendo est retardé d’un temps ou deux, ici encore un glissando restaure les ports de voix usuels. Si vous pensiez connaître par cœur cette partition, vous pouvez retourner à l’école.

Mélodies chez Durand
La véritable découverte de ce printemps debussyste éditorial ce sont les Quatre nouvelles mélodies de 1882 que nous révèle Denis Herlin chez Durand. On en connaissait l’existence par des esquisses qui avaient permis à François Lesure de les répertorier dans son catalogue (L 22 à 25). Elles s’intègrent à un ensemble de dix mélodies dédiées à son ami Henry Kunkelmann. Les manuscrits s’étaient transmis dans des collections privées et, pour les quatre qui nous concernent, n’avaient pas été identifiés jusqu’à ce jour. "L’Archet" met en musique des vers de Charles Cros, "Le Matelot qui tombe à l’eau" (la plus courte mélodie de Debussy) et "Romance" puisent dans le Poème de l’amour et de la mer de Maurice Bouchor, "Les Elfes" (sa plus longue mélodie) s’inspirent de Leconte de Lisle. A peine âgé de
20 ans, Debussy forge déjà ce style où la couleur prime sur la ligne avec des licences harmoniques alors impardonnables et une partie de piano qui est bien plus qu’un accompagnement. On comprend pourquoi il déroutait ses professeurs.
A lire également Les éditeurs de Debussy.

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