Jean-Philippe Navarre :
«Nous défendons le concept de l’artiste-directeur !»

Laurent Vilarem 06/02/2013
Directeur du conservatoire du Grand Nancy et président de l’Union nationale des directeurs de conservatoires, Jean-Philippe Navarre nous donne son point de vue sur la formation et le recrutement des directeurs et dresse le bilan de son mandat à la tête de l’UNDC.

Rappelez-nous comment sont formés les directeurs de conservatoire...

La formation du directeur est très complexe : un directeur de conservatoire a besoin d’un grand nombre de compétences, artistiques, pédagogiques, administratives, financières et juridiques qui ne sont pas naturelles au musicien. Pour être directeur de conservatoire en France, il est nécessaire d’obtenir un diplôme, le CA (certificat d’aptitude), qui était délivré il y a encore quelques années, par le ministère de la Culture. Aujourd’hui, le ministère n’organise plus d’examens. Seul le Conservatoire de Paris propose une formation diplômante, notoirement insuffisante en regard du nombre de postes déjà disponibles ou qui le seront dans les dix ans à venir. Comme la nature a horreur du vide, nombre de collectivités ont nommé des directeurs qui n’ont pas le CA. Mais le CNFPT n’a pas vocation à délivrer le CA. Comment sortir de cette crise ?
Il pourrait y avoir plus d’organismes de formation qui décernent ce CA que le Conservatoire de Paris. Le ministère de la Culture pourrait exceptionnellement réorganiser des CA et des formations préparatoires pour les directeurs de conservatoire, ou le Conservatoire de Lyon pourrait ouvrir une classe de formation, ou encore certains pôles supérieurs pourraient être habilités par l’Etat pour délivrer des diplômes. Une chose est sûre, nous devons en délivrer beaucoup plus.
Parallèlement, il existe des formations de qualité, notamment l’Inet-Strasbourg, un établissement du CNFPT, où les directeurs peuvent adapter ou conforter leurs acquis.

Ce désengagement progressif de l’Etat entraîne-t-il un manque de cadrage à l’échelle nationale ?

Nos principaux relais au ministère de la Culture sont les inspecteurs de l’enseignement, mais leur nombre s’amenuise et ils ne peuvent pas couvrir la totalité des établissements. Du fait que la coordination du ministère de la Culture ne s’opère plus, chacun travaille dans son coin et les disparités entre les conservatoires (tributaires des volontés de la ville et du directeur) se sont accentuées. L’Etat a conscience du problème puisqu’il a relancé l’idée des sept pôles d’enseignement supérieur. Mais quid de ce qui se passe en dessous et du creuset qui nourrit ces pôles supérieurs ? Beaucoup d’étudiants aujourd’hui choisissent de poursuivre leurs études à l’étranger. Les écoles supérieures étrangères ont en effet adossé leur enseignement à des récompenses universitaires, pour une professionnalisation plus rapide.

Le recrutement des directeurs de conservatoires pose-t-il problème ?

Il y a deux étapes. Imaginons un candidat qui possède un CA. Ce n’est pas parce que vous avez un diplôme que vous aurez un emploi. Il faut convaincre une agglomération ou une ville de vous recruter, car ce sont les collectivités qui recrutent. Par ailleurs, pour que vous soyez recrutable par une ville, il vous faut être sur une liste d’aptitude de la fonction publique territoriale. La situation se complique : vous avez un diplôme délivré par le ministère, vous passez un examen de la fonction publique territoriale et ensuite il vous faudra plaire à une collectivité pour qu’elle vous engage. Jusqu’à présent, l’Inspection de la musique était présente lors de l’attribution des postes. Mais, depuis trois ou quatre ans, les collectivités territoriales confient leurs modalités de recrutement à des cabinets privés, qui vont s’occuper de trier les candidatures et de mener des entretiens préalables. Or ces cabinets de recrutement n’ont, dans la plupart des cas, aucune connaissance de la fonction publique territoriale et de ce qu’est un conservatoire.

Que recommande l’UNDC ?

Il serait souhaitable que l’Etat soit de retour au plus près des collectivités territoriales, pour bien faire valoir sa mission d’information. Elus et administratifs devraient être davantage au courant du métier de directeur de conservatoire pour pouvoir choisir en connaissance de cause les profils qui les intéressent. On se retrouve aujourd’hui dans des situations extrêmement diverses qui vont à l’encontre de la certification et dans lesquelles l’Etat n’est pas du tout sollicité dans ces jurys. L’UNDC souhaiterait enfin que l’Etat continue sa mission d’encadrement qui garantissait une qualité dans les établissements.

Le directeur de conservatoire-musicien, est-ce un modèle ancien ?

Bien entendu. Tous les grands directeurs ont été compositeurs, Gabriel Fauré notamment. Pourquoi ? Leur formation leur permet d’avoir une vue pyramidale du métier, et d’exercer une fonction d’expert dans tous les domaines. Mais un compositeur a besoin d’ajouter à cette connaissance musicale de base beaucoup d’autres compétences pour envisager de diriger cet établissement dans son ensemble. A l’UNDC, nous défendons cette conception de l’artiste-directeur. Un administrateur placé au sommet n’aura pas les mêmes préoccupations qu’un musicien. Nous ne sommes pas des managers, dans le sens que lui donne le secteur privé, avec des notions de rentabilité qui sont étrangères à nos valeurs. La culture n’est pas rentable au niveau quantifiable : une population artiste va être beaucoup plus inventive et créative dans beaucoup de domaines, ou simplement dans le domaine de l’éveil des enfants. Nous assumons également un rôle social au sein de la collectivité.

Quel bilan tirez-vous de votre mandat à la tête de l’UNDC ?

Je tiens à rappeler que l’UNDC est l’association la plus ancienne de directeurs (nous en sommes à notre 56e congrès). Nous sommes une union de personnes physiques, et non de personnes morales. Nos adhérents viennent ici à titre personnel. Durant mes trois années de présidence, j’ai d’abord tâché de faire disparaître de l’association tout positionnement politique. Autrefois, l’UNDC avait pu être perçue comme telle, mais aujourd’hui, ce n’est plus vrai. Ce qui nous rassemble, c’est notre conception du métier de directeur d’un point de vue artistique et pédagogique.
Deuxièmement, j’ai voulu couper le lien entre l’association et le syndicat afin de ne plus créer d’amalgame. Nous avons créé une cellule syndicale pour ceux qui le souhaitent.
Et mon troisième apport a été un renouvellement de nos options artistiques et pédagogiques. Je m’étais engagé à n’exercer qu’un seul mandat de trois ans, afin de donner un autre visage à l’association. Pour la première fois en cinquante-six ans, une femme est en voie d’être nommée à la présidence de l’UNDC. Cette parité est fondamentale, car autant la profession musicale s’est féminisée, autant, chez les directeurs, elle reste majoritairement masculine. C’est un signal fort que l’UNDC veut envoyer.
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