Conservatoires et handicap : où en est-on?

13/03/2013
La loi du 11 février 2005 a inscrit dans le droit commun l’accession des personnes en situation de handicap à l’enseignement artistique pratiqué dans les conservatoires. Cependant, force est de constater que cet accueil est non seulement très rare, mais partiel. Patrick Guillem, professeur chargé du handicap au conservatoire des Landes, dresse un bilan sans concession.
Le paradoxe est que, s’il y a consensus sur la nécessité d’accueillir des personnes en situation de handicap dans les lieux d’enseignement, nous sommes très loin de répondre à cette mission : le nombre de personnes en situation de handicap est évalué à 10 % de la population, mais, dans les effectifs des conservatoires, il est ridiculement plus faible.
L’absence de demandes est souvent invoquée, mais les familles d’enfants handicapés sont fréquemment dans l’auto-censure. Trois raisons à cela :
1. l’insertion sociale et professionnelle reste une priorité bien compréhensible ;
2. parfois, la lourdeur des soins ne libère que peu de plages horaires pour s’adonner à une activité culturelle qui demande de l’assiduité et une pratique régulière ;
3. l’image malheureusement toujours élitiste des conservatoires ne favorise pas les choses.
En outre, les publics concernés ne sont pas informés des possibilités d’adaptation de cursus au sein des conservatoires.

Accueillir les personnes en situation de handicap ou leur proposer un cursus ?

Au-delà du nombre de personnes en situation de handicap accueillies, les propositions qui leur sont faites sont parfois troublantes. Nous remarquons certaines dérives qui peuvent être préjudiciables à la normalisation de cet accueil. Ainsi, des ateliers collectifs destinés aux personnes en situation de handicap fleurissent dans nombre d’établissements. D’aucun pourraient les considérer comme une première marche vers l’accessibilité. Dans les faits, ils se traduisent trop souvent par une "ghettoïsation" dont l’absence de mixité est la preuve. A ce titre, des problèmes juridiques pourraient d’ailleurs se poser. Les élèves n’ont que rarement accès aux autres cours, ils ne peuvent pas choisir leur instrument : il y là une situation d’inégalité dans l’usage d’un service public, une discrimination de fait.
Quelques démarches exceptionnelles existent où la personne handicapée se voit proposer un véritable cursus, adapté si besoin. C’est le cas du conservatoire de L’Haÿ-les-Roses (94), où une jeune fille polyhandicapée est en classe de harpe, de celui de Cergy-Pontoise, qui accueille des enfants autistes et trisomiques, de quelques conservatoires parisiens : un élève trisomique et un aveugle en classe de violon (7e et 12e arrondissements), d’autres en guitare au conservatoire du centre... Au conservatoire des Landes, des enfants en situation de handicap sont inscrits en trompette, clarinette, tuba, violon, guitare, piano, danse, musiques actuelles, traditionnelles... : les pratiques sont ouvertes à tous, des parcours adaptés et personnalisés sont proposés.
Mais ce qui prévaut, hélas ! ce sont des dispositifs de type "animation", bien en deçà des attentes de ce public et qui ne s’inscrivent pas dans notre cadre d’emploi principal.

Il est nécessaire de former les enseignants

Je rappelle que nous ne sommes ni des animateurs ni des musicothérapeutes, mais des professeurs. A ce titre, nous sommes souvent demandeurs de formation. C’est légitime puisque la plupart d’entre nous ne connaissent pas le monde du handicap. Le problème est qu’il est impossible de former les enseignants sur l’ensemble des handicaps. Même si une information et une formation sur le sujet semblent nécessaires, la formation n’est pas un prérequis pour commencer cet enseignement. En revanche, l’accompagnement des enseignants est indispensable.
Le professeur est avant tout pragmatique et il voudra être informé sur le handicap qu’il aura à traiter. Un aperçu global des différents handicaps ne répondra que très partiellement à ses attentes ; il faut donc chercher d’autres voies. Le pédagogue adapte déjà son enseignement en fonction de l’élève qu’il a en face de lui, il possède déjà bien des qualités requises, au-delà peut-être de ce qu’il imagine lui-même, pour enseigner à des personnes handicapées.

Directeurs et professeurs font face à des situations complexes

Combien de professeurs sont confrontés au problème d’élèves qui ne fixent pas les choses ou qui ont de grandes difficultés à produire un son, à coordonner des gestes ? Ces élèves qui ne sont pas répertoriés comme des personnes souffrant de handicap sont pourtant dans une situation de handicap dans leur apprentissage, sans même parler des problèmes de dyspraxie ou de dyslexie qui, rarement dépistés, ne font l’objet d’aucun dispositif particulier (la dyspraxie - le trouble d’apprentissage, trouble de la coordination et de la planification des gestes - concerne 1 élève sur 25. Nous en avons tous eu dans nos cours ! Avec quelle pédagogie pour y répondre ?). Nous avons dans les conservatoires des élèves dont les handicaps légers leur permettent de suivre un cursus normal. Pour les autres, l’accueil est la plupart du temps inexistant ou organisé dans des ateliers collectifs où le projet culturel individualisé de la personne n’est pas pris en compte (choix de l’instrument ou de la pratique). Certains conservatoires ont relevé le défi avec succès : maintenir des exigences pédagogiques malgré des handicaps très lourds, nécessitant une adaptation du cursus.
Comment déceler des aptitudes et des envies dans le cadre d’ateliers collectifs regroupant des personnes handicapées ? Cela semble difficile à évaluer et ce n’est que rarement défini comme un objectif. Des actions de sensibilisation doivent être mises en place avec les institutions médico-éducatives et les familles afin de mieux envisager ce qu’il est possible de faire.
Les directeurs sont responsables de leurs établissements et ils se trouvent souvent démunis face à la complexité du problème. On ne peut les blâmer d’agir avec prudence pour de multiples et légitimes raisons, mais il est grand temps de mettre en place les conditions qui permettront de trouver des réponses pérennes et non discriminatoires. L’attitude positive consiste à dire que tant que l’on n’a pas essayé, il est impossible de savoir si c’est possible ou non. Naturellement, chacun peut se tromper : il faut savoir aussi admettre l’échec d’une intégration. Il y a dans ce cas toujours d’autres solutions, d’autres réponses...

Des solutions existent

Les éducateurs du secteur médico-éducatif et les familles peuvent assurer un soutien non négligeable (un peu comme les auxiliaires de vie scolaire à l’école) et contribuer à rassurer les professeurs tout en participant à leurs formation et information. Au sein de chaque établissement, quelques pistes peuvent être explorées :
1. un référent handicap pourra centraliser les informations et servir de lien entre les différents partenaires (familles, institutions, associations...) ;
2. un pôle de ressources comprenant des professeurs sensibilisés, la direction du conservatoire et si possible des personnes du milieu médico-éducatif serviront d’interface entre le ou les professeurs et les différents intervenants ;
3. le partage des expériences et la mise en commun des compétences sera une démarche privilégiée indispensable pour enrichir les outils de chacun ;
4. le projet d’établissement doit définir clairement l’engagement du conservatoire vis-à-vis des personnes en situation de handicap.

En conclusion, nous avons tout à construire. L’intégration de personnes handicapées, l’inclusion de tous dans un projet collectif va enrichir notre pédagogie, développer une mixité qui apportera à chacun le sentiment de participer à l’élaboration d’une société plus humaine et plus juste. Relevons le défi, il est tellement magnifique.
Patrick Guillem
Les intertitres sont de la rédaction.

 

Le parcours de Patrick Guillem

Né en 1958, Patrick Guillem a étudié la guitare auprès de Roland Dyens à l’Ecole normale de musique de Paris. Concertiste et compositeur, il est aussi directeur de collections pour les éditions Henry Lemoine. Après avoir été détaché pour l’enseignement aux enfants en situation de handicap dans les conservatoires municipaux parisiens, il est aujourd’hui professeur de guitare et chargé du handicap au conservatoire des Landes. Il travaille régulièrement avec l’association Cemaforre, le Pôle européen de l’accessibilité culturelle.

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