Le Philharmonique de Berlin vu par ses musiciens français

Antoine Pecqueur 15/05/2013
La phalange allemande, aujourd’hui dirigée par Simon Rattle, a un fonctionnement bien spécifique, depuis le concours d’entrée jusqu’à l’élection du directeur musical par les musiciens. Les instrumentistes français en poste témoignent de cette vie d’orchestre démocratique et engagée.
D’un point de vue politique, c’est une évidence de dire que les relations franco-allemandes ne sont actuellement pas au beau fixe. Avec même des incidences sur la vie culturelle : l’exposition “De l’Allemagne”, présentée en ce moment au musée du Louvre, a suscité de vives critiques outre-Rhin, où elle a parfois été jugée partiale et idéologique. Mais sur le terrain musical, l’ambiance reste encore apaisée. La formation la plus prestigieuse d’Allemagne, le Philharmonique de Berlin, n’a d’ailleurs jamais compté autant de musiciens français dans ses rangs. L’occasion de découvrir de l’intérieur l’une des phalanges les plus mythiques du vieux continent.

Une intégration en plusieurs étapes

Pour entrer au Philharmonique de Berlin, comme dans tous les orchestres allemands, la première sélection se fait sur dossier.
Il faut être invité à passer le concours, contrairement à la France, où n’importe qui peut se présenter le jour J. Des études dans une Musikhochschule ou la réussite à un concours international constituent des atouts non négligeables sur un CV. Si vous êtes encore étudiant, vous serez invité à passer un Vorprobespiel (un préconcours). Une épreuve expéditive : en deux heures se succèdent parfois près de 50 candidats. Seuls deux en général seront gardés pour passer le Probespiel, le concours en tant que tel, épreuve à laquelle participent directement les musiciens déjà en poste dans un orchestre. L’épreuve est solennelle : dans la grande salle de la Philharmonie, les candidats se produisent sans paravent face aux musiciens de l’Orchestre. Car, autre différence avec la France (où le jury est composé des musiciens du pupitre, mais aussi de directeurs administratifs et d’experts), les candidats sont recrutés directement et uniquement par les membres de l’Orchestre (128 en poste actuellement).
Mais n’est-il pas étrange, dans le cas par exemple où l’Orchestre auditionne un cor solo, que le vote d’un contrebassiste compte autant que celui d’un corniste ? « C’est un processus démocratique, qui évite tout coup de force d’un pupitre, nous explique Guillaume Jehl, deuxième trompettiste de l’Orchestre. Par ailleurs, il est intéressant d’avoir l’avis de musiciens débarrassés de tout préjugé. Quand on joue du même instrument, on a tendance à rattacher tel musicien à tel professeur, à telle école… Enfin, à Berlin, les musiciens cherchent des candidats avec une vraie personnalité musicale. Ils pourront accepter une petite défaillance technique, mais pas une absence de musicalité. C’est positif, car la musique n’est pas un numéro de cirque où l’on attend que l’équilibriste tombe de son fil. » Longtemps à main levée, les votes se déroulent désormais de manière électronique.
Mais peut-on observer encore un protectionnisme national dans le recrutement des musiciens ? « Sur les dix derniers concours, nous n’avons recruté que des étrangers ! Le Philharmonique a une telle attractivité que la sélection est mondiale, hormis pour certains instruments particuliers, comme la clarinette allemande. L’Orchestre compte désormais 40 % d’étrangers », observe le flûtiste solo franco-suisse Emmanuel Pahud. Quant au programme des concours, il se révèle bien plus léger que nombre de concours d’orchestres moins prestigieux, avec uniquement un concerto classique et une dizaine de traits d’orchestre. Pas de démonstration superflue, mais une compétition qui va à l’essentiel.
Une fois recruté, le musicien se trouve en période d’essai pendant deux ans – dans certains cas, pour les tuttistes notamment, la titularisation peut toutefois arriver plus rapidement.

Un jeu engagé

Durant cette période, le musicien sera jugé par ses collègues. Il va donc devoir adapter sa sonorité, son jeu à celui de l’Orchestre. « Dans les cordes, il y a une vraie pâte sonore, marquée par une grande sensualité du son. Mais surtout, l’Orchestre a un jeu très engagé. Impossible de rester au fond de la chaise ! Cette force provient en particulier du fond du groupe, nous explique la violoncelliste Solène Kermarrec. Il y a aussi un aspect chambriste. Quand je joue devant les bois, j’ai vraiment l’impression de faire de la musique avec eux, de phraser avec eux. » Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si de nombreux musiciens de l’Orchestre ont monté des ensembles de musique de chambre. Il y a également une formation spécialisée dans la musique ancienne, les Berliner Barock Solisten. Nombre de Berlinois se retrouvent dans les festivals de musique de chambre, notamment en France au festival Musique à l’Empéri, dont l’un des codirecteurs n’est autre qu’Emmanuel Pahud.
En matière de répertoire, on notera que l’Orchestre s’est considérablement ouvert à l’arrivée de Claudio Abbado en 1989 – avec, d’un côté, la venue d’experts du style baroque (comme Nikolaus Harnoncourt) et, de l’autre, un engagement en matière de musique contemporaine, avec des créations de György Ligeti, György Kurtag, Wolfgang Rihm. Prenant les rênes de l’orchestre en 2002, Simon Rattle a continué dans cette voie. « J’ai de bons souvenirs du travail avec le chef du Concert d’Astrée, Emmanuelle Haïm, qui nous a transmis beaucoup d’énergie et ne s’est pas limitée à nous dire que nous devions jouer sans vibrato ou avec telle articulation », confie Solène Kermarrec. Mais Emmanuel Pahud tient à le rappeler : « Nous n’allons pas nous mettre à jouer des instruments anciens, ce n’est pas la vocation de l’Orchestre. » Car les ­Berliner gardent leur cœur de répertoire : le grand répertoire symphonique, de Beethoven à Mahler.

La démocratie au quotidien

L’autre particularité du Philharmonique de Berlin réside dans son fonctionnement. En France, le musicien est souvent considéré comme un simple exécutant : il n’a en général son mot à dire ni sur le choix du chef ni sur les programmes. Le Philharmonique de Berlin offre l’exemple contraire, puisque la phalange, au statut de Stiftung (fondation), est autogérée par les musiciens. Les grandes décisions sont ainsi prises collégialement par les instrumentistes. Par exemple, la titularisation d’un musicien, après sa période d’essai, doit être approuvée par au moins deux tiers des membres. Ces réunions peuvent durer quelques minutes ou plusieurs heures, lorsque les musiciens sont divisés sur le candidat. « L’Orchestre est constitué de personnalités fortes, mais qui savent se mettre au service de l’intérêt général. On retrouve cela au niveau musical et administratif », remarque Guillaume Jehl, avant de noter : « Je ne suis pas sûr que ce système pourrait fonctionner en France. Il n’y a pas le même civisme. »
Les différences de part et d’autre du Rhin sont nombreuses, depuis la discipline pendant les répétitions jusqu’au rythme de travail (chaque concert du Philharmonique de Berlin est donné trois fois…). Du point de vue de la rémunération, la différence n’est pas très importante entre un grand orchestre parisien et le Berliner (où les salaires sont répartis en trois catégories : Konzertmeister, soliste et tuttiste). Les musiciens berlinois ont toutefois de meilleures fins de mois grâce aux “extra” : concerts de musique de chambre, enregistrements, classes de maître… Mais surtout, beaucoup plus important, si un orchestre français est dirigé par un chef médiocre, il aura tendance à ne faire aucun effort, alors que dans le même cas de figure, le Philharmonique de Berlin jouera le mieux possible, car il y va de sa réputation. Ce sens des responsabilités des musiciens est la marque de fabrique de l’Orchestre, qui a été jusqu’à baptiser son magazine “128” (le nombre de musiciens en poste !). Il incite également à l’innovation : « Sur l’intranet de l’Orchestre, les membres peuvent indiquer des souhaits de programmes, de solistes ou de chefs invités – même s’ils ne seront bien sûr pas tous suivis, car Simon Rattle a aussi ses propres idées en la matière… », remarque Emmanuel Pahud. L’un des violoncellistes solo a par ailleurs eu l’idée de mettre en place un système de retransmissions des concerts sur le web. Intitulé “Digital Concert Hall”, ce projet a nécessité la mise en place de caméras dans la salle, le financement de mécènes privés… Mais aujourd’hui, cette initiative (payante pour l’internaute) est une réussite incontestable. « Nos concerts sont suivis à chaque fois par 5 000 personnes, ce qui représente deux salles pleines », nous dit Emmanuel Pahud.
L’exemple le plus emblématique de la conception démocratique du Philharmonique de Berlin réside toutefois dans la nomination des chefs : ce sont les musiciens qui élisent leurs directeurs musicaux. L’élection de Simon Rattle avait été particulièrement agitée, les partisans du chef anglais se heurtant aux aficionados de Daniel Barenboïm. Il y a quelques semaines, Simon Rattle a annoncé son intention de ne pas prolonger son contrat après 2018. Officiellement, l’Orchestre ne s’est pas encore mis à la recherche d’un successeur. Mais en off, les noms circulent déjà. Les partisans d’un Philharmonique de Berlin ancré dans la grande tradition romantique pencheraient pour Christian Thielemann, ceux qui croient aux nouvelles générations misent davantage sur Andris Nelsons ou Vasily Petrenko. A moins que l’Orchestre, à l’instar des Wiener Philharmoniker, ne se passe de directeur musical et se limite à un panel de chefs invités ? A Berlin, tout est possible.


Des Français à Berlin

Ils sont cinq musiciens français en poste au Philharmonique de Berlin. Les voici par ordre d’entrée dans l’orchestre.
Marie-Pierre Langlamet, née à Grenoble en 1967. Harpe (Conservatoire de Nice, Curtis Institute, en poste à l’Opéra de Nice puis au Met de New York), entrée au Philharmonique de Berlin le 1er septembre 1993.
Emmanuel Pahud (franco-suisse), né à Genève en 1970. Flûte (Conservatoire de Paris, en poste à l’Orchestre de la radio de Bâle puis au Philharmonique de Munich), entré au Philharmonique de Berlin le 1er septembre 1993.
Solène Kermarrec, née à Brest en 1983. Violoncelle (Conservatoire de Paris, Académie Franz Liszt de Budapest, Universität der Künste Berlin), entrée au Philharmonique de Berlin le 1er septembre 2006.
Guillaume Jehl, né à Saint-Louis en 1978. Trompette (CRR de Mulhouse, Conservatoire de Paris, en poste à l’Orchestre national Bordeaux-Aquitaine, à l’Orchestre national de France et à l’Orchestre symphonique de Bâle), entré au Philharmonique de Berlin le 1er septembre 2009.
Simon Roturier, né à Concarneau en 1986. Violon (CRD de Quimper, Conservatoire de Paris, Académie du Philharmonique de Berlin, Hochschule Hanns Eisler), entré au Philharmonique de Berlin le 31 août 2011.

L’Académie Karajan

Sous l’ère Karajan, le Philharmonique de Berlin a mis en place un dispositif alors novateur : une académie de jeunes musiciens. Le but était de former les futurs membres de l’Orchestre. « Nous avons notre centre de formation, comme les grands clubs de foot », plaisante le flûtiste Emmanuel Pahud. A l’entrée, la sélection est sévère : dans chaque instrument, des dizaines de candidats pour un seul poste.
Les heureux élus vont bénéficier pendant deux ans de cours avec les solistes de l’Orchestre, donner des concerts de musique de chambre, mais surtout avoir la possibilité de jouer au sein de l’Orchestre. Bien sûr, au final, tous les académiciens ne seront pas recrutés par l’Orchestre (ils passent le concours dans les mêmes conditions que les autres candidats). Mais ce fut toutefois le cas de la bassoniste Sophie Dartigalongue, ancienne élève du Conservatoire de Lyon, actuellement en période d’essai.
Aujourd’hui, ce système d’académie a été repris dans différents orchestres, notamment en France par l’Orchestre de Paris. Preuve que, en musique aussi, le “made in Germany” s’exporte avec succès.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous