Quel public pour la musique classique ?

Antoine Pecqueur 03/09/2013
Quelques mois avant sa publication, décryptage d’une enquête sociologique réalisée par l’équipe de Stéphane Dorin, chercheur au CNRS, sur les spectateurs des concerts classiques. Principale interrogation : le renouvellement du public.
Stéphane Dorin n’en est pas à sa première enquête sur les publics de la musique classique. En 2007, ce chercheur du Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne (structure réunissant l’EHESS, le CNRS et l’université Paris 1), dont la démarche s’inscrit dans l’héritage de Pierre Bourdieu, avait réalisé un travail approfondi sur les spectateurs de l’Ensemble intercontemporain, à la demande de cette formation qui souhaitait ainsi connaître l’évolution de son public. A la suite de cette publication, l’Association française des orchestres (AFO) avait pris contact avec le sociologue en 2009.
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« L’AFO souhaitait lancer une enquête sur les publics de la musique classique à l’échelle nationale. Il y avait eu plusieurs tentatives depuis le début des années 2000, mais aucune n’avait abouti. Le but était de faire un état des lieux et de voir les facteurs qui mobilisent ou non le public », nous explique Stéphane Dorin. La seule source d’informations en la matière restait jusqu’alors l’enquête sur les pratiques culturelles des Français conduite par Olivier Donnat du département des études, de la prospective et des statistiques au ministère de la Culture (La Découverte, 2009), qui constatait notamment le vieillissement du public et un déclin de la fréquentation du concert, dû en particulier à l’évolution numérique (on y apprenait, par exemple, qu’en 1997, 9 % des Français étaient allés au concert contre 6 % en 2008, soit une réduction d’un tiers en quelques années).
Pour son enquête, Stéphane Dorin a réussi à obtenir fin 2011 un financement de la région Ile-de-France. Mais, quelques mois plus tard, l’AFO a préféré se retirer du projet. La Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (Fevis) prend alors le relais. Avantage de ce revirement de dernière minute : l’étude va dès lors mêler les publics des orchestres (les formations de Radio France, Lamoureux…) et des ensembles (Arts florissants, Musicatreize…). Depuis septembre 2012, 3 500 questionnaires ont déjà été recueillis. « Le public a envie d’être interrogé. Il y a un très grand taux de retour par rapport à une enquête marketing de base », observe le sociologue.

Un questionnaire sans tabou

Deux grandes parties structurent le questionnaire : les pratiques (“Le concert d’aujourd’hui”, “Vos goûts et pratiques en matière de musique classique”, “Vos goûts et pratiques dans les autres genres musicaux”, “Vos autres pratiques culturelles”) et le profil sociodémographique du spectateur. Stéphane Dorin n’a pas hésité à inclure des questions personnelles, notamment une sur les revenus, sujet toujours tabou sous nos latitudes : « 60 % des personnes ont répondu », note le sociologue. Les questionnaires ont ensuite été épluchés par son équipe et numérisés. Le profil du public ne surprendra guère l’habitué des salles de concert. « Pour l’âge, on est à une médiane de 60 ans, avec donc 50 % des spectateurs qui sont au-dessus de cet âge. Le public du contemporain, si l’on compare ces données avec celles de mon étude sur le public de l’Ensemble intercontemporain, est un peu plus jeune, avec une médiane à 55 ans », note le chercheur. On observe également une forte concentration de CSP + et d’individus diplômés. Voir surdiplômés à l’Ensemble intercontemporain, où 20 % du public est titulaire d’un doctorat ! Le public varie selon les ensembles, mais aussi selon les salles : celui du Théâtre des Champs-Elysées (issu en partie de la bourgeoisie des quartiers ouest) n’est pas le même que celui de la Cité de la musique (davantage de professeurs d’université, d’ingénieurs, de journalistes).

La fin du cycle de vie

La principale information de l’étude peut se révéler particulièrement inquiétante pour les structures musicales classiques. On y constate la fin d’un “cycle de vie”. Explications : « Pendant longtemps, le public avait pour habitude de venir à la musique classique vers la cinquantaine. Mais aujourd’hui, à cet âge-là, le public reste sur ses goûts musicaux d’avant et ne se met plus à écouter du classique. En vieillissant, les baby-boomers veulent conserver les goûts de leur jeunesse : la pop, le jazz », décrypte Stéphane Dorin. A la lecture de l’étude d’Olivier Donnat, on peut également constater qu’entre 1997 et 2008, la tranche du public de la musique classique qui a le plus baissé est justement celle des 45-54 ans. Les plus positifs estimeront qu’avec l’augmentation de l’espérance de vie (en 2030, un tiers des Français aura plus de 60 ans), le public viendra à la musique classique plus tard. Les autres s’inquiéteront d’une telle diminution et chercheront les armes pour conquérir ces baby-boomers.

L’omnivorisme des pratiques

La solution réside peut-être dans ce que Stéphane Dorin qualifie d’“omnivorisme” des pratiques. Si, auparavant, les spectateurs pouvaient se montrer très spécialisés, se limitant à un domaine artistique, c’est de moins en moins le cas aujourd’hui. Il y a une perméabilité des genres artistiques et mêmes culturels : « On peut être fan de musique baroque et de séries télé américaines. » Pour séduire ces “omnivores”, les programmateurs n’hésitent désormais pas à concevoir des événements mêlant arts plastiques, concerts, débats, ou même animations gastronomiques. Le public participe alors à une sorte d’expérience globale et non plus à un rituel parfois excluant, du type ouverture-concerto-symphonie, dont le principe a aujourd’hui de plus en plus de mal à convaincre. « A côté de cet omnivorisme savant, il y a également un omnivorisme contraint. Ce sont des personnes d’origine plus moyenne, moins expertes, qui tentent des expériences le plus souvent en groupe. C’est un public plus volatil », note le sociologue.
Autre constat : le retard de la musique classique en matière numérique. « Or si ce domaine avait été davantage développé, cela aurait pu permettre de contrer la désaffection des jeunes pour ce style de musique », estime-t-il.
Alors qu’aucune question ne portait sur ce sujet, un grand nombre de personnes interrogées ont profité de cette enquête pour donner leur commentaire sur la future Philharmonie de Paris. « Ces spectateurs nous ont écrit pour nous dire qu’ils n’iront pas dans cette salle trop excentrée à leur goût », souligne Stéphane Dorin. Le sociologue nous rappelle d’ailleurs que « la question du public n’a pas présidé à la construction de cette salle. Si le public de la salle Pleyel ne se rend pas en totalité à la Philharmonie, il faudra trouver d’autres publics, plus proches, issus notamment des classes populaires. L’Est parisien est dynamique, mais, à moyen terme, cela me semble compliqué ». Et d’ajouter : « Même si la musique classique adoucit les mœurs, elle ne peut pas résoudre tous les problèmes sociaux. »

Dans les prochaines semaines, Stéphane Dorin mènera des entretiens individuels avec un certain nombre de spectateurs “cibles”. L’enquête devrait être publiée dans sa totalité avant la fin de l’année. Gageons qu’elle offrira aux structures classiques un outil pour affiner leur stratégie de conquête des nouveaux publics. Une mission, on l’aura compris, plus que jamais indispensable.
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