" Le travail sur soi n’est pas l’apanage de la musique classique"

Michèle Worms 01/11/2008
Une phrase de l’éditorial “La musique citoyenne” (LM 362) a suscité une réponse de Philippe Macé, directeur et professeur de conservatoire. Nous publions sa lettre et la réponse de Michèle Worms.
A un moment où les orientations du ministère engagent les conservatoires à ouvrir de nouveaux champs esthétiques (sic), le sujet de votre éditorial “La musique citoyenne” (LM362) semble particulièrement opportun. Je me permets pourtant de réagir à chaud à votre texte et plus précisément à cette phrase en forme d’affirmation : « En réalité, même si nous aimons toutes les musiques, nous savons tous aussi que la musique classique est la seule à nécessiter un profond et bénéfique travail sur soi. »

En effet, même dans l’intention louable d’apporter un éclairage approprié s’agissant du foisonnement musical actuel, il me semble que vous allez vite en besogne en employant un « nous » fédérateur (nous savons tous…). Pour ma part, bien que lecteur régulier de votre revue, enseignant, directeur de conservatoire, musicien professionnel exerçant ou ayant exercé dans les domaines de la création contemporaine, du jazz, du répertoire “dit classique” et même, il y a longtemps, de la chanson, croyez bien que je ne m’inclus pas dans cette affirmation. Je ne suis certainement pas le seul.

Il y a travail et travail. Mais avant d’aller plus loin dans ma réplique, j’aimerais revenir un instant sur la notion de « travail sur soi » dans le contexte de votre phrase. En disant cela, à quel type de travail sur soi faites-vous référence, ce travail qui ne serait nécessaire qu’à la musique classique, et surtout avec quel objectif ? Il y a travail et… travail. Devenir un parfait auditeur, un mélomane ? Ce n’était sans doute pas votre idée. J’imagine que vous pensiez plutôt au travail exigeant que demande un contrôle instrumental sans faille ? Nous sommes alors bien d’accord que le répertoire dit classique, sans doute plus que d’autres, nécessite un tel travail. Mais vous pensiez peut-être aussi à un travail intérieur vers la recherche d’une maturité artistique, d’une profondeur ? Un travail à la mesure de l’ambition d’un soliste, d’un compositeur ? Bien que toutes ces approches soient connectées, on voit, et vous le savez bien, que ce n’est pas exactement la même chose.

Et John Coltrane ? Pour ma part, je prétends que ce travail sur soi, quelle que soit la signification qu’on lui donne, n’est pas l’apanage de la musique que l’on appelle classique. Je suis, en effet, de ceux qui sont convaincus que des artistes comme John Coltrane ou Keith Jarrett pour le jazz, Hariprasad Chaurasia ou Ravi Shankar pour la musique indienne et d’autres dans d’autres musiques ne sont pas parvenus à un tel niveau d’expression artistique sans un « profond et bénéfique travail sur soi ». Evidemment, la nature et la progression de ce travail varient selon les cultures et les modes de transmission. Nous savons aussi que dans ces cultures non occidentales, ce travail sur soi porte essentiellement sur la construction musicale intérieure du musicien qui est indispensable à un rendu “en temps réel” que l’on peut qualifier d’improvisation.

Musiques actuelles. Cela dit, à la question que vous posez justement : « Mais s’agissant d’éducation, faut-il tout mettre sur le même plan ? », la profession de foi que je viens de déclarer ne me gêne pas le moins du monde pour répondre : non, en matière d’éducation dans les établissements publics, il ne faut surtout pas mettre tout sur le même plan. Je pense que le niveau artistique auquel je me réfère plus haut n’est pas communément accessible à toutes les musiques actuelles, qui ne prétendent d’ailleurs pas à cela artistiquement parlant. Elles ne doivent pas pour autant souffrir d’ostracisme et leur pratique peut certainement être encouragée dans les conservatoires à condition d’adopter une gestion de l’accueil et une approche pédagogique adéquates.

Philippe Macé
Philippe Macé est directeur du Conservatoire municipal du 18e arrondissement de Paris et professeur au CRR de Paris. Ancien membre de l’Ensemble intercontemporain, il est aussi musicien de jazz. (Les intertitres sont de la rédaction.)
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