Les orchestres allemands entre mythe et réalité

Antoine Pecqueur 24/09/2013
Les musiciens et le public français regardent souvent avec admiration de l’autre côté du Rhin : les phalanges allemandes sont considérées comme des modèles du genre. Mais ce “paradis” des orchestres est-il si idyllique qu’on veut bien le croire ? Les musiciens allemands sont-ils meilleurs, plus disciplinés, mieux organisés, mieux payés que leurs homologues de l’Hexagone ? Enquête au cœur d’un pays qui compte quelque 140 orchestres…
Les élections allemandes de la mi-septembre, qui ont vu s’affronter Angela Merkel et son rival social-démocrate Peer Steinbrück, ont donné l’occasion aux médias de revenir une fois de plus sur le fameux modèle allemand. Tout irait mieux outre-Rhin : moins de chômage (6,8 %) qu’en France, davantage de croissance… Quelques voix se sont toutefois élevées pour rappeler les particularités de l’économie allemande, notamment l’absence de salaire minimum. Qu’en est-il dans le domaine musical : y a-t-il un modèle symphonique allemand ? Tour d’horizon de quelques idées reçues.

« Les orchestres allemands sont plus dynamiques que les orchestres français »

Observez les cordes du Philharmonique de Berlin, puis celles d’un orchestre parisien. Dans le premier cas, vous verrez des musiciens physiquement engagés, dont le corps épouse les courbes du phrasé, jusque dans les derniers rangs des altos. Dans le deuxième cas, les instrumentistes sont – pour un certain nombre d’entre eux – assis au fond de leur chaise et ont l’air de jouer en mode automatique. Comment expliquer une telle différence d’engagement ? Certains remarqueront que le Philharmonique de Berlin responsabilise ses musiciens en leur conférant un vrai pouvoir décisionnel (ils votent pour désigner leur chef, assistent aux concours de recrutement…), tandis qu’à Paris, les instrumentistes (surtout les tuttistes) sont souvent considérés comme des exécutants et ont donc un comportement plus passif. Mais, au-delà des capitales, ce contraste se retrouve-t-il dans les orchestres de région ? La réalité se révèle bien plus nuancée. Si l’Orchestre de la Radio bavaroise n’a rien à envier en terme d’énergie au Philharmonique de Berlin, ce n’est pas le cas de quantité d’orchestres de théâtre, monotones et routiniers. Aujourd’hui, l’Allemagne possède environ 140 orchestres. Mais le nombre ne fait pas la qualité, loin de là. Certaines phalanges allemandes se révéleront au contraire bien plus froides que nos orchestres au tempérament latin, comme l’Orchestre du Capitole de Toulouse, pour n’en citer qu’un.

« Les Allemands jouent collectif et les Français sont plus solistes »

On a longtemps vanté l’homogénéité exemplaire des cordes des orchestres allemands. Les pupitres adoptent en effet tous la même longueur d’archet, le même vibrato, ce qui est plus rarement le cas en France. Cela viendrait-il du sens du collectif propre à la mentalité germanique ? Peut-être, surtout, d’un plus grand apprentissage de la pratique orchestrale, que ce soit en Musikhochschule, dans les orchestres de jeunes ou grâce au Praktikum (sorte de stage professionnel au sein des orchestres), sans oublier les académies (la plus connue étant celle du Philharmonique de Berlin, offrant aux jeunes musiciens une immersion totale dans la vie de l’orchestre).
En revanche, pour les vents, il est d’usage de pousser un cocorico, en mettant sur un piédestal la fameuse école de vents française. Nos souffleurs auraient des sonorités plus riches, un jeu plus souple, et une plus grande musicalité que leurs homologues étrangers, et notamment germaniques. La preuve, de Joseph Bastian à la Radio bavaroise à Guillaume Jehl au Philharmonique de Berlin, les Français sont un certain nombre à occuper des postes outre-Rhin. Mais aujourd’hui, il faut bien l’avouer, l’exception culturelle française des instruments à vent a quand même tendance à disparaître. Les jeunes musiciens ne se limitent plus à étudier dans leur pays natal, et les styles de jeu s’internationalisent. Il est devenu désormais difficile, en entendant un hautboïste d’orchestre, de dire s’il est allemand, belge ou espagnol. Reste des particularités liées à la facture instrumentale : la plupart des orchestres allemands ne recrutent que des clarinettistes jouant le système allemand (dans ce système, les clarinettistes attachent leurs anches au moyen d’une ficelle et non avec une ligature). On notera par ailleurs que les trompettistes jouent sur des instruments à palettes et que les peaux des timbales sont généralement naturelles (et non en plastique, comme c’est encore le cas, malheureusement, dans certains orchestres français). En France comme en Allemagne, on est donc dans une période de transition, où se mêlent particularités locales et standards mondialisés.

« Les orchestres allemands sont plus ouverts aux interprétations historiques »

En entendant les versions des symphonies de Haydn par l’Orchestre de Heidelberg (enregistrées par Hänssler), on se demande si les musiciens ne jouent pas sur instruments anciens. Les phrasés sont nerveux, les articulations ciselées… Hormis les cuivres naturels, il s’agit pourtant bien d’un orchestre moderne, dirigé par un ancien disciple de Nikolaus Harnoncourt, Thomas Fey. Un orchestre de région français pourrait-il être aussi ouvert au style “historiquement informé” ? Il y a malheureusement eu pendant trop longtemps, dans les phalanges hexagonales, une sorte de mépris pour les baroqueux. Certains musiciens pensaient alors qu’il ne s’agissait que d’une mode. Or la tendance est devenue une lame de fond du paysage musical. Mais aujourd’hui, la situation française évolue, enfin, de manière positive : les orchestres invitent des chefs de la mouvance sur instruments anciens, et les cordes acceptent bon gré, mal gré de diminuer leur vibrato. Mais n’imaginez pas pour autant qu’en Allemagne, tous les orchestres jouent les symphonies de Mozart et de Haydn dans cette optique historique. Il y a même une tendance inverse, romantisante, qui s’inscrit plus dans la lignée de Karajan que d’Harnoncourt. Les interprétations de Christian Thielemann, actuel chef principal de la Staatskapelle de Dresde, l’illustrent parfaitement, avec leur goût prononcé pour l’emphase – sonorité généreuse et ralentis bien marqués.

« Les musiciens d’orchestre allemands sont mieux payés que leurs homologues français »

En France, il y a bien sûr un écart entre le salaire d’un musicien d’orchestre de région et celui d’une phalange parisienne. Mais le contraste est beaucoup plus flagrant en Allemagne, du fait du système de catégories des orchestres. Les orchestres sont classés en quatre catégories, de A à D, auxquelles il faut ajouter les orchestres hors catégorie, comme les orchestres de radio ou le Philharmonique de Berlin et celui de Munich. Si, dans ces dernières catégories, les salaires sont effectivement supérieurs à ceux des musiciens français (un soliste d’un orchestre de radio commence en général autour de 5 500 euros), ce n’est pas le cas des orchestres de catégorie C ou D. Les musiciens de la catégorie A touchent, eux, en moyenne 3 000 euros brut par mois (4 000 euros pour un soliste).

« Les orchestres outre-Rhin ne connaissent pas la crise »

C’est un fait : le budget du ministère de la Culture allemand est en augmentation (de 2,3 %), tandis que celui de la Rue de Valois a connu, avec François Hollande, la première baisse sous un gouvernement de gauche. De là à en conclure que les orchestres allemands sont épargnés par les turbulences économiques, il y a un pas qu’il serait bien imprudent de franchir. Car, système fédéral oblige, la situation des orchestres varie considérablement d’un Land à l’autre. Dans celui du Bade-Würtemberg, la fusion des deux orchestres de la Radiotélévision SWR (Stuttgart, Freiburg et Baden-Baden) est venue rappeler la fragilité du tissu symphonique audiovisuel. Même projet de mutualisation dans le domaine lyrique entre les opéras de Bonn et de Cologne. Les musiciens allemands ne manquent toutefois pas de réagir, notamment par le biais du très actif Deutsche Orchestervereinigung (DOV), le syndicat des musiciens d’orchestre. Le magazine professionnel Das Orchester (publié par les éditions Schott) donne également un écho considérable à cette actualité.

On remarquera enfin que l’on retrouve les mêmes situations paradoxales au sein des ensembles non permanents, dédiés à la musique ancienne ou à la création contemporaine. Si la vitalité de ces formations, qui, contrairement aux ensembles français, fonctionnent en collectifs et non autour d’un chef fondateur, n’est plus à démontrer (comme le Freiburger Barockorchester, l’Akademie für alte Musik Berlin ou l’Ensemble Modern de Francfort), la situation des musiciens est, par contre, bien plus précaire qu’en France. Pour une simple raison : le système de l’intermittence du spectacle n’existe pas.
Il convient donc, non pas de nier la richesse musicale allemande, mais de relativiser, comme dans les autres domaines socio-économiques, la suprématie d’un quelconque modèle. L’idéal serait sans doute d’aboutir à une sorte d’alchimie franco-allemande, ce qui, vu les crispations politiques du moment, tient malheureusement encore de l’utopie.
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