Musique à l’école :
un enseignement en question

24/09/2013
Deux de nos lecteurs nous ont fait part de leurs réflexions sur l’enseignement de la musique en France. Le premier s’interroge sur les horaires aménagés, quand le second revient sur la position confuse des pouvoirs publics face à cet enseignement.

Les horaires aménagés, une spécificité française

Et pour cause… La lourdeur des horaires purement scolaires implique que, pour faire “autre chose”, il faille “aménager” le temps ! Une question qui n’existe pas chez la plupart de nos voisins…

Le problème des rythmes scolaires…

On ne peut traiter des horaires aménagés sans évoquer le problème du temps scolaire en France. Disons d’emblée qu’il devient insupportable en regard des capacités d’endurance des enfants ou des adolescents. Insupportable et inefficace !
Comparons les rythmes scolaires en Europe au travers de l’exemple du primaire (voir tableau ici).
Si encore la réussite était au bout. Mais ce n’est pas le cas. Les tests Pisa* démontrent que les pays qui dispensent le moins d’heures de cours sont aussi ceux qui sont les mieux placés, la Finlande étant bien loin devant. Cherchons l’erreur !
En quatrième, les enfants font largement plus que les 35 heures si l’on additionne les heures de cours (souvent bien mal aménagées, avec des heures de “trous” en pure perte), les heures de vie de classe (dont on se demande à quoi elles servent), les heures de “découverte”, les heures de devoirs, la pause méridienne dont l’ampleur ne sert qu’à donner bonne conscience à ceux qui l’on inventée… Bref, plus que leurs parents ! Avec à la clé de la fatigue, du stress (car, au-delà du temps passé, on peut aussi parler du contenu et de la pression induite par la course aux notes et aux classements), de la démotivation, quelquefois de la désespérance, et au final un risque de déséquilibre physique et psychique qui peut laisser des traces.
Nous avons vécu le cas d’une petite Canadienne et d’une petite Allemande venues en France dans le cadre d’échanges de collège à collège. Il ne leur a pas fallu longtemps pour comparer les méthodes d’enseignement et la lourdeur des rythmes. Le retour au pays fut le bienvenu ! En Allemagne, les élèves n’ont pas cours l’après-midi jusqu’à 12 ans. Quand ils sont adolescents, ils ont cours l’après-midi une ou deux fois par semaine jusqu’à 15 heures. Et ceci sur la base d’un enseignement plus ouvert, plus interactif, avec moins de cours magistraux et plus de travaux en groupe. Au final, il semble que les ingénieurs allemands, les médecins et les autres ne soient pas plus mauvais que les nôtres, et que la filière artistique (musicale notamment) ne soit pas moins développée (c’est un euphémisme !). En tout cas, nous affirmons, pour le vivre tous les jours, que nos voisins allemands parlent mieux l’anglais que nous. Moins, mais mieux ! Voilà le résumé en trois mots de l’enseignement tel que le pratiquent nos voisins (et au-delà…).

L’école… une garderie ?

Et il est faux de dire que notre merveilleux système est envié de tous. La plupart de nos voisins mesurent l’(in) efficacité du système français et le comparent au leur, souvent de façon objective, ne serait-ce qu’au travers du rapport “résultat sur temps passé” (ce qu’un scientifique pourrait appeler un “rendement”). Mais, bien sûr, la mentalité des parents y est souvent différente, avec une prise en compte du travail et de la “réussite sociale” vécue d’une façon bien plus positive que chez nous. Nous touchons là une question fondamentale. L’école est-elle un instrument d’éducation ou bien un prétexte pour certains parents de se détourner à leur profit d’une vocation première, celle de consacrer du temps à leurs enfants ? En termes plus directs, l’école ne devient-elle pas une garderie, outil de bonne conscience qui valide le fait que certains enfants arrivent le matin à 7 heures et repartent douze heures après ?
Comment s’étonner, dès lors, de la faiblesse de notre éducation sportive ou artistique, notamment musicale ? Ce qui est du “standard” ailleurs devient “horaires aménagés” chez nous, système positif au départ, mais pas assez développé (beaucoup plus de demandes que de places disponibles) et quelquefois dévoyé par les parents eux-mêmes…
La réforme des rythmes scolaires récemment proposée par nos politiques reste très timide et très en deçà de l’idéal, ou tout au moins de l’idée que nous nous en faisons. Mais elle peut constituer un début de réponse, à condition que la demi-journée passée en plus à l’école soit compensée par des heures de sortie moins tardives les autres jours (la question de la durée des congés d’été devrait au passage être posée clairement comme la solution pour aller encore plus loin). Il faut bien comprendre que pour la majorité des enfants ou adolescents qui pratiquent une activité sportive ou musicale à bon niveau, c’est bien l’amplitude horaire passée à l’école qu’il faut réduire. Les collégiens ou étudiants dans ce cas n’ont que faire d’une pause méridienne de deux heures ou d’activités “périscolaires” (pour faire quoi et menées par qui ?) bien loin de leurs véritables préoccupations. On mesure encore là la différence entre le concept “vu de haut” et le besoin “vu du terrain”. Mais bon, il faut bien un commencement !

Parlons clairement…

Contrairement à ce que la majorité des parents pensent, il ne suffit pas d’être inscrit au conservatoire pour faire de la musique (avec des motivations qui ne sont pas que d’ordre artistique…). Faire de la musique sérieusement, qu’on le veuille ou non, c’est s’imposer une pratique quotidienne sans laquelle les acquis ne seront pas solides et le niveau bien en deçà de ce qu’il doit être dans l’absolu (mais aussi en relatif, il suffit pour s’en convaincre d’écouter les meilleurs élèves instrumentistes français ayant adopté des systèmes scolaires réellement aménagés ou alternatifs).
Cette pratique quotidienne peut être lourde, de deux à trois heures par jour, voire plus pour les élèves les plus motivés (soyons clairs, il n’y a pas, au niveau primaire, collège ou lycée, de distinction à faire entre filière amateur ou professionnelle : seule la recherche de l’excellence est visée). Ceci ne peut choquer que les parents peu au fait de la réalité des meilleurs niveaux, ou ceux qui au global ne se préoccupent que moyennement de l’équilibre entre enseignement scolaire et musical. Notons que cette approche ne rebute pas les élèves sportifs, pour lesquels chacun comprend la nécessité d’un entraînement lourd, régulier et rigoureux. Il n’en va pas autrement pour la discipline musicale et instrumentale en particulier. On comprend dès lors la nécessité d’un système véritablement aménagé…

Perversité du système

Le système, excellent en lui-même (même s’il n’est pas optimum), intègre dans sa définition même une perversité connue de certains, mais que personne n’avoue, le “syndrome du système Cham”.
On devrait entrer en Cham [classe à horaires aménagés musique, NDLR] par conviction, au moins celle des parents, parce que l’on veut donner à son enfant une véritable culture musicale, quel qu’en soit le but ultime, amateur ou professionnel. C’est souvent le cas, mais hélas pas toujours, il n’est que d’écouter les conversations tenues à la sortie des classes primaires ou secondaires de certains établissements proposant des horaires aménagés. L’idée est de mettre son enfant en Cham parce que le niveau est bon (presque par définition), que les effectifs sont réduits (pas toujours…), et qu’éventuellement on a des chances par cette voie d’intégrer certains lycées hors de son secteur. Cerise sur le gâteau, les études musicales sont généralement gratuites et finalement plutôt valorisantes pour la famille. Pour certains parents, il s’agit donc d’une véritable stratégie très tôt édictée.
Encore une fois, et pour citer notre regretté Michel Audiard, « il y a bien des poissons volants, mais ce n’est pas la loi du genre »… N’empêche, les places sont comptées au sein du système et la motivation, la vraie, doit seule faire figure de loi.
La réponse à cela n’est pas facile. Certains CRR (Boulogne-Billancourt, Paris et d’autres en province) insistent clairement sur la motivation et l’investissement personnel des parents pour que les enfants inscrits en Cham trouvent un épanouissement sur la durée. Peut-être faudrait-il insister auprès des parents, et ce dès le primaire, sur ce qu’implique l’entrée en Cham, non seulement pour les enfants, mais surtout pour les parents.

Vers une vision intégrée

Dès le collège, les choses se compliquent, notamment parce que certains élèves “mordent positivement” à la discipline personnelle imposée par l’étude musicale qui vient s’ajouter au contenu scolaire traditionnel. On pourrait se demander en quoi il y a problème. Le paradoxe n’est qu’apparent, car, pour les élèves les plus motivés, le “temps musical” a besoin d’être préservé, pour ne pas dire largement amplifié. Ce n’est aujourd’hui pas le cas et l’avenir nous fait peur de ce point de vue.
Il faut rappeler qu’en parallèle, le collégien-musicien est au conservatoire en 2e cycle, avec pour certains un concours d’entrée en 3e cycle en fin de classe de 3e (voire avant pour les plus avancés), ceci impliquant un travail instrumental et théorique approfondi (souvent plusieurs heures par jour, chose qui n’étonne qu’en France…). Les aménagements doivent donc aller au bout de ce qu’il est possible et légal de faire. Et il y a des latitudes…
Sans être négative, la situation d’aujourd’hui peut être améliorée. On peut citer plusieurs exemples. On peut, par exemple, se demander si deux heures de musique au collège sont bien utiles à des enfants qui suivent par ailleurs des études au conservatoire. On pourrait décréter qu’une heure suffit, en portant une attention particulière au contenu. Il s’agit de faire de l’histoire de la musique (certains d’entre nous pensent sans doute aux bons vieux manuels de Voirpy), pas du travail en doublon avec le conservatoire.
Autre problème, celui du sport. Il ne s’agit pas de dire que le sport est mauvais, mais de réfléchir à l’adéquation de cette activité avec la pratique musicale. Deux heures de sport dans la semaine, cela peut sembler beaucoup dans un contexte contraint. Peut-être que, là aussi, une heure suffirait (le sport serait aux musiciens ce que la chorale est aux sportifs, et encore pas tout à fait…). Ajoutons que la nature même de certains sports proposés est dangereuse pour les musiciens (nous avons vécu une cassure de poignet et un doigt retourné à l’approche d’un examen de fin de cycle).
Et nous sommes sûrs que d’autres voies d’optimisation sont possibles… Mais ce n’est pas le chemin qui est en train de se prendre ! On a réintroduit la technologie et l’art plastique en Cham (heureusement pas partout), nous mettant sur le chemin de transformer Cham en… non Cham. Franchement, est-il raisonnable de réintroduire l’art plastique alors qu’on a déjà du mal à travailler sa musique ? Les élèves des Cham “à l’ancienne”, sans arts plastiques ni techno, ont-ils tellement mal tourné ?

Un régime équivalent à celui des sportifs

Revenons un peu sur la perversité induite du système. Nous l’avons dit, les horaires aménagés sont là pour permettre à des jeunes musiciens de travailler leur instrument. Mais nous savons bien que cette règle n’est pas générale et que certains travaillent leur musique et d’autres beaucoup moins… Il n’est donc quelque part pas étonnant de constater que ceux qui travaillent beaucoup leur musique n’ont pas forcément les mêmes moyennes que ceux qui la travaillent moins, ces derniers profitant quelquefois des aménagements pour prendre des cours privés de maths ou d’anglais (cas vécus !). Mais malheureusement, l’intégration “scolaire-musique” n’est pas poussée au point d’avoir une vision transversale permettant de pondérer globalement les appréciations portées sur un élève.
Concrètement, si un élève mérite les félicitations d’un strict point de vue scolaire, mais est très moyen d’un point de vue musical, l’avis est entendu, mais pas pris en considération ; il aura quand même les félicitations. A contrario, un élève moyen ou “moyen-bon” scolairement n’est pas “repêché” au travers d’un parcours musical de très bon niveau, comme si on ne comprenait encore pas que ce niveau est construit sur la base d’un travail quotidien qui ne laisse pas forcément la même place aux maths et au français, en tout cas pas celle qu’occupe le travail scolaire chez un élève “banal” côté musique. Paradoxe, quand tu nous tiens !
Bref, on est en Cham, il faut donc penser à une notation globale (puisqu’il faut des notes), pondératrice, ce que nous appelons une “notation intégrée”. A noter que les sportifs bénéficient (oui, nous choisissons ce mot à dessein) d’entraînements journaliers et rigoureux (avec des compétitions le week-end et des stages pendant les vacances), à l’issue desquels ils rentrent dans leur foyer (rarement chez eux) en toute fin d’après-midi. Imagine-t-on vraiment que leur travail scolaire puisse être fait dans les meilleures conditions ? Un travail sérieux de musicien devrait être a minima équivalent à celui des sportifs, et la perception du corps enseignant devrait tenir compte du contexte global.

Cette intégration collège-conservatoire devrait, ce qui est rarement fait aujourd’hui, se traduire par des manifestations musicales régulières au collège, où les élèves pourraient se produire. Nous ne parlons pas là seulement de collectif, mais aussi d’individuel (mot à bannir du “dictionnaire des bonnes mœurs”…), l’un n’excluant évidemment pas l’autre. Voilà encore une voie à travailler dans l’intégration du cursus mixte, outil de motivation, de promotion et de progrès, bref, un début de définition de ce que les Américains appellent un campus, avec cette idée d’universalité de la connaissance et de mise en avant de cette dernière…       

Elian Baron

L’auteur est ingénieur et clarinettiste (élève de Pierre-François Boët et Jacques Di Donato) et… père de trois enfants en double cursus.

* Programme international pour le suivi des acquis des élèves : ensemble d’études menées par l’OCDE visant à mesurer la performance des systèmes éducatifs des pays, qu’ils soient ou non membres de l’OCDE. La première étude fut menée en 2000.

 

Les pouvoirs publics et l’enseignement de la musique

Dans son dernier éditorial (LM 436), Michèle Worms dénonce l’indifférence des pouvoirs publics français vis-à-vis de la musique et défend ainsi la pratique de notre art dans un pays où ceci ne s’avère pas toujours évident.

La France à la traîne

En effet, si l’on compare la place réservée à l’enseignement de la musique dans différents pays, on constate que la France occupe une place très médiocre. En Allemagne, en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis, en Chine, au Japon, en Russie, la musique joue un rôle beaucoup plus important, ce qui a pour résultat qu’on y voit se développer un peu partout des chorales et des orchestres amateurs aussi bien que professionnels. Contrairement à notre pays, la musique n’y est pas considérée comme un luxe, mais comme l’un des éléments fondamentaux de l’éducation des enfants, aussi bien que du fonctionnement de notre société et de la vie quotidienne.
Lorsque, à la fin des années 1990, j’étais chargé de suivre les dossiers des enseignements artistiques au cabinet du ministère de l’Education nationale, je me suis penché sur ce sujet et j’ai tenté d’analyser cette carence de notre système. Je pense que ceci tient notamment à deux raisons, l’une historique et l’autre administrative.

Une raison historique

Tout d’abord, je suis convaincu que ceci découle en partie de la Révolution française. A l’étranger, la démocratisation de notre société s’est déroulée plus calmement, alors que, chez nous, l’élimination de l’aristocratie a entraîné des mesures draconiennes. Ainsi en fut-il de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui déboucha sur la création d’écoles publiques. Auparavant, toutes les écoles françaises avaient leurs chorales, mais le répertoire en était exclusivement religieux. D’où la réticence à en créer dans les établissements laïcs de la République. On a bien instauré des classes de chant, mais celles-ci avaient davantage un rôle de divertissement que d’éducation à proprement parler. Ainsi, je me souviens que, lorsque je suis entré en 6e, notre professeur de chant a commencé l’année en prenant sa craie et en écrivant sur le tableau noir le mot “Chahut” ; il effaça ensuite les lettres “hu” pour les remplacer par un “n”, ce qui donna “Chant”, et nous précisa que, malgré l’analogie orthographique, il ne s’agissait pas de deux synonymes. Les choses ont depuis évolué dans le bon sens, et l’on parle aujourd’hui d’éducation musicale, mais on n’efface pas l’histoire du jour au lendemain.

Une raison administrative

Par ailleurs, la France se distingue de la plupart des autres pays en disposant d’un ministère spécifique centré sur la culture, ce qui est globalement une excellente chose, mais a des effets pervers. Contrairement à nos voisins, la formation de nos professeurs d’éducation musicale n’est pas gérée par le même ministère que celle de nos professeurs de musique, ce qui a amené un de mes collègues à déclarer : « Chez nous, on forme d’un côté des professeurs de musique incultes, et, de l’autre, des professeurs d’éducation musicale incapables de jouer d’un instrument. » Il ne s’agit là naturellement que d’une boutade, mais elle n’est pas totalement innocente. A l’étranger, un tel clivage n’est pas aussi net. Mais surtout, cette cloison administrative entre deux ministères distincts ne facilite pas les rapports entre les établissements scolaires et les écoles de musique. Les pouvoirs publics ont bien pris conscience de ceci et certains gouvernements se sont efforcés d’ouvrir les cloisons. Il n’empêche : beaucoup d’enseignants de nos conservatoires continuent à se montrer réticents à considérer que l’enseignement d’un instrument pourrait s’intégrer à celui de la culture générale ; et, réciproquement, l’on sait combien il s’avère délicat d’introduire la pratique musicale dans nos établissements scolaires. J’en ai été personnellement témoin lorsque je me suis efforcé d’inviter des intervenants extérieurs dans nos écoles. Pour des raisons psychologiques, et surtout financières, j’ai rencontré des résistances, tout simplement parce que ces intervenants étaient gérés et payés par le ministère de la Culture, dont le budget se distingue de celui de l’Education nationale. Ceci pour dire qu’une plus étroite collaboration entre établissements scolaires et écoles de musique ne pourrait avoir que des résultats bénéfiques sur la vie musicale de la France.

Michel Oriano

Michel Oriano est président de l’Association française du violoncelle

 

 

Pour lire la suite ( %) choisissez votre offre :

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Cet article premium

Acheter cet article
Pack (crédité 12 €)

10 €

Acheter un pack
Mots clés :
Partager:

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous