La dure condition de l’organiste

15/06/2009
A l’occasion de la publication d’une nouvelle convention collective des artistes musiciens des cultes qui a pris effet au 1er janvier 2009, Pierre Pincemaille, organiste titulaire de la basilique de Saint-Denis, nous rappelle la condition des organistes… Voici de larges extraits de la lettre qu’il nous a envoyée.
Le métier d’organiste. Ayant la charge de l’utilisation cultuelle de l’église, c’est le curé qui est l’employeur de l’organiste.
Le 30 mai 1968 a été rédigée la première convention collective des artistes musiciens des cultes, laquelle a eu l’immense mérite, non seulement de réglementer la profession (et pas seulement celle des organistes, mais aussi celle des maîtres de chapelle et des chanteurs), mais également de créer un barème officiel de rémunération, lequel est le même pour tout le monde – qu’il s’agisse de l’organiste d’une cathédrale ou de celui de la plus modeste église.
Le salaire se décompose en un fixe (les messes du dimanche) auquel s’ajoute le “casuel” (mariages et enterrements durant la semaine), payé ponctuellement au cachet. Malheureusement, cette convention ne s’applique que dans quatre diocèses : Paris, Nanterre, Saint-Denis et Créteil.
La fonction d’organiste – dans ces quatre diocèses – constitue bel et bien une profession rémunérée. Mais, au vu de la modestie des salaires, il est impossible d’en vivre. L’organiste doit avoir une autre activité rémunératrice (le plus souvent l’enseignement). Il y a quelques exceptions, très rares : celles de paroisses parisiennes s’étendant sur un territoire géographique très vaste dont le nombre d’habitants peut atteindre 50 000, entraînant, par la loi du nombre, plus de trois messes par week-end, ainsi que de fréquents mariages et enterrements – d’où il résulte un revenu un peu plus décent.
En dehors de ces quatre diocèses, c’est le flou le plus absolu. Dans la meilleure des hypothèses, l’organiste doit recevoir un petit quelque chose, mais je crains que, dans la majorité des cas, son activité ne soit bénévole : l’Eglise de France est pauvre et n’a que peu de moyens pour payer du personnel.
Et la situation ne va qu’empirer, avec la chute dramatique de la pratique religieuse en France et – surtout – la baisse non moins dramatique du recrutement des ecclésiastiques.
Les modifications apportées par la nouvelle convention collective sont mineures. L’une d’elles, cependant, a retenu mon attention (article 4, paragraphe 3). Elle renonce aux “cotitulaires” (très fréquents auparavant) : il n’y a plus qu’un artiste musicien titulaire par paroisse et par fonction. Elle substitue au cotitulaire – et seulement si besoin est – un titulaire adjoint, donc, subordonné au titulaire, lequel conserve ainsi ses prérogatives. Cela étant, dans ce même paragraphe, figure la mention « sauf situations antérieures particulières de certaines paroisses ». Donc, ce sera probablement le statu quo pour celles-ci…
Tout recrutement ne peut s’effectuer à présent qu’auprès des seuls organistes détenteurs de la carte professionnelle.
Une ordonnance de 1984 (émanant de l’archevêque de Paris) stipule que, pour les tribunes les plus prestigieuses, la nomination d’un nouveau titulaire doit s’effectuer par voie de concours (en clair : même les détenteurs de la carte professionnelle doivent s’y soumettre).

Le rôle essentiel du curé employeur. Un curé peut fort bien ne pas tenir compte de l’avis du jury, puisque c’est lui l’employeur ! Il y a eu, à ce sujet, un précédent notoire à Paris, pour la succession d’Olivier Messiaen à la Trinité…
C’est aussi du seul curé que dépend la qualité musicale des célébrations. Jadis, les séminaristes avaient, pour la musique, une formation assez pointue : solfège, chant, connaissance du grégorien, et même – pour les plus doués d’entre eux – initiation à la technique du clavier (piano, harmonium ou orgue).

Aujourd’hui, rien ne subsiste de cela : beaucoup de nouveaux prêtres sont ignorants en musique, faute de formation.
De fait, à notre époque, l’organiste – tenu de se soumettre, dans l’exercice de sa profession, aux injonctions de son employeur – peut affronter plusieurs cas de figure (j’en puis parler : je l’ai vécu).
Bien sûr, le meilleur qu’on puisse lui souhaiter est qu’il ait affaire à un curé qui (attentionné ou indifférent, peu importe) ait l’intelligence de comprendre qu’il a, en face de lui, un professionnel de la musique, et qu’il convient, par conséquent, de lui laisser liberté d’ordonnancer selon son goût

(ou même de composer – ce que j’ai fait moult fois à Saint-Denis) la musique liturgique des célébrations. Mais hélas, plus fréquents sont d’autres cas, comme, par exemple, celui du curé qui impose à son organiste d’affreux cantiques dûment sélectionnés par ses bons soins ou bien celui du curé franchement hostile à la musique, qui s’ingénie à réduire au strict minimum l’apport de l’orgue (vive la guitare !…). Dieu ! que je plains mes confrères qui ont de tels “patrons” !

L’organiste professionnel reste sous-estimé. Un inconvénient majeur est celui de ne pas reconnaître à l’organiste (qui est un musicien professionnel) l’autorité qui devrait être sienne dans le choix du répertoire (c’est-à-dire des cantiques) lors de l’élaboration du programme d’une célébration. Il est quand même inouï que, dans quantité de cas, l’organiste soit subordonné à un animateur parfois incompétent en musique – recruté parmi les paroissiens – et qui lui impose un choix de cantiques abominables, relevant de la chansonnette de variété du plus bas étage. Ce répertoire hideux est la honte (au plan artistique) du catholicisme contemporain. Je ne parviendrai jamais à comprendre comment une assemblée de fidèles peut parvenir à prier dans la laideur – et non dans la beauté…

* Le texte intégral de la convention est consultable  sur le site Internet du Syndicat national professionnel des artistes musiciens des cultes.

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Commentaires

  • Monsieur Pincemaille décrit avec justesse ce que vivent les organistes professionnels en terme de concessions, offenses ou manque de reconnaissance voire manque de respect de leur art. Cet article est nécessaire à l’information du public et des autres musiciens non organistes. L’ère de la sous-culture règne dans nos liturgies!

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