Crise économique : quels effets sur les festivals?

Antoine Pecqueur 04/12/2013
Quel avenir pour les festivals de musique ? Une étude, menée au plan européen, analyse l’évolution des festivals au cours des dernières années, marquées par la crise économique et financière. Quelles ont été les conséquences de la crise sur leurs ressources financières et humaines, sur le public ? Décryptage.
Parler des festivals en plein hiver ? L’idée n’est peut-être pas aussi saugrenue qu’il y paraît. Si 51 % des festivals se déroulent effectivement en été, la période hivernale concerne néanmoins 28 % d’entre eux. C’est l’une des informations qui ressort de la vaste étude intitulée Festivals de musique, un monde en mutation qui vient de paraître aux éditions Michel de Maule. Dirigée par Emmanuel Négrier (directeur de recherches au Centre d’études politiques de l’Europe latine à l’université Montpellier 1), Michel Guérin (directeur de l’Observatoire des politiques culturelles au ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles) et Lluis Bonet (directeur du programme de gestion culturelle à l’université de Barcelone), cette étude a pour intérêt d’offrir une approche internationale. Elle a été initiée par neuf associations nationales rassemblées au sein de l’Association européenne des festivals (rejointe ensuite par le Québec, seule région non européenne présente dans l’étude) et a bénéficié de la coordination technique de France Festivals.
Pas moins de trois années ont été nécessaires pour mener à bien cette enquête, qui étudie près de 390 festivals de musique (classique, mais aussi jazz, rock, world…) répartis dans une quinzaine de pays (en sont malheureusement absents des “poids lourds” comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni) et vient combler un véritable vide, tant les études internationales sur le sujet étaient jusqu’à présent extrêmement rares. La période d’analyse permet ainsi de mesurer l’impact de la crise économique et financière sur les festivals. On regrettera toutefois dans la sélection des festivals français l’absence des manifestations dirigées par René Martin, comme La Folle journée de Nantes ou le Festival de La Roque-d’Anthéron.

C’est un domaine souvent occulté : la gestion des ressources humaines dans les manifestations culturelles, en l’occurrence les festivals. Une donnée pourtant essentielle : « Avec un budget inférieur à 80 000 euros, un festival emploie 35 personnes, tandis que ceux qui ont un budget supérieur à 900 000 euros se situent à 500 personnes, en moyenne. » Sans surprise, la musique classique emploie moins de personnel que le rock ou la pop.
La spécificité des festivals est liée à la dimension saisonnière du travail : sur 180 collaborateurs, seuls 17 % commencent à tra­vailler avant le début de l’événement. Par ailleurs, 61 % du personnel est… bénévole. Une moyenne qui varie considérablement suivant les pays, allant de 21 % en Espagne à 90 % en Suède. En France, la moyenne est à 56 %. Comment expliquer ces pourcentages ? « Les pays qui ont connu de longues périodes de dictature ont des sociétés civiles beaucoup plus faibles que ceux qui ont une longue tradition démocratique », pointe l’étude. En ce qui concerne la parité, on apprend que la direction des festivals est tenue à 63 % par des hommes. Un tableau très attendu de l’étude analyse enfin l’évolution de l’emploi dans les festivals depuis 2008. « En termes de genre artistique, seuls les festivals de rock et de world connaissent des augmentations significatives de salariés, stagiaires et bénévoles. Le secteur le moins dynamique entre 2008 et 2011 est celui de la musique classique. » En France, l’évolution du régime de l’intermittence du spectacle est par ailleurs suivie de près par tous les responsables de festivals.

Il est difficile de résumer en une phrase les conséquences de la crise sur les festivals de musique. Tout dépend du genre musical, du pays, de sa taille… Par ailleurs, les difficultés économiques, pour un grand nombre de pays, sont loin d’être passées. Il faudra donc attendre de prochaines enquêtes pour mesurer l’impact, notamment sur l’année qui s’écoule. Il n’empêche : cette étude montre que les festivals de musique classique pêchent par un manque de dynamisme. Peu de recrutement, public vieillissant… Autant de données objectives qui doivent inciter les responsables à l’innovation, sous peine de transformer les festivals en des manifestations-musées.   

ont été nécessaires pour mener à bien cette enquête, qui étudie près de 390 festivals de musique (classique, mais aussi jazz, rock, world…) répartis dans une quinzaine de pays (en sont malheureusement absents des “poids lourds” comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni) et vient combler un véritable vide, tant les études internationales sur le sujet étaient jusqu’à présent extrêmement rares. La période d’analyse permet ainsi de mesurer l’impact de la crise économique et financière sur les festivals. On regrettera toutefois dans la sélection des festivals français l’absence des manifestations dirigées par René Martin, comme La Folle journée de Nantes ou le Festival de La Roque-d’Anthéron.

Impact sur le financement

L’étude s’ouvre en décrivant une “diversité budgétaire généralisée”. « Cette diversité est illustrée par une seule donnée : quel que soit le style musical, la médiane du budget total est largement inférieure à la moyenne*. Cela signifie que quelques gros événements tendent artificiellement la moyenne vers le haut », pointe l’étude. En musique classique, ces événements budgétivores sont bien connus : Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, Festival de Radio France et Montpellier…
Il est intéressant d’observer la répartition des dépenses des festivals, qui est fortement liée au genre musical : les frais techniques sont par exemple bien plus faibles en musique classique (11 % des coûts) que dans le rock (27 %). Par contre, les festivals de musique classique sont en tête pour les dépenses artistiques. En ce qui concerne la répartition des ressources financières, la musique classique est le genre le plus dépendant des subventions publiques (54 % du budget). D’un pays à l’autre, la situation varie relativement peu : 53 % pour les festivals français, contre 60 % pour les espagnols et 48 % pour les québécois. L’absence, dans l’étude, de pays anglo-saxons manque cruellement sur ce point.
Reste la question centrale : quelle a été l’évolution des finances des festivals au long de ces cinq années de crise ? « Ici, incontestablement, la variable nationale a une influence majeure, note l’étude. Alors qu’en moyenne, 35 % des festivals connaissent une baisse de leurs subventions (entre 2008 et 2011), 71 % des espagnols et 74 % des irlandais sont dans ce cas, contre 4 % seulement des suédois, 10 % des norvégiens et 11 % des wallons. » On apprend également que, sur cette même période, 25 % des festivals en France ont connu une augmentation de leurs subventions. A noter par ailleurs qu’entre 2011 et 2012, selon les premières données obtenues, l’impact de la crise se fait davantage sentir. Mais le constat s’impose de lui-même : les festivals reflètent la situation économique des pays, avec d’un côté les cures d’austérité imposées par les gouvernements des pays du Sud et, de l’autre, la (relative) bonne santé économique des pays du Nord. La France se situe dans un entre-deux.
Autre enseignement : à travers la crise, l’étude montre que les festivals font face soit à un essoufflement de leurs ressources, soit à un accroissement de celles-ci, mais restent rarement stables. Les auteurs en concluent à une logique darwinienne du secteur, de «lutte pour la survie sans véritable régulation».

Impact sur le public

Les festivals s’appuient sur deux leviers économiques : les subventions et les ressources propres. Dans ce contexte de crise, qu’en est-il de la fréquentation de ces manifestations ? L’étude compare tout d’abord la fréquentation selon les genres musicaux. Sans surprise, le classique (avec une médiane de 5 050 spectateurs) est loin derrière le rock (10 379) et la world (15 000). Ces chiffres masquent surtout de grandes inégalités entre les “petits” et des événements de grande taille, comme les Chorégies d’Orange.
On regarde de près, en revanche, le tableau décrivant l’évolution de l’audience. En France, entre 2008 et 2011, les festivals connaissent une hausse de 8 %, mais font face à une baisse de 7 % entre 2011 et 2012. Ce constat se retrouve dans bien des pays : en Espagne, la hausse de 7 % est suivie d’une baisse de 9 %, et même dans les pays du Nord, la baisse se fait sentir (en Finlande, hausse de 4 % puis baisse de 7 %). Loin de l’Europe, seul le Québec s’en sort bien, avec une hausse de 38 % suivie d’une hausse de 33 %. « Les évolutions moyennes doivent être prises avec précaution, observe néanmoins l’étude. Lorsque l’on croise ces évolutions avec la taille des audiences, on se rend compte que ce sont plutôt les gros festivals, ainsi que les très petits, qui subissent le plus de baisse. C’est la raison pour laquelle, si la moyenne des audiences recule dans beaucoup de pays, la médiane est beaucoup plus stable, voire en croissance. »
En terme d’âge, on ne sera pas étonné d’apprendre que la musique classique réunit 68 % de son public dans la tranche des 41-60 ans. Les 18-25 ans ne représentent que 1 %… Des données qui peuvent se révéler inquiétantes en matière de renouvellement des publics, surtout à un moment où les festivals doivent, pour des raisons économiques, accroître leur audience. L’étude met par contre à mal le cliché qui voudrait que les concerts de musique classique soient les plus onéreux. Un billet de concert dans un festival classique coûte en moyenne 23 euros, tandis que, dans un festival de rock, il est en moyenne de 28 euros. Le classique est toutefois le genre musical qui pratique le moins la gratuité.

Impact sur les ressources humaines

C’est un domaine souvent occulté : la gestion des ressources humaines dans les manifestations culturelles, en l’occurrence les festivals. Une donnée pourtant essentielle : « Avec un budget inférieur à 80 000 euros, un festival emploie 35 personnes, tandis que ceux qui ont un budget supérieur à 900 000 euros se situent à 500 personnes, en moyenne. » Sans surprise, la musique classique emploie moins de personnel que le rock ou la pop.
La spécificité des festivals est liée à la dimension saisonnière du travail : sur 180 collaborateurs, seuls 17 % commencent à tra­vailler avant le début de l’événement. Par ailleurs, 61 % du personnel est… bénévole. Une moyenne qui varie considérablement suivant les pays, allant de 21 % en Espagne à 90 % en Suède. En France, la moyenne est à 56 %. Comment expliquer ces pourcentages ? « Les pays qui ont connu de longues périodes de dictature ont des sociétés civiles beaucoup plus faibles que ceux qui ont une longue tradition démocratique », pointe l’étude. En ce qui concerne la parité, on apprend que la direction des festivals est tenue à 63 % par des hommes. Un tableau très attendu de l’étude analyse enfin l’évolution de l’emploi dans les festivals depuis 2008. « En termes de genre artistique, seuls les festivals de rock et de world connaissent des augmentations significatives de salariés, stagiaires et bénévoles. Le secteur le moins dynamique entre 2008 et 2011 est celui de la musique classique. » En France, l’évolution du régime de l’intermittence du spectacle est par ailleurs suivie de près par tous les responsables de festivals.

Il est difficile de résumer en une phrase les conséquences de la crise sur les festivals de musique. Tout dépend du genre musical, du pays, de sa taille… Par ailleurs, les difficultés économiques, pour un grand nombre de pays, sont loin d’être passées. Il faudra donc attendre de prochaines enquêtes pour mesurer l’impact, notamment sur l’année qui s’écoule. Il n’empêche : cette étude montre que les festivals de musique classique pêchent par un manque de dynamisme. Peu de recrutement, public vieillissant… Autant de données objectives qui doivent inciter les responsables à l’innovation, sous peine de transformer les festivals en des manifestations-musées.   


* Rappelons que la médiane partage un ensemble en deux parties de même taille, tandis que la moyenne est la somme des éléments d’un ensemble divisée par le nombre d’éléments.

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