La France et le Maghreb : de nombreux liens musicaux

Antoine Pecqueur 08/01/2014
Les orchestres du Maroc, d’Algérie et de Tunisie nouent de plus en plus de partenariats avec des phalanges françaises. Des relations parfois délicates à mettre en place. Enquête.
On l’a encore vu avec l’opération militaire en Centrafrique. Toute intervention française sur le sol africain nourrit le débat : faut-il agir au risque de l’ingérence ou bien laisser faire et être accusé d’abandon ? Le statut d’ancienne puissance coloniale de la France est encore bien présent de l’autre côté de la Méditerranée. Dans le domaine musical se développent depuis quelques années des partenariats, parfois ambitieux, entre la France et le Maghreb. Là aussi, les Français doivent veiller à ne pas apparaître comme des donneurs de leçon.

Quand l’orchestre Pasdeloup forme les musiciens de l’Orchestre philharmonique du Maroc

Basé à Rabat, l’Orchestre philharmonique du Maroc a longtemps fait appel à des musiciens français pour renforcer certains pupitres. Les supplémentaires n’étaient pas payés, mais leur vol et leur hébergement étaient pris en charge – les musiciens considérant alors cela comme un “mixte” entre vacances et travail. Si cette pratique est encore en usage aujourd’hui, elle se fait toutefois beaucoup plus rare que dans le passé. Car, depuis 2007, l’Orchestre philharmonique du Maroc (qui était alors dirigé par un chef français, Benoît Girault) a noué un partenariat avec l’orchestre Pasdeloup. « Chaque année, quatre musiciens de Pasdeloup animent quatre sessions de formation auprès des musiciens du Philharmonique du Maroc. Il s’agit d’un travail sur la technique d’orchestre, la justesse, mais aussi le style. L’année dernière, nous avons même créé un diplôme : un certificat de formation au métier d’orchestre », nous explique Marianne Rivière, violoniste et présidente de la phalange parisienne. Les choses n’ont pas été simples à mettre en place. « J’ai senti au début qu’il était compliqué pour les musiciens marocains d’accepter cette formation. Mais nous leur avons montré que nous n’étions pas là pour sélectionner ou pour exclure », poursuit Marianne Rivière. Le partenariat ne s’est d’ailleurs pas fait que dans un sens. Avec le violoniste Gilles Apap, fidèle compagnon de route de Pasdeloup, le Philharmonique du Maroc a donné un concert de musique traditionnelle marocaine sur une scène en plein air à Casablanca. Et des musiciens marocains ont été invités à venir jouer au sein de l’orchestre Pasdeloup pour des concerts au théâtre du Châtelet. « C’est un partage de savoir-faire. Nous transmettons la tradition symphonique européenne et, de l’autre côté, nous nous ouvrons à la musique arabo-andalouse. Les artistes aiment gommer les frontières », observe la présidente des Pasdeloup. Le financement de ce dispositif est double : le voyage et l’hébergement sont pris en charge par le Philharmonique du Maroc, et la formation est rémunérée par l’Institut français. Les liens entre la France et le Philharmonique du Maroc ne se limitent d’ailleurs pas uniquement à l’orchestre Pasdeloup : la formation marocaine vient ainsi de donner la Neuvième Symphonie de Beethoven avec le chœur Vittoria d’Ile-de-France de Michel Piquemal.

En Algérie, le travail de la chef Zahia Ziouani

La chef d’orchestre Zahia Ziouani, directrice musicale de l’orchestre symphonique Divertimento (basé en Seine-Saint-Denis), possède la double nationalité franco-algérienne. A coup sûr un atout pour mettre en place des liens entre ces deux pays. Tout a commencé en 2007 : Alger est alors capitale de la culture arabe et Zahia Ziouani est invitée à diriger l’Orchestre national d’Algérie. « J’ai ensuite réfléchi à un projet de coopération, à faire se rencontrer les musiciens de mon ensemble et de l’Orchestre national d’Algérie. Car si, à Paris, les plus grands orchestres défilent, ce n’est pas le cas à Alger. Les musiciens algériens ont peu d’éléments de comparaison », nous explique Zahia Ziouani. Des membres de Divertimento se sont ainsi rendus régulièrement en Algérie et, en 2010, un concert a mêlé la totalité des deux orchestres. « L’Orchestre national d’Algérie comporte une soixantaine de musiciens. En lui ajoutant un autre orchestre, on peut donner les grandes œuvres du répertoire symphonique, qui nécessitent un effectif important », observe Zahia Ziouani avant de préciser que « chaque pupitre comprenait à la fois un Algérien et un Français. Un vrai symbole. » Pour autant, l’organisation de ce concert commun fut soumise à des aléas extra-musicaux. « En 2010, nous étions en pleine période de débats sur l’aspect positif de la décolonisation. Et, par ailleurs, la France était prête à mettre l’Algérie sur la liste des pays liés au terrorisme. J’ai donc fait beaucoup d’allers-retours entre le ministère algérien de la Culture et l’ambassade de France à Alger », se souvient la directrice musicale de Divertimento. En 2012, en pleine célébration du cinquantenaire de l’indépendance algérienne, la réunion des deux orchestres ne s’est d’ailleurs pas reproduite, pour des raisons politiques, selon Zahia Ziouani : « Je ne voulais pas être associée aux revendications politiques et aux commentaires sur la guerre d’indépendance. » Il n’empêche : la chef poursuit ses relations avec les musiciens algériens, même sans le label Orchestre national d’Algérie. On est encore au tout début du développement de l’offre musicale classique dans ce pays. « Pendant les années 1990, du fait de la guerre civile, la culture était inexistante. Beaucoup d’artistes ont dû cesser leur activité ou partir à l’étranger. Il y a eu une génération sacrifiée », explique Zahia Ziouani, avant de pointer un autre frein à la mise en place de projets communs : « Des musiciens algériens avec qui nous voulons donner des concerts en France n’arrivent pas à obtenir leur visa dans les temps. Pour les artistes aussi, les frontières sont fermées. »

En Tunisie, l’Ensemble orchestral accueille Gérard Caussé

La Tunisie ne compte aucun orchestre permanent. La seule formation existante, l’Ensemble orchestral de Tunisie, réunit ponctuellement des professeurs et des grands élèves du Conservatoire de Tunis. Il est d’ailleurs dirigé par Rachid Koubâa, le directeur du Conservatoire. En octobre dernier, grâce au soutien de l’Institut français et de l’attachée culturelle alors en place, Dorothea Marciak, l’Ensemble orchestral a donné un programme sous la houlette de l’altiste Gérard Caussé, qui s’était déjà rendu en Tunisie il y a un an et demi pour un programme en récital et des classes de maître. « Les musiciens tunisiens se sentent abandonnés. Peu d’artistes viennent collaborer avec eux, ils n’ont pas de reconnaissance extérieure. Ils ont par ailleurs tous espéré que la révolution allait changer les choses, mais rien ne s’est passé. Il n’y a pas plus d’argent pour la culture. Cette situation m’a vraiment ému », nous confie Gérard Caussé. Pour son programme avec l’Ensemble orchestral, l’altiste avait choisi des œuvres pour cordes de Grieg et de Mendelssohn, ainsi que des pièces concertantes pour alto de Telemann et Hummel. « Les musiciens ont un niveau moyen, ils ne pourraient pas intégrer le Conservatoire de Paris. Nous avons principalement travaillé le son, l’archet, le positionnement du bras droit. Mais il faut rappeler que les débouchés sont limités pour ces musiciens : ils peuvent donner des cours, sinon ils gagnent leur vie en jouant pour des fêtes privées ou des mariages », poursuit Gérard Caussé. Du fait des liens de la Tunisie avec les pays d’Europe de l’Est sous l’ère Bourguiba, des musiciens bulgares et roumains se sont installés à Tunis et enseignent au Conservatoire. On constate ainsi dans le jeu des cordes tunisiennes une certaine proximité avec l’école russe… Quant au public des concerts, il est constitué en grande partie par les expatriés, mais également par l’intelligentsia locale.

Vers de nouvelles salles

C’est l’un des défis majeurs pour les structures musicales du Maghreb : former un public pour la musique classique. Ce qui pose la question des équipements. Aujourd’hui, les concerts se donnent dans des vieux théâtres de l’époque coloniale, des salles des fêtes, voire des salles de cinéma. Mais l’Afrique du Nord compte bien développer ses infrastructures. Au Maroc, des salles devraient être construites à Rabat et Casablanca (cette dernière par l’architecte français Christian de Portzamparc). En Algérie, c’est la Chine qui finance la construction d’un opéra, preuve au passage de l’essor de la “Chinafrique”. Enfin, en Tunisie, les regards sont tournés vers la Cité de la culture, un chantier lancé par l’ex-président Ben Ali, stoppé depuis la Révolution de jasmin, mais qui pourrait bien redémarrer dans les prochains mois en fonction du contexte politique. Marianne Rivière, qui s’apprête à lancer avec l’orchestre Pasdeloup une formation en Algérie sur le même modèle que celle mise en place avec le Philharmonique du Maroc, rêve à voix haute : « J’aimerais voir réunis dans un même orchestre des musiciens marocains, algériens et tunisiens ». Un “Philharmonique du Maghreb” qui mettrait entre parenthèses les tensions politiques.
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