Les Français dans les orchestres d’Amérique latine

Antoine Pecqueur 09/04/2014
La vie musicale du continent latino-américain est en pleine expansion. Les orchestres se mettent à recruter instrumentistes et chefs d’orchestre d’Europe, et notamment de France. Mais, d’un pays à l’autre, la situation varie parfois considérablement, en fonction du contexte politique.
L’Amérique latine n’attire plus seulement les hommes d’affaires et les diplomates. Depuis quelques années, les orchestres accueillent de plus en plus de musiciens étrangers. En parallèle se nouent des opérations de partenariat entre des structures musicales européennes, notamment françaises, et sud-américaines. Mais la marge de manœuvre est étroite : les institutions doivent s’ouvrir sans perdre pour autant leur identité.

Les musiques coloniales

Le premier lien entre les deux continents est historique : la musique baroque est en effet arrivée en Amérique du Sud avec les conquistadors. Elle a été redécouverte en France lors du mouvement de retour aux instruments anciens. Grâce, notamment, aux Chemins du baroque, association qui a programmé quelque 600 concerts en vingt-cinq ans, formé de nombreux jeunes musiciens et contribué à la restauration d’orgues historiques des deux côtés de l’Atlantique. Une musique en majorité sacrée, liée le plus souvent aux jésuites. A la tête de son ensemble Elyma, l’Argentin Gabriel Garrido a remis à l’honneur quelques œuvres emblématiques, comme les Vêpres solennelles de Roque Ceruti, créées dans la Bolivie du 18e siècle. Avec l’Orchestre symphonique du Brésil, le chef Bruno Procopio, qui possède la double nationalité franco-­brésilienne, défend, lui, régulièrement l’œuvre, plus tardive, de Marcos Portugal : « Lorsque la cour du Portugal, chassée par les troupes françaises en 1808, s’est installée à Rio de Janeiro, elle a emmené avec elle les meilleurs musiciens, choristes, instrumentistes ainsi que ce compositeur, qui a écrit des œuvres dans un style proche de Berlioz. Malheureusement, sa musique est ensuite tombée dans l’oubli, car il fallait mettre en valeur les compositeurs métis ou noirs. » A la fin du 19e siècle et au début du 20e, le continent connaît une période de “boom” économique. Grâce à l’argent du caoutchouc ou du café, des opéras sont construits en un temps record, de Buenos Aires (le mythique Colon) à Manaus, au cœur de l’Amazonie (le Teatro Amazonas, que l’on retrouve dans le film Fitzcarraldo de Werner Herzog). La plupart de ces théâtres prennent pour modèle le… palais Garnier de Paris. A Rio de Janeiro, on retrouve la même forme de cage de scène, le même foyer et le même escalier à double volée ! Les liens entre l’Amérique du Sud et la France vont se consolider tout au long du siècle dernier. Darius Milhaud s’installe au Brésil (employé par Paul Claudel comme secrétaire d’ambassade), tandis que Villa-Lobos passe de nombreuses années à Paris. Les influences musicales jouent donc dans les deux sens. De grands chefs européens prennent des postes sur le continent, comme Sergiu Celibidache qui fut directeur musical de l’Orchestre symphonique du Venezuela.

Crise politique

Mais les rapports vont nettement ralentir lorsque les pays d’Amérique latine traversent des périodes de dictature, de l’Argentine au Chili, en passant par le Brésil. Les pouvoirs militaires freinent considérablement le développement culturel. Aujourd’hui, la situation politique contraste considérablement d’un pays à l’autre, avec des nations à droite, atlantistes (comme la Colombie), des pays au centre gauche (comme le Brésil) et d’autres à l’extrême gauche (la Bolivie ou l’Equateur). Mais le pays le plus musical du continent est aussi celui qui traverse aujourd’hui la plus grande crise politique : le Venezuela. Les manifestations contre le gouvernement de Nicolas Maduro, qui a succédé à Hugo Chavez, se sont déjà soldées par une vingtaine de morts. Or c’est ce pays qui a mis en place le fameux “Sistema”, un système d’apprentissage de la musique par la pratique orchestrale fondé par Jose Antonio Abreu et dont Gustavo Dudamel (directeur musical de l’orchestre Simon-Bolivar, phalange d’élite du Sistema) est le représentant le plus célèbre. Celui-ci s’est peu exprimé sur la situation politique actuelle, ce que lui reproche la pianiste vénézuélienne Gabriela Monteiro, fervente anti-Maduro. Faut-il en conclure que Dudamel est un pro-Maduro ? On remarquera simplement qu’il est sans doute plus aisé pour un pianiste de s’engager politiquement, alors que la prise de position d’un chef implique derrière lui de nombreux musiciens.
En dépit des turbulences politiques, un chef français a en tout cas fait le choix de venir s’installer dans ce pays. Ancien chef résident de l’Orchestre national de Lyon, Christophe Talmont occupe actuellement le poste de directeur musical de l’Orchestre symphonique de l’Etat de Mérida. Quelles différences voit-il entre les orchestres vénézuéliens et les orchestres français ? « Les jeunes sont très nombreux dans les orchestres vénézuéliens. Il y a donc une énergie très particulière, fondée à la fois sur une forme d’insouciance et de vitalité rythmique », explique-t-il, avant de nous rappeler que « la grande majorité des musiciens a reçu sa formation par El Sistema, dont la philosophie est aux antipodes de l’enseignement français. L’enseignement est ici basé sur le collectif, vu comme une microsociété qui peut inculquer des principes fondamentaux de savoir-vivre ensemble ».

L’engagement des instrumentistes

La particularité du jeu des orchestres d’Amérique latine tient dans un mot : l’engagement. Les musiciens n’ont pas peur de montrer leurs émotions. Il faut voir les cuivres se déhancher dans une symphonie comme s’ils jouaient en brass band, ou les percussionnistes faire des gestes spectaculaires comme dans un groupe de samba. L’atmosphère de travail est donc aussi différente, comme nous le décrit la flûtiste française Nadia Guenet, piccolo solo de l’Orchestre philharmonique de l’Unam, à Mexico : « Même si les musiciens sont toujours concentrés en répétition, il y a ici une sorte de détente, des sourires toujours nombreux. On ressent la joie de jouer ensemble, l’envie d’apprendre sans cesse et d’améliorer son jeu. » Cette attitude s’explique aussi peut-être par le fait que ces orchestres sont encore en plein développement, ce qui n’est plus le cas en Europe où les phalanges sont pour la plupart des institutions historiques. Par ailleurs, cette dimension physique du jeu instrumental peut également provenir du lien entre musique classique et musique traditionnelle. « Au Venezuela, la plupart des musiciens classiques cultivent le répertoire populaire, ce qui n’est plus le cas en France. Beaucoup jouent notamment le cuatro, une petite guitare à quatre cordes. Cette double culture, populaire et classique, rend les musiciens vénézuéliens particulièrement ouverts », observe Christophe Talmont. Tout n’est pas rose pour autant. Les recrutements de musiciens étrangers dans les orchestres d’Amérique latine ont pu entraîner certaines crispations. Souhaités ardemment par les directeurs musicaux dans le but de hisser le niveau des orchestres, ces concours ont pu être perçus par les musiciens locaux comme une forme de désaveu. Ainsi, le chef Roberto Minczuk, ayant voulu renouveler une partie des pupitres, a provoqué une scission en deux de l’Orchestre symphonique du Brésil. D’autres formations acceptent au contraire avec plaisir ce métissage, au cœur même de l’identité du continent. Quant aux salaires, même s’ils sont en hausse depuis quelques années, ils restent plus faibles que ceux des phalanges occidentales.

Un public plus jeune

En concert, on retrouve le même enthousiasme sur scène et dans la salle. « Le public est extrêmement chaleureux et il y a beaucoup de jeunes parmi les spectateurs, bien plus qu’en Europe », nous décrit le chef français Martin Lebel, qui vient de prendre la direction de l’Orchestre philharmonique de Montevideo, en Uruguay, avant de préciser : « Quand on voit le public debout à la fin de chaque concert, on peut vite se croire exceptionnel… Il faut relativiser ! » Si au Venezuela, socialisme oblige, la plupart des concerts sont gratuits, ce n’est pas le cas dans les autres pays. Les premières d’opéras à Rio ou São Paulo voient défiler la bourgeoisie locale, mais avec toujours une part importante de jeunes.
Les orchestres mènent tous d’importantes actions culturelles. L’Orchestre symphonique du Brésil n’hésite pas à jouer dans les favelas de Rio ou sur la plage de Copacabana. Sur le continent, le classique garde incontestablement une dimension festive. Reste la question des lieux de concerts. La plupart des salles, généralement des opéras, datent du début du 20e siècle. Devenue vétustes, elles sont actuellement pour un grand nombre en cours de rénovation ou viennent d’être rénovées. Mais pour les concerts symphoniques, des villes se mettent désormais à construire des auditoriums. On retrouve à nouveau le lien avec la France, puisque c’est Christian de Portzamparc, l’architecte de la Cité de la musique et du Conservatoire de Paris, qui a construit la Cité de la musique de Rio de Janeiro, inaugurée l’année dernière. Un vaisseau de béton spectaculaire, qui comprend une salle symphonique, une salle de musique de chambre et une salle destinée à la musique contemporaine. Le directeur de la salle, Emilio Khalil, est néanmoins en train de transformer ce lieu en cité des arts, jugeant que la musique classique, seule, ne peut drainer assez de spectateurs dans ce lieu.

Le début de la révolution baroque

Outre le répertoire symphonique, l’offre musicale se diversifie de plus en plus. C’est ainsi que se créent des ensembles de musique baroque depuis peu sur le continent. L’orchestre Simon-Bolivar du Venezuela a lancé il y a six mois sa propre formation sur instruments anciens, après plusieurs expériences dans ce répertoire. « Au début, les musiciens baroques n’étaient pas pris au sérieux ici. Mais des instrumentistes sont allés en Europe se perfectionner et, aujourd’hui, le niveau est très bon. Le Sistema a même acheté des violons baroques, des archets, des clavecins… », nous explique Bruno Procopio. Au Brésil, le fortepianiste Nicolau de Figueiredo, qui fut professeur au Conservatoire de Paris, est, depuis son retour dans le pays, très actif dans ce domaine. Par ailleurs, des musiciens du Conservatoire de São Paulo sont actuellement formés aux instruments romantiques français par des musiciens des ­Siècles afin d’intégrer cet été l’Orchestre du festival Berlioz de La Côte-Saint-André. Ce partenariat, mis en place par Bruno Messina, le directeur du festival, offre l’occasion de rappeler que Berlioz pensait s’expatrier, à la fin de sa vie, au… Brésil. Il y a un an, Adrian Chamorro, chef et violoniste à l’Orchestre des Champs-Elysées, avait pour sa part organisé, avec des musiciens français, une formation sur instruments anciens en Colombie. La musique contemporaine pâtit, par contre, d’un nombre encore très réduit d’ensembles spécialisés. Ce qui est d’autant plus regrettable que les compositeurs sont nombreux, cherchant une voie entre les canons esthétiques européens (certains ont d’ailleurs étudié à l’Ircam, par exemple le Péruvien Jaime E. Oliver La Rosa) et les influences traditionnelles.

Mais les changements du paysage musical sont loin d’être arrivés à leur terme. « Le climat est totalement différent de la France. Il y a ici un vrai dynamisme, beaucoup de croissance et surtout une mentalité optimiste », note Martin Lebel. Reste que, sans doute pour des raisons politiques, les liens entre les musiciens des pays d’Amérique du Sud sont aujourd’hui peu développés. La création d’un orchestre de jeunes, sur le modèle de celui de l’Union européenne, pourrait être un symbole idéal de ce nouveau dynamisme musical.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous