Intermittents : vers le conflit ou vers l’apaisement ?

Antoine Pecqueur 02/07/2014
Annulations de spectacles, manifestations… le mouvement des intermittents qui contestent l’accord du 22 mars perturbera-t-il les festivals de l’été ? Analyse.

Les actions se sont multipliées. Lundi 16 juin, ils étaient plusieurs milliers d’intermittents à battre le pavé à Paris. Le cortège s’est achevé sous les fenêtres du ministère de la Culture. Les régions ne sont pas en reste, avec des manifestations à Montpellier, Marseille ou Toulouse. Le 14 juin, 300 salariés du Festival d’Aix-en-Provence, et notamment son directeur Bernard Foccroulle, ont défilé dans les rues de la ville. Des cortèges toujours hauts en couleur, avec déguisements et pancartes (parmi les slogans, on retiendra “Filippettitanic” ou encore “no culture, cons futurs”).
Autre modus operandi : l’annulation de spectacles. Les institutions connaissent ainsi une fin de saison agitée. La première de Daphné de Richard Strauss au théâtre du Capitole de Toulouse a dû être annulée, 200 intermittents bloquant l’accès du public. Il en a été de même pour Les Noces de Figaro de Mozart à Saint-Etienne et pour la première française de Prova d’orchestra de Battistelli à Nancy. Quant aux festivals, ils sont de plus en plus nombreux à être perturbés ou tout simplement supprimés. Le Printemps des comédiens de Montpellier fut le premier festival touché. Plusieurs concerts des Nuits de Fourvière ont également été annulés. Le chantier de la Philharmonie de Paris a en outre été bloqué pendant une journée par 150 intermittents, venus dénoncer le coût “pharaonique” de la construction de cette salle de concert. Retour sur un conflit en cinq questions.

English résumé

Que contestent les intermittents ?

En cause : l’accord dit du 22 mars, signé par des syndicats (FO, CFDT, CFTC) et le patronat, Medef en tête. Cet agrément Unedic prévoit, entre autres, l’allongement du délai d’indemnisation (reporté par le Premier ministre) ainsi qu’une hausse des cotisations. Mais au-delà de ces modifications, qui peuvent paraître accessoires quand on sait que le Medef proposait au départ de supprimer purement et simplement le régime, les intermittents reprochent au texte de n’avoir repris aucune mesure proposée par le Comité de suivi, au sein duquel figuraient la Coordination des intermittents et précaires, le Syndeac… Ce comité avait notamment proposé de comptabiliser les heures d’enseignement, de régler le problème de la “matermittence” ou encore de revenir aux douze mois nécessaires à l’obtention du statut. Une parole d’expert (alors que les syndicats comme FO ou la CFDT ne sont pas spécialisés sur le sujet) qui n’a pas été entendue. Enfin, les intermittents craignent plus globalement que l’accord du 22 mars ne soit que la première étape d’un processus de sape du régime.

Pourquoi le gouvernement maintient-il sa position ?

Avec les cheminots comme avec les intermittents, le gouvernement joue la carte de la fermeté. Même si Aurélie Filippetti tente, tant bien que mal, d’apporter son soutien aux intermittents, elle semble mise à l’écart sur ce dossier (contrairement à Jean-Jacques Aillagon, en 2003). D’autant que, si elle formait un duo complice avec Michel Sapin, elle ne semble pas entretenir la même proximité avec le nouveau ministre du Travail, François Rebsamen. Ce dernier se montre inflexible sur le sujet, ne voulant pas rouvrir les négociations entre les partenaires sociaux (le Medef a d’ailleurs déjà prévenu qu’en cas de renégociation, il se montrerait plus intransigeant). Mais surtout, celui qui est en première ligne sur ce dossier, c’est Manuel Valls. Le Premier ministre veut incarner une gauche réaliste, quitte à se couper de l’aile gauche de son parti. Il joue aussi sa place de futur présidentiable. Sur France Info, il a qualifié l’intermittence de « système à bout de souffle », tout en rappelant : « Nous avons besoin de ces hommes, de ces femmes, de ces artistes qui font vivre partout la culture. » On notera que la femme de Manuel Valls, la violoniste Anne Gravoin, connaît bien le sujet : elle supervise la régie d’un orchestre de musiques actuelles, dont les musiciens sont en grande partie intermittents.
Le Premier ministre a toutefois lancé une mission de concertation chargée de redéfinir le régime des intermittents. Il l’a confiée à trois sages : le député Jean-Patrick Gille, l’ancienne directrice du Festival d’Avignon Hortense Archambault et l’ancien directeur du Travail Jean-Denis Combrexelle. Ceux-ci devront remettre leurs propositions avant fin décembre. En attendant, le gouvernement a validé la nouvelle convention d’assurance-chômage : elle est entrée en vigueur le 1er juillet. Mais le Premier ministre a annoncé un geste de l’Etat qui prendrait en charge, cette année, le différé d’indemnisation et « le financerait pour que Pôle Emploi n’ait pas à l’appliquer ». Une mesure estimée à quelque 40 millions d’euros.

Comment réagissent les partis politiques ?

Il est peu de dire que la ligne choisie par Manuel Valls ne fait pas l’unanimité. Au sein de son propre camp, déjà. Le PS est divisé sur les intermittents. Martine Aubry a écrit une lettre demandant ne pas ratifier l’agrément. Le député Hervé Féron, par ailleurs ancien musicien folk, juge la décision du gouvernement « contre nature ». « Même au sein du gouvernement, ce texte ne rencontre pas de consensus général », a-t-il affirmé à l’AFP. Les écologistes dénoncent haut et fort l’accord du 22 mars. Le maire de Grenoble, Eric Piolle (EELV), a écrit en ce sens à Manuel Valls. La droite est, pour sa part, mal à l’aise avec les dossiers des cheminots et des intermittents, tiraillée entre l’opinion d’une partie de son électorat, qui juge ces catégories de la population “privilégiées”, et son rôle d’opposition au gouvernement. Un exercice d’équilibriste, comme l’a prouvé Jean-Pierre Raffarin, qui, sur France Inter, a critiqué « les abus du régime », tout en jugeant que « ce système a du bon, car il faut, dans ce milieu de la culture, de la flexibilité ». L’ancien Premier ministre a également pointé le problème de « la représentativité syndicale ». La CGT, organisation  la plus représentative des intermittents, via sa branche CGT-Spectacle, n’a pas signé les accords du 22 mars.

Qu’en pense le public ?

Les spectateurs sont, eux aussi, divisés. Lorsqu’un intermittent monte sur scène avant le début d’un spectacle, la tension est palpable dans l’auditoire. Des noms d’oiseaux fusent d’un côté, et des bravos de l’autre. On se croirait aux saluts d’une première d’opéra, à l’arrivée du metteur en scène… Force est de constater que le public du théâtre ou de la danse contemporaine semble plus sensible à la cause des intermittents que celui de la musique classique. Peut-être ce dernier pense-t-il que ce régime ne concerne pas les musiciens classiques ? Or les instrumentistes des ensembles spécialisés (des Arts florissants à 2e2m, d’Accentus aux Musiciens du Louvre) sont quasiment tous intermittents. La souplesse de ce régime permet en effet aux ensembles de musique baroque et de création contemporaine de s’adapter à la diversité des effectifs (un opéra de Rameau et un concerto grosso de Haendel ne requièrent pas la même “main-d’œuvre”). Par ailleurs, on notera que ces ensembles d’intermittents sont les formations qui tournent le plus à l’étranger, et peuvent être ainsi considérées comme les ambassadeurs de notre paysage musical. Si le public ignore souvent cet aspect de l’intermittence, c’est par manque de pédagogie des médias, mais également de certains intermittents, qui se limitent à bloquer sans justifier clairement leurs actions. Pour pallier cela, Samuel Churin, le porte-parole de la Coordination des intermittents, a mis en ligne des vidéos expliquant la nécessité de ce régime, qui, techniquement complexe, reste mal compris. Cet effort pédagogique est encore plus nécessaire qu’en 2003. Car, entre-temps, la crise économique et financière a sans doute modifié le regard d’une partie de la population sur les intermittents, dont la mobilisation a pu être perçue par certains comme “indécente” dans le contexte d’austérité actuel.

Quelles conséquences entraînerait l’annulation des festivals ?

En 2003, l’annulation d’un grand nombre de festivals, dont Avignon et Aix-en-Provence, avait eu un impact économique non négligeable. Bis repetita ? Pour Olivier Py, « la situation est bien plus grave qu’en 2003 ». Dans une interview au Monde, le directeur du Festival d’Avignon explique qu’« en 2003, le Festival d’Avignon avait une assurance qui le protégeait en cas de grève. Elle n’existe plus. Par ailleurs, Bernard Faivre ­d’Arcier, qui dirigeait le festival, avait vérifié, avant de déclarer l’annulation, que les collectivités locales et l’Etat pouvaient rembourser le déficit. Nous, nous avons la confirmation du contraire. L’addition s’élèverait à quatre ou cinq millions ­d’euros. Nous mettrions plusieurs années à remonter la pente ». En cas d’annulation des festivals d’Avignon et d’Aix (le festival d’art lyrique compte 668 intermittents sur 927 salariés), les éditions 2015 et 2016 risqueraient donc de ne pas avoir lieu. On notera que d’ores et déjà ces deux festivals sont confrontés à une baisse de la billetterie, les spectateurs ne prenant pas le risque de réserver pour un événement menacé. Mais l’impact ne se limite pas au budget des festivals. C’est toute l’économie locale qui risque de pâtir de l’annulation de manifestations. En 2003, dans les villes touchées, les hôteliers observaient une baisse de 70 % du chiffre d’affaires par rapport à l’année précédente. Cette situation explique la mobilisation des politiques locaux. Dans un courrier au médiateur Jean-Patrick Gille, Jean-Jacques Queyranne, le président de la région Rhône-Alpes, met en garde contre « un désastre économique ». C’est sans doute cet argument qui peut avoir le plus de poids à Matignon. Car les économies apportées par l’accord du 22 mars, qui en outre ne s’attaque pas aux dérives du régime (entre autres, la “permittence” et le champ des professions incluses dans le régime), risquent bien d’être sans comparaison aucune avec les pertes engendrées par une telle mobilisation. On ne peut enfin que s’interroger sur le calendrier de cette réforme de l’intermittence. Signer cet agrément Unedic au début de l’été était dès le départ un geste politique dangereux.

Au moment de boucler ce numéro, nous apprenons que les intermittents du Festival d’Aix-en-Provence, dont le rideau se lève le 2 juillet, se sont prononcés contre la grève à une forte majorité (près de 80 %), mais la perturbation des spectacles par des intermittents venus de l’extérieur est toujours possible.
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