La ville de Dijon sacrifie son orchestre

Antoine Pecqueur 02/09/2014
L’information est tombée au début de l’été : faute d’une rallonge budgétaire de la capitale bourguignonne, l’Orchestre Dijon Bourgogne semble condamné. Une situation, tragique pour les musiciens, qui pose la question de la charge du financement de la formation.

En juillet, la ville de Dijon fait savoir qu’elle n’apportera pas la contribution de 330 000 euros nécessaire au maintien de l’Orchestre Dijon Bourgogne (ODB*). Dans un commu­ni­qué, la mairie affirme : « La ville n’a pas vocation à être un guichet distribuant sans compter », et dénonce une gestion hasardeuse du budget (la subvention municipale représente 60 % des ressources de l’orchestre). Or, sans cette rallonge, l’ODB risque purement et simplement de devoir mettre la clé sous la porte, l’association se déclarant en cessation de paiement. L’Orchestre réagit en publiant un commu­ni­qué, titré “Comment on tue un orchestre”, pointant la diminution de 20 % de la subvention municipale en 2014. Quelles sont les raisons du divorce entre la ville de Dijon et son orchestre ?

English résumé

Une histoire mouvementée

Tout a commencé en 2009, avec la fusion de l’Orchestre de l’Opéra de Dijon et de la Camerata de Bourgogne. « Il faudrait plutôt parler d’externalisation, car nous avons perdu notre statut d’établissement public à caractère industriel et commercial pour passer sous celui de l’association Camerata. Les représentants syndicaux et délégués du personnel de l’orchestre n’ont d’ailleurs pas été transférés suite à un avis défavorable du ministère du Travail concernant ce mouvement de personnel », précise une musicienne de l’Orchestre Dijon Bourgogne. La “nouvelle” phalange doit dé­sor­mais répéter dans la chapelle de l’Hôpital de Dijon, un lieu difficile tant d’un point de vue acoustique que… climatique, avec des répétitions sans chauffage en hiver.
Le directeur de l’Opéra de Dijon, Laurent Joyeux, proche de l’ancien maire François Rebsamen (aujourd’hui ministre du Travail, et remplacé au poste de maire par son premier adjoint Alain Millot), diminue drastiquement la présence de l’Orchestre dans son établissement. Il préfère accueillir des ensembles spécialisés ou des phalanges étrangères plus prestigieuses, comme les Dissonances (l’ensemble de David Grimal est en résidence à l’Opéra), Le Concert d’Astrée ou l’Orchestre de chambre d’Europe. L’Orchestre de Dijon ne joue donc plus que de manière épisodique dans l’Auditorium de la ville, qui offre pourtant l’une des meilleures acoustiques de France.
La crise entre Laurent Joyeux et l’orchestre atteint son paroxysme avec la programmation, en début de saison 2013-2014, du Ring de Wagner mis en scène par le directeur de l’Opéra lui-même. L’Orchestre de Dijon affirme ne pas pouvoir assurer financièrement une telle production qui nécessite le recrutement d’une cinquantaine de musiciens supplémentaires (l’ODB comptant 46 musiciens). L’Opéra monte donc un orchestre ad hoc, dirigé par Daniel Kawka. Pour créer cette formation, Laurent Joyeux obtient de la mairie de Dijon une rallonge financière de 300 000 euros, montant qui sera in fine ponctionné sur le budget de… l’ODB. On ne peut donc qu’être étonné lorsqu’on lit sur le blog de Laurent Joyeux : « C’est avec un mélange de stupeur, de consternation, d’immense tristesse que j’ai appris la situation et les difficultés que traverse aujourd’hui l’Orchestre Dijon Bourgogne. »

Le départ du directeur

Durant l’été, le directeur de l’Orchestre, Daniel Weissmann, a envoyé un courriel aux musiciens de l’Orchestre, document auquel La Lettre du Musicien a pu avoir accès. Dans ce courrier, Daniel Weissmann défend son bilan et… annonce son départ : « Je ne pense pas rester à Dijon car mon rôle et mon action ont été définitivement entachés par les propos de la ville et je n’ai pas à supporter cette humiliation et cette diffamation. » Quant au directeur musical de l’Orchestre Dijon Bourgogne, le jeune chef hongrois Gergely Madaras, nommé l’année dernière, il appelle « tous les passionnés de musique » à signer la pétition pour le maintien de l’Orchestre (à l’heure du bouclage de ce numéro, celle-ci avait recueilli plus de 5 500 signatures).
Au-delà d’une querelle évidente de personnes (entre l’équipe municipale et l’Opéra, d’un côté, et la direction de l’ODB de l’autre), la stratégie de la ville semble politique. Contactée, la mairie n’a pas souhaité s’exprimer, pas plus qu’elle n’a rendu public l’audit qu’elle a fait réaliser au début de l’été. Dans un contexte d’austérité, la moindre réduction de dépense publique est bonne à prendre.

La solution résiderait sans doute dans la création d’un orchestre à vocation régionale, financé à peu près paritairement par la ville de Dijon et le conseil régional. Un tel orchestre aurait ainsi les moyens de ses actions et pourrait tout aussi bien assurer certains services à l’Opéra que rayonner sur l’ensemble de la Bourgogne. Encore faut-il que les collectivités territoriales aient cette ambition. La fusion annoncée des régions Bourgogne et Franche-Comté pourrait aussi offrir un beau prétexte à une mutualisation des outils culturels. Pour autant, imagine-t-on un seul orchestre sillonner un territoire réunissant huit départements ? L’Etat, qui a signé en 2011 via la Drac une convention avec l’ODB, ne peut rester plus longtemps silencieux sur cette affaire, qui pourrait, sinon, faire office de jurisprudence. En tout état de cause, cette situation ternit l’image de Dijon, ville natale de Rameau, en cette année de célébration nationale.

* Le budget de l’Orchestre Dijon Bourgogne est de l’ordre de 1,2 million d’euros, assuré par la ville (830 000 euros, mais 650 000 euros seulement ont été versés cette année), la région (200 000 euros), l’Etat (30 000 euros) et le département (20 000 euros), le solde provenant de la billetterie et du mécénat.
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