Une nouvelle géographie de la vie musicale parisienne

Antoine Pecqueur 16/10/2014
L’ouverture imminente de la Philharmonie et de l’Auditorium de Radio France, le projet de la Cité musicale de l’île Seguin, l’incertitude sur le sort de la salle Pleyel... la vie musicale de la capitale est en plein bouleversement. Musiciens et spectateurs devront s’habituer à une nouvelle carte des équipements.
Il faut remonter à l’ouverture de l’Opéra Bastille, en 1989, pour retrouver une telle agitation dans le paysage musical parisien. En l’espace de quelques mois vont être inaugurés le nouvel auditorium de Radio France (en novembre), la Philharmonie (en janvier), sans oublier, dans le bois de Boulogne, la Fondation LVMH et son auditorium (fin octobre). Et en 2016, à Boulogne-Billancourt, la Cité musicale de l’île Seguin devrait ouvrir ses portes. Mais ces changements ne se font pas sans heurts : dérive financière des projets, incertitude sur la programmation, polémique sur la place de la salle Pleyel... La grève des musiciens de l’Orchestre philharmonique de Radio France, début octobre, n’a fait que rendre délétère un climat déjà pesant. Une chose est sûre : ces équipements vont dessiner une nouvelle carte de la vie musicale.

Le Nord-Est de Paris en plein essor

L’implantation de la Philharmonie de Paris à la Villette s’inscrit dans un développement culturel et urbanistique du nord-est de la capitale. A Pantin, se sont ainsi récemment installés la galerie d’art contemporain Thaddaeus Ropac, les entreprises de luxe Hermès et Chanel... Les bords du canal de l’Ourcq, autrefois craints pour leur insécurité, deviendraient- ils le nouveau quartier bobo de la capitale ? Les agents immobiliers le croient et invitent à investir dans ce quartier. Mais le public de la musique classique prendra-t-il la ligne de métro n° 5 ? « Les salles de concert sont aujourd’hui concentrées dans l’Ouest parisien, avec des modèles hérités du passé. Cette situation aboutit à un public homogène, au détriment du renouvellement. Avec la Philharmonie, notre but est de profiter de cette implantation pour aller vers de nouveaux publics, tout en gardant les spectateurs traditionnels grâce à une programmation exclusive, permettant d’entendre les plus grands orchestres dans la meilleure des acoustiques », observe Laurent Bayle, président de la Philharmonie, qui compare l’arrivée de cet équipement à « ce que fut la construction du Centre Pompidou pour les musées ». Dans les deux cas, il s’agit de véritables complexes, d’une surface comparable, avec cafés et restaurant panoramique, boutiques-librairies... En musique classique, ce type de complexe existe déjà à l’étranger, du Barbican Center à Londres au Parco della Musica de Rome. On rappellera également que la Philharmonie n’est pas la première salle à être érigée dans un quartier éloigné du centre-ville. A la fin du 19e siècle, le Concertgebouw d’Amsterdam fut construit en plein no man’s land et, plus près de nous, la Philharmonie de Berlin fut édifiée à l’extrémité de Berlin Ouest. Le geste architectural de Jean Nouvel, qui a imaginé une sorte de "colline" sur laquelle le public pourra monter, peut aussi contribuer à la popularité du site. C’est le fameux "effet Guggenheim" engendré par le musée de Frank Gehry dans la ville, autrefois industrielle et sinistrée, de Bilbao. Le geste architectural nouvélien a néanmoins un coût - 386 millions d’euros - qui fait grincer des dents. Sur le site de la revue Regards, l’architecte Paul Chemetov écrit : « On a envie de dire à Jean Nouvel, quand l’argent public s’installe durablement dans la rareté, de faire la preuve de son talent authentique et singulier dans des budgets compatibles avec les moyens de la société. »


La programmation va pour sa part alterner entre les concerts traditionnels en soirée (programmés à 20 h 30 et non à 20 h, pour permettre au public de l’Ouest parisien de s’y rendre) et une offre sensiblement différente les week-ends, avec des concerts plus courts et moins chers, destinés à attirer un public plus familial. Située en bordure du périphérique, la Philharmonie participe du développement du Grand Paris. « Il y a aujourd’hui dans les salles de concert parisiennes deux tiers de public venant de Paris et un tiers venant de banlieue. Nous devons faire changer ce rapport de forces », estime Laurent Bayle. Pour faciliter les déplacements, le parking passera de 300 à 950 places, des accords ont été conclus avec les sociétés de taxis, et des navettes gratuites relieront la Philharmonie au Sud et à l’Ouest de la capitale. Les premiers signes sont plutôt encourageants : les premiers concerts de l’Orchestre de Paris, orchestre résident de la Philharmonie, affichent tous complets. Reste à savoir si cet attrait de la nouveauté se transformera en habitude durable du public.

Incertitudes sur le devenir de la salle Pleyel

Victime directe de l’arrivée de la Philharmonie : la salle Pleyel. A partir de janvier prochain, elle passera aux mains d’un investisseur privé et ne pourra plus accueillir de concerts de musique classique (voir Edito, LM 450). L’avis de marché d’occupation et d’exploitation est on ne peut plus clair : « La programmation exclut tout concert ou spectacle de musique classique quelle qu’en soit la forme (concert symphonique, récital, musique de chambre, opéra, etc.), y compris dans le cadre de manifestations à vocation commerciale ou de manifestations à vocation non commerciale (mécénat, soirée de bienfaisance, etc.). La durée de la convention est comprise entre quinze et vingt ans. » Au programme, donc : du jazz, du rock, des musiques du monde..., ce que l’avis de marché dénomme « musique populaire de ­qualité ». Autant de genres qui ont d’ailleurs déjà été mis à l’affiche ponctuellement ces dernières saisons à Pleyel - une manière de préparer le terrain. Pour Laurent Bayle, ce choix est avant tout économique : « Je comprends qu’il y ait un regret de la part de spectateurs, mais il faut être rationnel. On reproche souvent aux pouvoirs publics de mettre en œuvre des projets sans prendre aucune mesure et sans clarifier la situation existante. Ce sera une situation plus saine pour les deniers publics. Et donc, comme Pleyel va fonctionner sans subventions, il ne sera plus possible d’y programmer du classique, qui demande forcément un soutien public. »

En outre, la salle Pleyel, malgré ses rénovations successives (la plus récente réalisée par Artec, à qui l’on doit l’acoustique de la salle de concert de Lucerne, grand spécialiste des salles en "boîte à chaussures"), a toujours connu de sérieux problèmes acoustiques. Six candidats ont déposé leur dossier pour la reprise de l’exploitation de Pleyel : Arnaud Lagardère, Pascal Nègre, patron d’Universal France, Nathanaël Karmitz, à la tête de MK2, Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac), et un seul candidat à titre individuel, Jean-Marc Dumontet, le producteur de Nicolas Canteloup. Mais cette décision fait polémique. Carla-Maria Tarditi, l’épouse d’Hubert Martigny (l’homme d’affaires qui avait vendu la salle Pleyel à l’Etat), a lancé une procédure en référé contre la Cité de la musique, afin que celle-ci ne puisse céder la salle Pleyel, comme prévu dans l’appel d’offre (voir p. 5). Mardi 7 octobre, le tribunal de commerce a donné raison à Mme Tarditi et a ainsi gelé la concession de Pleyel. La Cité de la musique a fait appel de cette décision. La salle de la rue du Faubourg Saint-Honoré se retrouve ainsi au cœur d’un débat où politique, économie, art et affaires privées sont inextricablement imbriqués.

La Maison ronde dans la tourmente

Un changement de programmation de la salle Pleyel appauvrira-t-il l’Ouest parisien en matière de musique classique ? Rien n’est moins sûr, car, outre le théâtre des Champs-Elysées toujours bien présent avec une programmation symphonique souvent alléchante, la Maison de la Radio bénéficiera à partir de la mi-novembre d’un Studio 104 entièrement rénové et surtout d’auditorium dernier cri. Supervisée par l’acousticien Yasuhisa Toyota (également à l’œuvre sur la Philharmonie de Paris), cette salle, d’une jauge de 1 400 places, construite avec un plan en vignoble, à l’instar de la Philharmonie de Berlin, offrira un écrin de choix aux formations de Radio France : Orchestre national de France, Orchestre philharmonique, Chœur et Maîtrise de Radio France. Mais la programmation s’ouvrira-t-elle aux orchestres invités ? Quelle sera la place des actions pédagogiques ? Le nouveau directeur de la Musique à Radio France, Jean-Pierre Rousseau, ancien patron de l’Orchestre philharmonique de Liège, n’a pas donné suite à nos demandes répétées d’entretien. A peine arrivé, il se trouve dans une situation délicate (son chargé de mission, François Dru, a été remercié trois semaines après sa prise de fonction). Depuis son arrivée dans la Maison ronde, Jean-Pierre Rousseau s’est en effet lancé dans une réforme - indispensable, mais menée à marche forcée - des formations de la Radio. Avec un but : fusionner les administrations des deux orchestres. Une économie d’échelle (le président de Radio France Mathieu Gallet a été choisi en grande partie pour réduire les coûts de cette institution) qui a abouti au départ d’Eric Montalbetti, le directeur de l’Orchestre philharmonique de Radio France, à qui l’on doit une programmation appréciée tant du public que des musiciens : il a notamment invité des chefs comme Gustavo Dudamel, Esa-Pekka Salonen... Les musiciens du Philharmonique de Radio France se sont mis en grève (un concert début octobre a été annulé), et leur directeur musical désigné, le Finlandais Mikko Franck, a jugé dans un communiqué « la mutualisation des administrations préoccupante » et fait savoir qu’il « ne signera pas les contrats de ces concerts ».
Le 8 octobre, un communiqué de Radio France annonçait laconiquement que « l’ensemble des questions qui faisaient débat a fait l’objet d’un accord entre Mikko Franck et Radio France ». Il n’empêche : à quelques semaines de l’inauguration de l’Auditorium, cette situation fait tache à Radio France. D’autant qu’elle s’ajoute à une crispation devenue de plus en plus forte entre les deux orchestres, le National et le Philharmonique - les chefs des deux formations avaient d’ailleurs souhaité donner la même Suite n° 2 de Daphnis et Chloé de Ravel au concert d’ouverture de l’auditorium... Ce début de réforme annoncerait-il la fusion à terme des deux orchestres, dont la programmation a pu parfois être jugée trop proche ? Mathieu Gallet, qui connaît bien la musique pour avoir notamment travaillé auprès du label Erato, s’en défend. Le paradoxe veut en tout cas que le plus dynamique des deux orchestres de la Radio, le Philharmonique (investi aussi bien dans le style "historiquement informé" que dans la musique contemporaine) se soit retrouvé en position de fragilité. Du côté du National, on vient d’apprendre la nomination de Daniele Gatti à la tête de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam. L’avenir n’a jamais été aussi incertain à la Radio.

L’offre musicale de l’Ouest parisien se décale encore plus à l’ouest

Au moment où Paris travaille non sans difficulté sur son nouveau statut de métropole, la vie musicale classique s’apprête elle aussi à dépasser les limites intra-muros de la capitale. L’un des projets les plus emblématiques du Grand Paris en matière culturelle se trouve dans les Hauts-de-Seine. La Cité musicale de l’île Seguin, construite par Shigeru Ban (l’architecte du Centre Pompidou-Metz), comprendra, outre un lieu dédié aux musiques actuelles (de 4 000 à 6 000 places), une salle destinée à la musique classique, d’une jauge de 1 100 places, conçue en vignoble, avec une fosse d’orchestre permettant de réaliser des spectacles semi-scéniques. La particularité de cet équipement est d’être réalisé en PPP (partenariat public-privé). Le département des Hauts-de-Seine se retrouve donc associé à Bouygues pour la construction et à TF1 pour l’exploitation. La programmation de l’auditorium sera confiée à STS Evénement, dont les actionnaires sont TF1 et Sodexo. Mais le conseil général et l’orchestre en résidence, Insula Orchestra de Laurence Equilbey, assurent de leur côté la programmation d’une quarantaine de concerts. « L’auditorium deviendra, j’en suis certain, le symbole de la Cité musicale de l’île Seguin : une sorte de nid posé sur la Seine... Nous allons mettre en place une politique tarifaire volontariste, mais aussi repenser les formats de concert - et leurs horaires, pour les adapter à notre rythme de vie francilien. Ensuite, une politique d’éducation artistique et culturelle est déjà en marche dans les Hauts-de-Seine ; elle pourra s’appuyer sur la Cité musicale. Nous prêterons particulièrement attention aux jeunes (14-25 ans) pour qui l’offre est peut-être moins importante que pour les plus petits », nous explique Patrick Devedjian, président du conseil général des Hauts-de-Seine, avant de préciser que « le responsable artistique de l’auditorium est en cours de recrutement et sera connu au printemps prochain ». Laurent Brunner, qui supervise actuellement la programmation de l’Opéra royal de Versailles, serait l’un des candidats pressentis.

Il ne faudrait enfin pas oublier un nouveau venu dans le paysage musical : l’auditorium de la fondation LVMH, construite dans le bois de Boulogne par l’architecte star Frank Gehry. Le propriétaire de LVMH, Bernard Arnault, dont la femme, Hélène Mercier, est pianiste, a confié la responsabilité de la Fondation à son bras droit, Jean-Paul Claverie. Selon nos informations, cette salle d’environ 400 places devrait accueillir des concerts de musique classique "événementiels", en partie privés. Le pianiste Lang Lang ou le groupe allemand de musique électronique Kraftwerk sont déjà programmés. Par ailleurs, la fondation LVMH souhaite développer dans cet auditorium un volet pédagogique, en confiant au violoncelliste Gautier Capuçon une série de classes de maître d’un genre nouveau, traitant, au-delà des questions purement musicales, de thèmes comme la gestion du trac ou la construction d’une carrière.

On l’aura compris : le paysage musical parisien est en pleine mutation. Mais reste à savoir comment ces équipements, au-delà du coût de construction, vont affronter les coûts de fonctionnement. La ville de Paris a déjà annoncé vouloir baisser sa contribution au budget de fonctionnement de la Philharmonie. Et l’Etat, même si le budget du ministère de la Culture est stabilisé pour les prochaines années, dit vouloir réduire le coût des grandes institutions. Il serait néanmoins regrettable que cette nouvelle carte de la vie musicale soit parsemée de belles coquilles vides, attirant davantage les amateurs d’architecture que les amoureux de musique. 

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