La Lettre du Musicien a 30 ans

En décembre 1984 paraissait le premier numéro de La Lettre du Musicien (huit pages !). Trente ans plus tard, sa fondatrice Michèle Worms revient sur sa genèse et dresse des perspectives d’avenir. Entretien.
Comment l’aventure de “La Lettre du Musicien” a-t-elle débuté ?
Au début des années 1980, alors que j’étais secrétaire générale de la rédaction du magazine Diapason, j’ai eu l’intuition de la Lettre en analysant les piles de courrier que nous recevions. Je voyais défiler un grand nombre de prospectus, de dépêches qui auraient été susceptibles d’intéresser les professionnels, les facteurs, accordeurs, les professeurs de musique, les luthiers, les musiciens d’ensemble, à Paris, en province, dans toute la France, voire à l’étranger, mais que Diapason, magazine destiné aux mélomanes, ne pouvait publier. Cette nomination, qui pouvait en parler ? Cette nouveauté instrumentale, qui la ferait connaître ? Il n’y avait alors ni Internet, ni même Minitel spécialisé. Or je me sentais instinctivement plus proche des praticiens de la musique, qui font le gros du métier, que des stars dont Diapason devait faire évidemment ses couvertures.
Constatant qu’une part non négligeable de l’information relative au monde musical était ainsi condamnée au silence médiatique, j’ai pensé qu’il y avait moyen d’en faire quelque chose, d’en tirer une publication à part sans empiéter sur la ligne du magazine. J’ai soumis l’idée d’une lettre d’information spécialisée aux dirigeants de Diapason. Ils n’ont pas été intéressés, mais ils m’ont, heureusement, laissé carte blanche. J’ai alors réuni autour de moi quelques passionnés, tous bénévoles. Nous avons bricolé un numéro 0, que je suis allée présenter à des personnalités ainsi qu’à des entreprises pour avoir leur avis. Les éditions Alphonse-Leduc ont tout de suite compté parmi mes premiers abonnés. Et Durand a acquis notre première page de publicité.
Le numéro 1 est sorti en décembre 1984. Puis les choses se sont développées progressivement car nos moyens étaient limités. Nous n’avions pas de locaux, pas de listes d’adresses (pour contacter les musiciens, nous avions recours, tout simplement, à l’annuaire téléphonique !). J’ai pu mener cette activité de front avec mon travail à Diapason jusqu’en 1988, puis je m’y suis consacrée à plein temps. Dans l’intervalle, j’avais lancé le premier numéro hors-série Piano, en septembre 1987. Notre diffusion a été largement portée par les librairies musicales, les éditeurs, les écoles, les conservatoires, les magasins de musique, à Paris comme en province.
C’est bien plus tard, en 1999, quand nous avons été vraiment installés, que nous avons lancé le Grand Prix Lycéen des Compositeurs. Ce prix a permis à des milliers de jeunes de découvrir la richesse et le foisonnement de la création musicale et se rendre à Paris pour rencontrer et questionner les artistes. Musique nouvelle en liberté a repris le flambeau en 2012.
Dans quelles conditions prépariez-vous les numéros d’alors ?
Plutôt rocambolesque ! Comme les autres magazines, le numéro s’assemblait par blocs entiers, sur des bandes. Nous comptions les signes typo à la main ! On travaillait encore avec de la colle et des ciseaux. Plus qu’artisanal, c’était préhistorique ! On passait ensuite une journée entière chez l’imprimeur, en vérifiant les dernières corrections… Les traitements de texte avec écran de contrôle puis les “Macintosh” ont heureusement changé la donne.
La ligne éditoriale de “La Lettre” n’a pas varié depuis 1984. Avez-vous songé à la faire évoluer ?
Non, et pour une raison simple. Avant Diapason, j’avais dirigé des études de marketing et des enquêtes par sondages ; cela m’avait appris à définir un projet avec exactitude et à m’y tenir. On m’a longtemps suggéré d’intégrer à La Lettre des analyses de tous ordres sortant de notre cadre, mais je m’y suis toujours refusée. J’ai conçu La Lettre comme un outil fédérateur destiné aux musiciens sans exclusive, et touchant aux aspects pratiques, quotidiens, concrets de leur vie professionnelle.
Comment envisagez-vous l’avenir ?
Personne, bien sûr, ne peut ignorer les difficultés actuelles que connaît l’édition papier. Il faut aussi se rendre à l’évidence : le paysage est bouleversé. Parmi les annonceurs (boutiques, factures instrumentales, éditeurs), certains ont fusionné, d’autres ont été rachetés ou ont disparu. Cette évolution a été décisive dans le cas de notre hors-série Piano que nous dématérialisons aujourd’hui pour en faire un site Web. Je souhaite conserver l’édition papier de la Lettre car nos lecteurs sont attachés à la convivialité du support imprimé qui lui donne toute sa dimension d’organe de liaison.
Surtout, nous avons su anticiper la révolution numérique. La fréquentation du site Internet de la Lettre est en progression constante. Ce site – associé à notre présence active sur les réseaux sociaux – nous permet de toucher un nouveau public et de lui proposer des produits nouveaux : abonnements dématérialisés ou mixtes, diffusion de nos guides pratiques, qu’il soient sur papier ou à télécharger (comme le Guide fiscal du musicien, nos guides des agents artistiques ou des attachés de presse…). Il permet une réactivité immédiate pour les actualités, les comptes rendus de concerts, les offres d’emplois et les petites annonces. Nous avons aussi une newsletter très largement diffusée. Tout cela crée un solide cadre complémentaire, à forte visibilité, qui doit être encore étoffé. Nous en reparlerons bientôt !
Ma fierté est que La Lettre du Musicien a toujours su rester une publication indépendante, sans subventions publiques ni rattachement à des entreprises ou syndicats de presse.

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