Partitions numériques… est-ce l’avenir ?

L’avenir des partitions de musique passe-t-il par le papier ? L’altiste Jacques Borsarello plaide pour une révolution numérique… dont il dessine les contours.

Le 21e siècle vient à peine de commencer. Quelques millions d’années ont suffi à l’homme pour grignoter jusqu’à épuisement les ressources que la Terre lui offrait à profusion. Il a dévoré le gâteau sans se préoccuper du lendemain et du maigre héritage qu’il laissera à sa descendance.
Les forêts sont aux limites de leur régénération, décimées par les industries de tous bords, faisant prendre aux populations le risque de respirer un oxygène qui deviendra de moins en moins pur. La production de papier, presque uniquement fondée sur l’utilisation de cellulose, contribue en partie à la déforestation, sans négliger la pollution subie par les rivières après les divers traitements.
Cette machine infernale a poussé les autorités à changer de cap et à accélérer la numérisation de la principale source de consommation de papier, le livre. Çà et là, de petites tablettes électroniques ont commencé à envahir notre quotidien, triste ersatz du précieux objet, décor historique des intérieurs chaleureux. La disparition de la bibliothèque traditionnelle n’est certes pas encore programmée. Seul témoin de notre histoire et quasi indestructible à l’abri du feu et des inondations, elle demeure la source indispensable aux rééditions numériques.

Il faut se faire une raison, dans quelques décennies, le livre, l’ami des lecteurs passionnés, disparaîtra et avec lui les riches reliures, l’odeur du papier jauni, le bruit rassurant des pages qui se tournent, la présence épaisse et lourde de l’objet dans ses mains. La mutation est en marche.

Le virage numérique pour les musiciens ?

Il est cependant un domaine où le virage peine à être pris. En effet, les musiciens d’aujourd’hui sont-ils prêts à adopter la lecture de leurs partitions sur un écran numérique ? Malgré le courage de certains pionniers annonçant l’inévitable, le monde musical, bien ancré dans ses traditions, est encore loin de l’avenir. La frilosité des éditeurs n’est-elle pas la source d’un démarrage difficile ? Déjà en partie ruinées par un usage intensif des photocopies, les grandes éditions, privées d’outils suffisamment efficaces pour combattre le piratage des données, et ne voulant pas ajouter le risque de voir circuler les fichiers au gré du Net, diffèrent sans doute la nécessité de se moderniser. Néanmoins, que d’avantages à franchir le pas ! Suppression du papier, du stockage, diminution des coûts de fabrication et de logistique. Comment ne pas être séduit par de telles avancées technologiques au service de la bonne santé de notre planète et du confort des musiciens ? L’imminente commercialisation des écrans souples, utilisables comme de simples rouleaux de papier, ne devrait-elle pas accélérer le processus ? Et si nous imaginions un instant les artistes de demain jouant au sein de leur formation ?

Jouer en orchestre sans partition papier

Allégé de ses lourds lutrins ancestraux aux éclairages fades et compliqués, l’orchestre du futur s’est doté d’écrans enroulables comme de simples stores. L’encombrement faible et le maniement facile offrent malgré tout le format des partitions traditionnelles. A l’arrivée des musiciens, un démarrage banal enclenche la mise en fonction du lecteur numérique une fois déroulé. Afin de ne pas gêner son voisin, une fonction permet un réglage fin de la luminosité. Les régisseurs, délestés du poids des épais ouvrages à manipuler autrefois au milieu de la forêt des pupitres, n’ont plus qu’à lancer le programme de l’ordinateur central, peu de temps avant le début des services de répétitions et des concerts. Les fichiers des différentes œuvres, stockés en ligne sur le Net, sont disponibles à volonté, opéra, symphonies, concertos, musique de chambre…, des partitions séparées au conducteur du maestro dont l’écritoire, jadis particulièrement imposant, a été également remplacé par un large écran numérique.
Les surfaces tactiles ont définitivement aboli l’usage du crayon et de la gomme, trop souvent oubliés, destinés à noter toutes sortes d’informations spécifiques. Désormais, le soliste du pupitre, doté d’un stylet, inscrit les coups d’archet et autres annotations sur son écran et d’une seule impulsion sur la touche “enter”, transmet à l’ensemble de ses collègues les nouvelles données, précieux gain de temps, de fatigue et de concentration à une époque où les coûts de production imposent la diminution du nombre des répétitions. Quant aux tournes de pages, une simple pression sur l’écran permet davantage de rapidité, de précision et l’élimination des bruits de papier froissé au bénéfice d’un silence indispensable au concert.
Enfin, lors des tournées, le problème du transport des dizaines de malles de partitions appartient au passé. Partout dans le monde, le stockage des fichiers est accessible sur les sites spécialisés et évite les mauvaises surprises d’oubli de dernière minute ayant mis trop souvent de nombreux récitals en péril.
Que conclure devant tant d’avantages inexplorés et dont la mise en place tarde à venir ? La peur de la nouveauté, d’un changement brutal des habitudes, d’une adaptation difficile, de bugs éventuels de la machine, auraient-ils raison du progrès comme à toutes les époques charnières ? Pouvons-nous espérer que les garants de notre avenir ne pourront résister plus longtemps à la pression d’une modernisation nécessaire à l’équilibre de notre belle planète, pour laquelle chaque petit effort se voit décuplé à grande échelle ?

Pour que l’impact écologique des livres numériques, encore supérieur aujourd’hui à celui d’un livre imprimé dès l’instant où l’on dépasse environ dix minutes de lecture par jour, s’inverse rapidement, apportons, nous musiciens, notre pierre à l’édifice et envisageons avec sérénité l’abandon de nos vieilles et chères partitions de papier qui ont accompagné nos longues années d’études musicales et dont il sera, sans nul doute, difficile de se séparer.       

 

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