La pédagogie contre elle-même

04/02/2015
Professeur d’écriture musicale en conservatoire, Dania Tchalik n’y va pas par quatre chemins : il est contre le pédagogisme, pour la hiérarchie des savoirs et la transmission par le maître. Une position qui ne manquera pas de faire réagir nos lecteurs.
Dans le monde musical, on distingue souvent une nette séparation entre les praticiens, souvent méfiants envers une pédagogie qu’ils considèrent comme le refuge des médiocres, et des pédagogues qui, dénonçant le manque d’attitude réflexive des premiers, se retranchent parfois dans un univers conceptuel quelque peu hermétique doté de ses clans et de ses rites. En témoignent les départements de pédagogie des CNSMD, distincts de leurs disciplines d’application respectives, ou bien les Cefedem, structures séparées des conservatoires et bâties sur le modèle des ex-IUFM. Une fois admis, leurs étudiants se déclarent couramment déçus par le dogmatisme d’une pédagogie fondamentale insuffisamment reliée aux disciplines et au produit de l’expérience accumulée en classe, mais aussi par la prolifération d’un obscur jargon issu de certains courants de la sociologie et de la psychologie. On leur enjoint d’oublier les études déjà effectuées et de se livrer à l’autocritique (« s’interroger sur ses pratiques ») ; certains vont même jusqu’à parler d’un formatage et d’un “lavage de cerveau”, bref, d’une mise en conformité qui, dans une démocratie, peut à la fois surprendre et inquiéter.
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La pédagogie : son idéal, ses dérives

Mais ces griefs sont-ils constitutifs de la pédagogie elle-même ? Le sens commun et la tradition philosophique la définissent comme l’action d’humaniser l’enfant à travers la transmission progressive d’un savoir critique par un maître dont l’objectif final est d’élever celui qu’il instruit au même degré de savoir que lui. Non pas seulement pour s’imprégner de la culture universaliste (Malraux), mais pour s’en saisir et apprendre à penser. Cette définition est aujourd’hui bien malmenée ; en témoigne le propos récurrent des sciences de l’éducation : « le savoir ne se transmet pas » et doit faire l’objet d’une « construction personnelle » de la part de « l’apprenant (1) », comme si ce dernier était apte à le réinventer seul et ex nihilo. Cette conception de l’apprentissage est d’abord formaliste : la façon d’enseigner compte davantage que les disciplines elles-mêmes. On dira ainsi que le cours magistral ou la pédagogie frontale, obsolètes, sont à proscrire au profit d’une mise en activité de l’élève ; ou que la logique disciplinaire ou encyclopédiste le cède devant les compétences et la transversalité. Mais il y a plus : en accordant moins d’importance à ce qui est enseigné, on néglige la hiérarchisation des savoirs et leur cohérence ; en s’en prenant à la cohérence, on les relativise pour mieux les évincer : l’enseignement « ne repose plus uniquement sur une grammaire préalable » et « n’admet plus de norme (2) ». En proscrivant la notion de savoir élémentaire qui se suffit à lui-même tout en rendant possible sa propre extension (Condorcet), les pédagogues ont entamé le processus de structuration des connaissances des élèves et ont ainsi fabriqué les nouveaux publics au nom desquels ils justifient la poursuite de la réforme pédagogique, et ainsi de suite.

L’obsolescence des savoirs du passé

En musique, cette évolution s’est produite en deux temps. D’abord, c’est au nom de l’obsolescence des savoirs artistiques du passé que des pans entiers du “patrimoine” (terme péjoratif s’opposant à “création”) ont été déclarés indignes d’être étudiés. Pour apprendre à composer, à quoi sert l’étude du style de Mozart ou du langage tonal tout entier, celui-ci ayant depuis été dépassé par la série généralisée ou les ordinateurs ? Dans un second temps, c’est l’argument relativiste et utilitariste qui s’est agrégé à cet ultramodernisme pour achever les humanités. Selon le nihilisme postmoderne dont l’apparente tolérance n’égale que la férocité, étudier Mozart est toujours superflu, mais cette fois… parce que ça ne sert à rien : il est préférable de créer directement, quitte à “bidouiller”. On remplacera donc le cours d’écriture par un atelier de ­création répondant mieux aux besoins du futur amateur qui y exprimera en toute logique… sa créativité musicale, certes naissante. S’y ajoute le raccourci inspiré de Bourdieu : en tant qu’émanation de la ­culture bourgeoise, l’étude de Mozart constitue une violence symbolique à l’égard des nouveaux publics. C’est ainsi qu’au concours de la fonction publique territoriale, le jury attend des candidats en écriture qu’ils fassent étudier le rap à leurs élèves. Mais ce glissement ne constitue que le volet culturel d’un changement de paradigme : avec la fin des idéologies, on passe d’une vision politique (quelles qu’en soient par ailleurs les limites) à une approche gestionnaire dont l’étiquette idéo­logique progressiste n’est qu’un simple outil relevant de l’agence de com’. Ainsi prend forme l’utopie si bien résumée par la phrase culte de la culture pour chacun, cet horizon ultime de la politique culturelle depuis les années Lang : « Le véritable obstacle à une politique de démocratisation culturelle, c’est la culture elle-même (3). » Tout est dit.

Démagogie et bons sentiments : au service de l’ordre marchand

Depuis que les inamovibles techno-pédagogues ont annoncé, au nom des mutations de la société contemporaine, la bonne nouvelle du changement à venir dans les conservatoires, le rapport Lockwood puis la réforme des rythmes scolaires ont ouvert la voie dans une éclairante continuité politique au concept d’éducation artistique et culturelle (4), dont la réalisation ne manquera pas de faire sens dans la réforme territoriale à venir. Cette improbable co-construction partenariale entre l’Education nationale, les conservatoires, les écoles et toutes sortes d’établissements locaux – sans oublier les zoos (5) – signale en effet le désengagement de l’Etat et le transfert de ses prérogatives (l’orientation pédagogique des conservatoires hors pôles supérieurs, mais aussi, à terme, tout l’enseignement artistique des écoles, collèges et lycées) aux territoires. Déclinée selon les ressources locales, ce qui augure d’une montée spectaculaire des inégalités, elle condamne l’enseignement artistique spécialisé, régulièrement brocardé pour son élitisme, à être dilué dans l’océan du loisir culturel et ludique. Dès 2015, l’Etat ne financera plus les CRR et CRD : au-delà du symbole, cette décision n’est que la suite logique d’une subversion déjà bien avancée et qui, de toute évidence, est loin d’avoir trouvé son rythme de croisière.
Dans ce contexte, l’ouverture prochaine du “grand chantier de l’évaluation” dans les conservatoires n’est qu’un slogan creux. Après trente ans de réformes, la sélection tant honnie y est aujourd’hui marginale de l’aveu même de ses détracteurs (6) et il existe bien d’autres “chantiers” plus urgents. Mais cette séquence est nécessaire pour d’autres raisons, moins pédagogiques : la coïncidence avec le grand lifting en cours à l’Education nationale est éloquente à cet égard. Au nom de l’évaluation bienveillante, ici on interdit les notes et redoublements ; là, ce sont les examens que l’on pointe du doigt – mais de partout suinte ce même mépris de l’institution envers le savoir, pour l’art, donc le prof, malveillant et rétrograde à souhait. L’opinion étant ainsi préparée, on peut dès lors faire de l’école un “lieu de vie” et du conservatoire un “lieu de ressources” où le parcours loisir ou personnalisé devient la norme au prétexte des besoins locaux. Dans une visée utilitariste, adaptative et mercantile, l’élève-client est préservé de toute contrariété, y compris de l’expérience de l’erreur, pourtant incontournable pour accéder à la compréhension : « Les enseignants sont là au service des enfants comme la caissière est là au service des clients (7). » Pourtant, les mots ont un sens ; une école où l’élève se forge pas à pas un geste artistique à la fois sûr et bien pensé se confond-elle avec un service (quand bien même il serait public) ou bien avec quelque officine dont les clients attendent contre monnaie sonnante une prestation de services ? Mais qu’importe : à l’heure où la puissance publique se contente d’assurer la paix sociale (le “vivre ensemble”) à coup de sermons, les revendications de droits sociaux (à la réussite, à la culture) supplantent l’élévation et l’accomplissement de l’individu dans l’accès au savoir universel. Il ne reste plus alors qu’à domestiquer les résistances, celles des professeurs et des professions intellectuelles en général (les chercheurs n’étant pas mieux lotis) : l’évaluation (cette fois managériale) fera son travail liberticide, la précarité se chargeant du reste.

C’est peut-être à l’instant où la pédagogie a prétendu s’ériger en science qu’elle a compromis ce qui fait sa raison d’être. Mais elle a aggravé son cas en se mettant à la remorque de ce qu’il y a de plus trivial en politique alors que la politique, faute de s’assumer comme telle, est devenue l’art de faire de la pédagogie et de réformer à tout va pour faire oublier ses échecs et brouiller aux yeux de l’opinion l’enchaînement des causes et des effets ; c’est pourquoi toutes deux constituent dorénavant la négation d’elles-mêmes. Seul un sursaut du politique passant par la réhabilitation des humanités et du savoir universaliste (donc, s’agissant de l’enseignement musical, par l’intégration des conservatoires à l’Etat doublée d’une protection contre ses propres dérives et celles des pouvoirs locaux) permettra à la pédagogie de recouvrer un jour son lustre et sa réputation.
Dania Tchalik

1. Extrait de la présentation d’une rencontre Ariam animée par J. André, maître de conférences en sciences de l’éducation.
2. Entretien avec C. Baubin, présidente de Conservatoires de France, Revue de la Fnapec, n° 59 p. 19.
3. Rapport Lacloche, ministère de la Culture, 2010.
4. www.education.arts.culture.fr.
5. conservatoires-de-france.com.
6. José Aguila, Evaluation des élèves, quoi de neuf, La Lettre du Musicien n° 455, p. 26-28
7. Une saillie signée Paul Raoult, président de la FCPE, une organisation de parents classée… à gauche.

Dania Tchalik, titulaire de cinq premiers prix du Conservatoire de Paris, diplômé de l’Ecole du Louvre, est pianiste et orchestrateur ; il enseigne l’écriture musicale au Conservatoire et à l’Académie supérieure de musique de Strasbourg.
Une version développée de ce texte, intitulée “Pédagogie, évaluation et études musicales”, est consultable sur mezetulle.fr, le site de la philosophe Catherine Kintzler.
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