Eglise, théâtre, plein air… composer avec l’acoustique

Antoine Pecqueur 24/02/2015
Eglises trop réverbérantes, théâtres trop secs : les musiciens doivent s’adapter à des lieux parfois contraignants, en termes d’espace et surtout de son. Quelles solutions ?
La France commence à rattraper son retard en matière de salles de concert. Après l’auditorium de Bordeaux et le Nouveau ­Siècle rénové à Lille, c’est Paris qui, en quelques mois, s’est doté de deux nouveaux écrins, l’auditorium de Radio France et la Philharmonie. Et la liste ne s’arrête pas là : la Cité de la musique de Soissons a ouvert ses portes début février, et les regards sont déjà tournés vers la Cité musicale de l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, dont l’inauguration est prévue en 2016. Mais pendant ce temps, la musique doit aussi exister dans des lieux qui n’ont pas toujours été spécialement conçus pour elle.

Les églises

Les chapelles, églises et autres cathédrales accueillent régulièrement des concerts… pour le meilleur comme pour le pire. Cela dépend en grande partie du répertoire. Un programme de musique sacrée sera idéal dans une acoustique réverbérante. C’est ce qu’a bien compris Hervé Niquet, qui, en prenant la direction du Festival de Saint-Riquier (qui se déroule dans une abbatiale gothique), l’a dédié à ce genre musical. Il peut aussi être passionnant d’utiliser la configuration d’une église avec tribune pour spatialiser les musiciens, comme le faisait Gabrieli à la basilique Saint-Marc de Venise. Mais du paradis à l’enfer, la frontière est parfois vite franchie. Hormis certaines symphonies de Bruckner, les œuvres symphoniques ne fonctionnent généralement pas bien dans ce type d’acoustique qui, en raison du volume et de l’importance des réflexions latérales, manque cruellement de définition. Dans certains cas, il y a même un risque d’écho. Les récitals de piano ne sont pas non plus appropriés. On distinguera toutefois les églises suivant leur taille et leur style (roman, gothique…), qui influent sur l’acoustique. Pour une œuvre de musique sacrée ou un récital d’orgue, l’architecture de l’église offre un cadre idoine, alors que dans une partition profane, le spectateur se sentira surtout gêné par des problèmes de visibilité (même si des écrans sont de plus en plus souvent installés dans les bas-côtés ou derrière le jubé, comme au Festival de La Chaise-Dieu). Autre difficulté : la disposition des musiciens sur scène, qui doivent souvent composer avec le mobilier de l’église. Le concert peut aussi virer au cauchemar si, en hiver, le chauffage ne fonctionne pas ou s’il fonctionne bruyamment.

Les théâtres

L’acoustique d’un théâtre est plus sèche que celle d’une salle de concert, car le temps de réverbération doit être relativement court (autour d’une seconde) pour les voix parlées. La cage de scène, les rideaux freinent aussi la restitution du son. Pour ces raisons, le musicien se sent souvent malheureux sur une scène de théâtre. Mais il doit faire avec, car, en France, on compte davantage de théâtres que de salles de concert – la situation est différente en Allemagne, par exemple. On retrouve les mêmes difficultés pour les concerts donnés sur les plateaux d’opéras, où, là aussi, le temps de réverbération est plus court (environ 1,3 seconde) que dans une salle symphonique (en moyenne 2 secondes). Il existe néanmoins des dispositifs permettant d’améliorer l’acoustique des concerts dans une salle de théâtre ou d’opéra. Des panneaux en bois peuvent être installés derrière les musiciens, formant une conque. Le but est d’éviter que le son ne se perde en arrière-scène et de le renvoyer au mieux vers le public. Sur le plateau, les musiciens s’entendent également mieux avec de tels dispositifs. La société italienne Suono Vivo a ainsi réalisé des conques pour un grand nombre de salles, de l’Opéra Bastille au Grand-Théâtre de Provence. Le luthier de guitares Joël Laplane, passionné d’acoustique, a, pour sa part, conçu un système de conques modulables qui convient pour l’intérieur comme pour l’extérieur.
Avoir des conques est une chose, encore faut-il les installer… La Maison de la musique de Nanterre possède une conque, laissée à l’abandon dans un dépôt technique. Dans ce lieu (pourtant dédié normalement à la musique, comme son nom l’indique), la plupart des concerts doivent être amplifiés… Encore plus rageant : la toute récente rénovation du théâtre Bonlieu d’Annecy, menée par l’agence d’architecture Blond et Roux, a fait l’impasse sur l’aspect musical. Or ce théâtre possédait autrefois une conque acoustique. Cette situation est d’autant plus incompréhensible que Bonlieu fait partie du réseau des scènes nationales – qui ont dans leur cahier des charges une obligation de pluridisciplinarité. Le mélange des arts ne doit pas se limiter à la seule programmation, il doit se penser dès l’élaboration d’un programme architectural (surtout quand les travaux, pour Annecy, s’élèvent à 13,5 millions d’euros). On se réjouira en revanche de la réhabilitation de la salle du Volcan du Havre, chef-d’œuvre de l’architecte Oscar Niemeyer, où des travaux ont permis d’améliorer l’acoustique (agence Capri Acoustique), grâce notamment à l’emploi de bois – un matériau, qui, au sol, propage les vibrations du son.

Le plein air

Les concerts en plein air sont la hantise des musiciens. Outre les facteurs météorologiques, l’acoustique est souvent hasardeuse, le son se perdant dans… la nature. Il est donc nécessaire que le site fasse lui-même écrin, comme c’est le cas dans la cour du théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence ou au Théâtre antique d’Orange. Mais, même dans ces cas-là, le son peut paraître lointain, désincarné, et changer au gré des vents. Les instruments anciens, dont la projection est moindre que celle des instruments modernes et qui sont également plus sensibles aux fluctuations hygrométriques, sont mis à rude épreuve. Des dispositifs acoustiques sont parfois installés dans ces lieux de plein air, comme dans le parc du château de Florans où se déroulent les concerts du Festival de La Roque-d’Anthéron (la conque a été entièrement refaite en 2007).
Mais, dans un grand nombre de manifestations, la solution est plus radicale et consiste à sonoriser purement et simplement les musiciens. Une bonne sonorisation (notamment celles réalisées avec les équipes de l’Ircam) est préférable à un concert où les spectateurs doivent tendre l’oreille pour percevoir les instruments. Malheureusement, il arrive souvent que les amplifications soient réalisées à la va-vite, engendrant effets Larsen et autres inconvénients.

Au moment où les politiques appellent les institutions musicales à développer leurs actions pédagogiques pour renouveler leur audience, il est sans doute nécessaire de rappeler l’importance de l’acoustique sur le public. Un enfant (et ses parents…) aura envie de revenir au concert s’il s’est senti enveloppé par le son. Au contraire, un concert dans une salle sèche, avec un son froid et distant et des musiciens mal à l’aise, pourra le dégoûter. L’acoustique d’un lieu n’est pas un simple aspect technique, c’est un facteur fondamental pour jouir, ou pas, de la musique.
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