Trois messes baroques

Alain Pâris 24/02/2015
Trois éditions Urtext à signaler : la “Messe en si” de Bach et deux messes de ses contemporains Zelenka et Durante, qu’il est intéressant de rapprocher de celle de leur illustre collègue.

La “Messe en si” de Bach

Chaque nouvelle édition de la Messe en si mineur de Bach est un événement important à cause de la genèse de l’œuvre. La dernière d’entre elles (Carus/Stuttgarter Bach-Ausgaben), due à Ulrich Leisinger, passionnera plus d’un amoureux de la musique du Cantor. En 1733, le luthérien Bach écrit une messe latine pour l’électeur de la cour de Dresde, qui était aussi roi de Pologne, donc catholique.
Dans un premier temps, il ne compose que le Kyrie et le Gloria, les seules parties communes aux deux religions chrétiennes. Plus tard, à la fin de sa vie, il s’interrompt dans l’écriture de L’Art de la fugue pour compléter sa messe avec les parties manquantes qui ne figurent que dans la liturgie catholique, ce qui montre l’importance qu’il accordait à ce projet. Selon son habitude, il use largement de la parodie, procédé consistant à réutiliser d’autres musiques de son cru dont il modifie le contexte (voire les paroles). Quant au Sanctus, c’est une œuvre originale antérieure à l’ensemble (1724). Une telle genèse laisse supposer des sources très diverses. En réalité, c’est assez simple. La Staatsbibliothek de Berlin possède le manuscrit de la messe complète en partition (ca 1748). A la Landesbibliothek de Dresde se trouvent les parties instrumentales et vocales du Kyrie et du Gloria envoyées par Bach au prince-électeur en 1733, donc antérieures au manuscrit de Berlin. Contrairement aux Urtext précédents, la nouvelle édition Carus ne repose pas en totalité sur la source de Berlin, mais s’appuie sur celle de Dresde pour les deux mouvements concernés. Certes, les différences ne sont pas fondamentales (voir les parties vocales du « Quoniam tu solus sanctus »), mais c’est l’état premier de cette œuvre essentielle. En outre, il s’agit d’une édition hybride (papier et DVD) : le DVD reproduit en fac-similés les sources mentionnées ci-dessus ainsi que des copies postérieures à la mort de Bach qui avaient probablement été supervisées par son fils Carl Philipp Emanuel. On y trouve également la première version d’une partie du Credo, « Et in unum Dominum », que Bach avait modifiée.

La “Missa Dei Filii” de Zelenka

Il est intéressant de rapprocher la Messe en si mineur d’une messe de Zelenka, dont l’édition piano-chant a été récemment publiée par Breitkopf : la Missa Dei Filii. Elle s’insère dans un cycle de six messes projetées par le musicien de Bohême intitulées Missae ultimae dont trois nous sont parvenues. Jan Dismas Zelenka (1679-1745) était maître de chapelle à la cour de Saxe, à Dresde. Et cette messe date de l’hiver 1740-1741. D’où le rapprochement avec Bach. C’est aussi l’une des plus longues messes composées jusqu’alors : Kyrie et Gloria, seulement, durent plus de quarante-cinq minutes. Cette importance accordée au Gloria rejoint l’approche de Bach. On sait que les deux hommes se connaissaient et s’appréciaient. Mais, contrairement à son collègue de Leipzig, Zelenka n’hésite pas à faire référence au chant grégorien qu’il intègre comme une approche alternative à la première mise en musique des paroles initiales du Gloria. La magnifique fugue finale est inachevée (terminée par l’éditeur d’après les esquisses) ; Zelenka voulait-il laisser sa messe en l’état, comme une missa brevis ? Ou a-t-il composé, comme pour les autres messes du cycle, les trois autres parties (Credo, Sanctus, Agnus Dei/Benedictus) qui seraient perdues ? Le doute plane car il n’est mort que quatre ans plus tard. La Missa Dei Filii avait été éditée par Paul Horn dans le volume 100 de la série Erbe deutscher Musik, aujourd’hui épuisé. La réduction de Matthias Grünet s’appuie strictement sur cet Urtext.

La “Missa en ut” de Durante

Autre rapprochement intéressant, et c’est à Bach lui-même qu’on le doit, la Missa en ut de Francesco Durante, revue par le Cantor lui-même (Carus). Francesco Durante (1684-1755) était un contemporain de Bach. Il passa toute sa vie à Naples et a composé essentiellement de la musique religieuse où il jongle avec aisance entre le style ancien hérité de Palestrina et le style moderne influencé par l’écriture instrumentale pour le concert. Il était d’usage courant au début du 18e siècle de copier la musique des autres : l’imprimerie était un luxe et l’essentiel de la musique circulait en copies manuscrites. On connaît les arrangements que fit Bach de concertos de Vivaldi. Mais dans le domaine religieux, ils sont plus rares. Néanmoins, Bach a parfois fait jouer et chanter à Leipzig des messes de certains de ses contemporains. Ici, il s’agit d’une messe brève, avec les seuls Kyrie et Gloria, donc adaptables à la liturgie luthérienne. Il a procédé à plusieurs changements importants, soit en réutilisant du matériel de Durante ailleurs dans l’œuvre, soit en réécrivant certaines sections comme le Christe. Au début, il supprime l’alternance soli et tutti pour les parties vocales, en soutenant les trois voix graves avec des trombones (seuls instruments à vent dans un effectif de cordes très sobre). Mais cette mention n’est pas reportée dans l’ensemble de l’œuvre, ce qui laisse le champ libre à de nombreuses options en matière d’interprétation. Bach, miroir (un peu déformant) de son temps. 
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