Penthesilea de Pascal Dusapin triomphe à Bruxelles

Laurent Vilarem 21/04/2015
Après Medea, Pascal Dusapin signe à la Monnaie de Bruxelles un nouvel opéra de bruit et de fureur. A la fois intime et politique, Penthesilea plonge dans la terrible histoire de la reine des Amazones pour épouser au plus près les pulsions qui font les chefs-d’œuvre de l’opéra. Et si le 21e siècle naissant avait trouvé son Elektra ?

La musique récente de Pascal Dusapin marquait le pas, à l’exception d’un superbe concerto pour violon (lire ici). La faute en revenait à des œuvres souvent statiques voire planantes, à mille lieux de ses pièces précédentes explosives. En réalité, le compositeur français préparait une synthèse musicale, qui éclate dans Penthesilea.

Il n’y a qu’à comparer son bel opéra Faustus the Last Night (Berlin, 2004) et ce Penthesilea, authentique chef-d’œuvre, pour mesurer le basculement qui s’est opéré chez le compositeur français. Ici, point de flux vocal et orchestral fastidieux dans la durée, mais une alternance de scènes de tension et de détente d’une puissance à couper le souffle et qui témoigne d’un nouvel équilibre chez un compositeur au sommet de son art.

La réussite de Penthesilea ne serait tout d’abord pas aussi totale sans le livret tiré du drame de Heinrich von Kleist (1808) qui retrace le mythe de la reine des Amazones engagée dans une lutte sans merci contre Achille. Dusapin retrouve l’univers des femmes furieuses de la mythologie grecque qui l’avait déjà si bien inspirée dans Medea (Bruxelles, 1992). Penthesilea est à la fois un combat entre un homme et une femme et une lutte sans merci entre deux chefs de guerre qui résonne de pénétrants échos politiques, dans ces temps de radicalisation idéologique. Penthésilée et Achille refusent les compromis, au risque de tomber dans la barbarie. On ne peut s’empêcher de penser au déchaînement de violence d’Elektra, créé, rappelons-le, dans le chaudron des années précédant la Première Guerre mondiale.

Orchestralement, la violence n’a peut-être jamais aussi bien rendue en musique, grâce à une orchestration extrêmement variée, allant du solo de harpe et de flûte à des déflagrations assemblant des forces contraires. Vocalement, Dusapin est maître d’un savoir-faire éprouvé par ses six précédents opéras. Mais il y a ici une formidable clarté et une plus grande netteté de traits pour chacun des personnages. Le rôle du chœur commentant l’action est à cet égard révélateur du rapport plus apaisé que le compositeur nourrit avec les codes de l’opéra.

En ce soir de dernière bruxelloise (le spectacle sera repris à l’Opéra du Rhin en septembre), les chanteurs sont dans leur rôle comme s’ils jouaient leur vie sur scène. Si la scénographie de la plasticienne belge Berlinde de Bruykere reste discrète, et si la mise en scène de Pierre Audi faiblit en toute fin de spectacle (mais quoi de plus normal après le déchaînement des passions de la partie centrale ?), l’équipe musicale réunie à Bruxelles ne souffre d’aucun reproche. L’Orchestre de la Monnaie plonge dans la bataille sous la baguette impériale de Frank Ollu, accompagnant les chanteurs dans un théâtre vocal qui force l’admiration.

Parmi une distribution intense et engagée, on retiendra Marisol Montalvo, Prothoe, alliée attentive de la reine des Amazones, et Eve-Maud Hubeaux, impressionnante Prêtresse. Mais c’est le couple Achille-Penthésilée qui déclenche la foudre. Lui, Georg Nigl, casqué d’une chevelure brune, impose sa présence avec une très grande économie de moyens, et esquisse un personnage de chef de guerre amoureux. Et elle, Natascha Petrinsky, tour à tour enfantine, égoïste, blessée, vindicative, se tient au plus près des passions humaines les plus dévastatrices. La scène où elle déclare la guerre à Achille, répétant des mots qui la font sombrer dans la folie, submerge d’émotion. (18 avril)

 

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