Pour sortir de la crise, progressistes et conservateurs doivent s’unir (1)

06/05/2015
Et si la crise financière qui affecte l’enseignement spécialisé n’était qu’un prétexte pour revenir aux pédagogies traditionnelles ? Jésus Aguila montre ici que la réalité est nettement plus complexe et que l’innovation reste plus que jamais une nécessité. Dans une seconde partie (à paraître dans notre prochain numéro), il montrera comment la “recherche collaborative” permettra de sortir de la crise.
Il suffit de laisser traîner ses oreilles dans les salles des professeurs ou de lire les derniers numéros de La Lettre du Musicien pour comprendre que l’enseignement spécialisé de la musique est entré dans une période de fortes inquiétudes. Le retrait de l’Etat du financement des conservatoires en est l’une des principales causes.

La crise et ses peurs

Les collectivités territoriales connaissant de sérieuses diffi­cultés financières, il n’est pas difficile d’imaginer que les établissements d’enseignement spécialisé risquent d’entrer à leur tour dans une phase de récession. Beaucoup de professeurs redoutent le non-remplacement d’une partie de leurs collègues qui vont partir à la retraite – ou leur remplacement par des enseignants sous-diplômés, au statut précaire. D’autres craignent une sévère augmentation des droits d’inscription, qui conduira inéluctablement à un recul du nombre d’élèves inscrits – donc à la sélection soit par l’argent et la motivation des parents, soit par le “don” musical.
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Même si, depuis très longtemps, l’Etat n’assurait qu’une part minime du financement des conservatoires, son retrait définitif a relancé les vieilles peurs parce qu’il est symbolique. Certains enseignants redoutent de se faire instrumentaliser par les élus, sous prétexte d’injonction à l’innovation pédagogique. Dans cette situation, comme dans toute crise, il est difficile de résister à la vieille tentation du repli. D’où l’invitation néoconservatrice à revenir à un nombre réduit de valeurs “qui ont fait leurs preuves” : restaurer l’autorité du professeur, se recentrer sur les disciplines traditionnelles, revaloriser la pédagogie frontale… D’où aussi la désignation de boucs émissaires (les “pédagogues”, les élus), destinée à renforcer la cohésion du groupe, grâce à un petit nombre d’ennemis bien identifiables. Si la crise est bien réelle, il n’est pas sûr que ces incantations parviendront à nous ramener au paradis perdu, celui d’une renationalisation des conservatoires, censée rendre à ces derniers le lustre que les “pédagogues” leur ont fait perdre.

La crise : une opportunité ?

Toute crise représente un danger (elle nous confronte à de brusques ruptures), mais elle ouvre également de nouvelles opportunités (à condition de s’être préparé à les saisir).
Plutôt que de céder aux fantasmes, revenons à la réalité : où sont les véritables enjeux de l’enseignement spécialisé ? Pour les cerner, il suffit de lire les offres d’emploi pour les postes de directeur, de professeur et d’assistant spécialisé. Ces petites annonces sont l’expression des attentes sociales qui structurent notre enseignement musical : « Mettre en œuvre un projet d’établissement innovant », « Participer à la réflexion et à la recherche pédagogique », « Placer l’élève en situation scénique afin de le motiver et donner un sens à sa pratique », « Mettre en œuvre des actions de sensibilisation et d’initiation musicale de différents publics », « Mener des projets interdisciplinaires », « Favoriser les partenariats »…

Pourquoi faut-il “innover” ?

Tout d’abord, ne nous leurrons pas sur le sens du mot “innovation”. Toute invention n’est pas une innovation. Comme le dit Bernard Stiegler*, il y a beaucoup d’inventions qui ne produisent aucune innovation.
Innover c’est introduire du neuf dans quelque chose qui a déjà un caractère bien établi. A titre d’exemple, une automobile innovante reste tout de même une automobile, avec ses quatre roues et son volant ; sa structure générale et sa fonction ne changent pas à chaque Salon de l’automobile. Voilà qui nous rapproche des conservatoires, fondamentalement attachés à la tradition musicale qu’ils ont pour mission de conserver et de transmettre : l’innovation pédagogique est ce qui cherche à remplacer avantageusement une pratique plus ancienne du même type, qui ne répond plus aux attentes, dans un cadre qui a été bien structuré par les prédécesseurs.
Si l’innovation n’a rien d’une révolution – qui engendre des transformations très profondes, un bouleversement de l’ordre social, moral, économique, dans un temps bref – elle peut être, inversement, une stratégie de maintien du statu quo. Après tout, on peut se contenter de moderniser en surface, de toiletter quelques aspects secondaires avec des “réformettes” destinées à ne rien changer sur le fond – les familles culturellement aisées continueront à se servir de l’enseignement musical classique comme facteur de distinction sociale pour leurs propres enfants.
Donc, pourquoi un musicien-professeur chercherait-il à innover ? Sans doute parce qu’il s’estime insatisfait de la situation présente – car si tout allait bien, il serait inutile de changer quoi que ce soit. On cherche à innover parce qu’on voudrait s’y prendre autrement pour faire mieux ; parce qu’on espère qu’en introduisant des innovations pédagogiques, l’enseignement musical aura des effets positifs non seulement sur le développement personnel de l’élève, mais aussi, indirectement, sur le corps social.
Ainsi, développer la sociabilité musicale au sein d’un établissement et, notamment, apprendre aux élèves à jouer ensemble dans des situations très diversifiées (leur apprendre à jouer pour un public et avec d’autres jeunes musiciens), c’est créer de la sociabilité grâce à la pratique musicale. C’est contribuer à l’amélioration de la société de demain en créant de la cohésion sociale dès aujourd’hui.

Innover pour remplir les missions d’un conservatoire

Ainsi, de fil en aiguille, on voit bien que, s’il doit y avoir recherche et innovation pédagogiques, c’est pour mieux “mettre en société” la pratique musicale, pour lutter plus efficacement contre l’inégalité des conditions sociales d’accès à la musique – il faut chercher des stratégies efficaces pour contourner le phénomène d’auto-exclusion des élèves des classes sociales culturellement défavorisées.
A l’autre bout de la chaîne, l’Etat et les collectivités territoriales nous rappellent que la première mission des conservatoires français est de former des amateurs – même si l’exigence dans la formation des futurs professionnels persiste sans ambiguïté.
C’est parce qu’il n’est pas facile de faire coexister ces deux objectifs, qu’il est nécessaire que les professeurs “entrent en recherche” pédagogique, pour imaginer et expérimenter de nouvelles démarches, plus efficaces.
Autrement dit, s’il doit y avoir recherche et innovation pédagogiques, c’est pour que les professeurs des conservatoires transforment vraiment leurs enseignements, afin qu’un beaucoup plus grand nombre d’élèves poursuivent leur pratique artistique après la sortie de l’établissement, pas seulement les futurs professionnels.
Les amateurs ne sont pas une variable d’ajustement, dont on ne se sert que pour justifier le financement d’un enseignement dont les programmes, le rythme d’apprentissage et les examens n’ont été pensés que pour les futurs professionnels.
A leur sortie, les amateurs doivent être beaucoup mieux armés pour entrer dans la “vraie vie” musicale dotés de réelles compé­ten­ces et d’une très forte envie de pratiquer la musique en amateur. Ce n’est hélas pas le cas des plus de 90 % qui, actuellement, mettent définitivement leur instrument au placard, après un certain nombre de blessures d’ego ; les chiffres sont implacables.

Avouons qu’une telle ambition de ne rien céder à l’exigence de la formation préprofessionnelle, tout en formant un plus grand nombre d’amateurs, est nettement plus stimulante et productive que les incantations nostalgiques et que les prédictions morbides qui nous promettent que nous allons tous sombrer dans le gardiennage social de la jeunesse, au moyen de cours de musique au rabais. Tout professeur exigeant saura faire la différence.       

Jésus Aguila

Jésus Aguila est professeur de musicologie à l’université de Toulouse 2 Jean-Jaurès, coordinateur de la licence préparant au DE et au DNSPM. Il est membre de l’équipe de recherches LLA-Creatis.

La suite de l’article propose de montrer comment, au-delà des craintes de voir leur enseignement dénaturé par la recherche et l’innovation pédagogiques, les tenants de la “tradition” pédagogique musicale française feraient mieux d’encourager la “recherche collaborative”entre professeurs “en recherche” et chercheurs en pédagogie.

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