De Beethoven à Schulhoff, un grand siècle de musique pour piano

Alain Pâris 11/06/2015
Quelques nouveautés éditoriales – en Urtext – consacrées au piano, nous font réaliser un parcours à travers le temps et l’Europe pianistique. Elles montrent à la fois l’évolution de l’instrument et celle de l’écriture.
Un peu plus d’un siècle sépare la Sonate “Au clair de lune” de Beethoven des sonates pour piano de Schulhoff, période pendant laquelle l’écriture pour piano a connu une évolution stupéfiante.
Beethoven
L’instrument de Beethoven en 1802 est encore rudimentaire, certes totalement nouveau, et il en tire des sonorités qui laissent présager le futur. Sonorités nouvelles qui vont de pair avec forme nouvelle : « quasi una fantasia », indique-t-il à propos des deux sonates op. 27 que Bärenreiter vient de publier dans une nouvelle édition de Jonathan Del Mar.
Pas de manuscrit pour la première, ce qui réduit les sources ; mais les innombrables éditions de la Sonate “Au clair de lune” avaient donné lieu à des choix éditoriaux douteux reportés de génération en génération. Même les Urtext (il y en a eu quatre depuis 1976) sont remis en cause dans cette édition. Certes, souvent pour des questions de détail, mais les détails accumulés changent l’approche des œuvres.
Schubert
La Sonate en la majeur D959 de Schubert fait partie de son ultime trilogie pianistique. Contrairement aux sonates de Beethoven, celles de Schubert n’ont été largement diffusées que depuis la seconde moitié du 20e siècle. Le travail des musicologues est donc récent. Dans la nouvelle édition que propose Bärenreiter, Walburga Litschauer part de l’Urtext de la Neue Ausgabe sämtlicher Werke et du manuscrit conservé dans une collection privée. L’essentiel des nouveautés concerne les accentuations : on sait que Schubert allongeait généralement le signe d’accentuation au point de le voir transformé en decrescendo dans toutes les éditions anciennes. Bon nombre de liaisons ajoutées ont aussi disparu. Cette remise en question a des conséquences importantes en matière sonore et donne à l’œuvre un tout autre dynamisme.
Liszt
La publication intégrale des œuvres de Liszt n’en finira jamais. On sait qu’il créait sans cesse de nouvelles versions de ses pièces pour piano, qui ont été éparpillées dans toute l’Europe. Travail de bénédictins que celui des musicologues hongrois : dans le volume 10 supplémentaire de la Nouvelle Edition Liszt (Editio Musica Budapest), ce sont surtout les Consolations qui attirent l’attention ; première version (pas très différente de la version définitive) et quelques variantes qui montrent le caractère improvisateur de Liszt, mais aussi son sens de la recherche sonore. Le Grand Solo de concert est aussi présenté dans sa première version : l’Andante sostenuto central n’existe pas encore ; c’est vraiment de la virtuosité de bout en bout. Autre découverte, la version originale du Scherzo et Marche, intitulée Wilde Jagd – Scherzo ; rien de commun entre cette chasse sauvage et la huitième des Etudes d’exécution transcendante. Et contrairement à l’œuvre précédente, la première version est ici beaucoup plus développée que la suivante. Plus d’un quart d’heure d’une folie pianistique découverte seulement en 2009 grâce à Leslie Howard. La préface d’Adrienne Kaczmarczy à qui l’on doit l’édition de ce volume est absolument passionnante. Un vrai roman !
Scriabine
En cette année du centenaire de la mort de Scriabine, Henle et Bärenreiter mettent la dernière main à leur intégrale de ses sonates pour piano, Henle avec la quatrième, Bärenreiter avec les deux dernières (n° 9 “Messe noire” et n° 10). Chez Henle, une sonate par volume, chez Bärenreiter deux ou trois (il manque encore un tome à paraître). Dans les deux cas, les éditeurs, respectivement Valentina Rubcova et Christoph Flamm, ont opéré des arbitrages entre des sources criblées d’erreurs (Scriabine était perpétuellement débordé et ne corrigeait ses épreuves qu’à la hâte), un travail post mortem du musicologue Nicolaï Jiliaïev, proche du compositeur, et l’édition soviétique des années vingt. Quelques sources jusqu’alors inaccessibles semblent avoir éclairé davantage Christopher Flamm qui a pris également en considération les enregistrements de certaines sonates réalisés sur rouleaux par Scriabine lui-même. Henle reste fidèle à sa ligne pragmatique, avec des doigtés ajoutés par Michael Schneidt ; Bärenreiter publie en annexe des extraits de versions préliminaires, comme le premier état inachevé (67 premières mesures) de la neuvième sonate qui montre comment procédait Scriabine pour intégrer ses harmonies colorées dans l’écriture pianistique. Difficile de départager les deux approches éditoriales : il faudrait disposer des deux pour mieux entrer dans cette musique qui ouvre, au même titre que celle de Debussy, des horizons nouveaux dans l’usage de l’instrument.
Sibelius
Autre anniversaire qui suscite une activité éditoriale accrue : Sibelius aurait eu 150 ans cette année et Breitkopf poursuit son édition monumentale. Sa musique pour piano n’est pas l’aspect le plus connu de son œuvre et la publication de 18 pièces tirées de différents recueils en un volume séparé en facilitera l’approche. On a du mal à imaginer que cette musique est contemporaine des sonates de Scriabine : deux univers opposés. Mais l’histoire de la musique recèle bien d’autres situations analogues, sans avoir à en tirer le moindre jugement de valeur. Sibelius parle la langue de son pays dans des miniatures qui prennent leur véritable identité en se détachant du postromantisme au fil des années. Peinture et poésie que l’on retrouve dans une plus large mesure dans l’édition intégrale, dont le dernier volume paru (série V vol. 4) est consacré aux pièces pour piano sans numéro d’opus. Parfois, ce sont des versions alternatives ou préparatoires à d’autres pièces, parfois des œuvres laissées de côté, le plus souvent des cadeaux à des amis ou des évocations de souvenirs personnels, au total 46 pièces qui s’échelonnent sur l’ensemble de la période créatrice de Sibelius. Les plus étonnantes se situent dans la période médiane, avec des pages d’inspiration espagnole, surprenantes sous la plume de Sibelius (l’Europe avant la lettre!), quelques miniatures post­romantiques plus germaniques d’inspiration et des pièces dans lesquelles se déroulent ces longues lignes typiques de son écriture tardive, notamment le magnifique Adagio pour piano à quatre mains, l’une de ses œuvres ultimes, véritable quintessence de son langage.
Schulhoff
Avec Erwin Schulhoff, l’une des victimes de l’Entartete Musik dont on a redécouvert l’existence il n’y a pas si longtemps, c’est un autre grand saut stylistique : ses trois sonates pour piano (réunies en un seul volume par Michael Kube chez Bärenreiter) datent des années vingt et parlent un langage intermédiaire entre Poulenc et Chostakovitch qui frise l’atonalité ; avec quelques zestes de jazz entre les portées, la page du postromantisme et du debussysme est tournée. Un autre volume est consacré à des œuvres explicitement inspirées du jazz, dont la fameuse Partita et les dix études syncopées intitulées Hot Music. Il est grand temps de redécouvrir cette figure marquante.
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