La musique contemporaine, un enseignement à développer

Marcel Weiss 11/06/2015
Pendant longtemps, la musique d’aujourd’hui est restée à la marge d’un enseignement plutôt conservateur. Les mentalités ont heureusement changé et les élèves d’aujourd’hui peuvent s’y confronter sans a priori, échanger directement avec les compositeurs et expérimenter une musique en train de se faire.
Nommé en 1972 directeur du CRR de Boulogne-Billancourt, Alain Louvier est rapidement amené à pratiquer, en complément d’une réforme salutaire de la formation musicale, une politique de commande d’œuvres pédagogiques de toutes tendances, de niveaux et d’effectifs variés : « C’est aux musiciens en herbe que l’on doit apprendre le répertoire de leur époque, en leur donnant les éléments d’analyse, d’information, ou de technologie indispensables à la compréhension des diverses musiques contemporaines. »

Un répertoire tenu à distance

Retour au CRR de Boulogne-Billancourt, quatre décennies plus tard, pour le premier concert de l’Atelier de musique contemporaine, animé par Jean-Christophe Vervoitte, professeur de cor et soliste de l’Ensemble intercontemporain. Il témoigne des carences de l’enseignement : « Dans les conservatoires, la musique contemporaine est restée trop longtemps marginalisée, victime de nombreux tabous. Elle paraît difficile et, surtout, elle n’est pas vécue intérieurement. On présente cette musique comme déshumanisée, alors qu’elle est l’œuvre de personnalités d’une grande sensibilité artistique. » Une musique qu’il faut vivre pour réellement l’apprécier et qui, au-delà des obstacles, peut se révéler source de plaisir. Jean-Christophe Vervoitte s’en dit convaincu : « Les interprètes, qui ne sont pas inhibés par le référentiel de la musique classique, ont envie de trouver leur chemin personnel dans un répertoire propice à la novation. »
Un cheminement également suivi par le pianiste Matthieu Acar, collègue de Jean-Christophe Vervoitte : « Je me suis pris au jeu en cherchant à comprendre en profondeur un répertoire, dans lequel j’avais l’impression de pouvoir me démarquer davantage que dans le classique. L’analyse des œuvres et leur préparation intensive me les ont rendues attachantes. » Plus qu’un choix de carrière, une prise de responsabilité, tant comme pédagogue que comme interprète, confortée par l’obtention d’un diplôme de 3e cycle d’artiste-interprète (DAI) en musique contemporaine au Conservatoire de Paris, dont il suit actuellement la formation à l’enseignement : « Ma vie s’est naturellement tournée dans cette direction. Aujourd’hui, j’enseigne depuis six ans, je cherche à amener très tôt mes élèves à comprendre ce langage, sans idées reçues. J’arrive à leur montrer en quoi cette musique est construite de la même manière que les répertoires plus anciens. J’aimerais qu’ils arrivent à pratiquer leur instrument avec fluidité dans les deux langages, comme ces enfants à qui on fait apprendre deux langues. »
Contrairement à Matthieu Acar, la violoniste Lee Eun Joo a dû surmonter une certaine appréhension avant une première rencontre concluante avec la musique contemporaine à l’Académie du Festival de Lucerne, suivie par la préparation du même DAI au Conservatoire de Paris : « Avant, je ne pensais qu’à arriver à jouer le mieux possible les notes sur mon violon. De travailler le langage contemporain m’a amenée à réfléchir au fonctionnement de mon instrument, à ce que cela impliquait à tout niveau (démanché, rythme, longueur d’archet…), à tout ce que je faisais sans réfléchir, de manière répétitive, quasiment automatiquement, dans le répertoire classique. » Lee Eun Joo, consciente des progrès accomplis, notamment au contact des compositeurs, souhaite maintenant élargir son répertoire, tant classique que contemporain, en affirmant son identité artistique : « Je pense que je joue aujourd’hui différemment le répertoire classique. Je me sens plus proche des compositeurs et comprends mieux le sens de leur écriture, et par là je me sens plus interprète créateur. »

Le plaisir d’échanger avec le compositeur

Interpréter la musique contemporaine, une évidence et un devoir autant qu’un plaisir pour la violoniste Hae-Sun Kang, en charge de la préparation du DAI au Conservatoire de Paris, ainsi que d’un nouveau master option répertoires contemporains. La soliste de l’Ensemble intercontemporain constate l’engouement des étudiants : « Ils aiment travailler avec des compositeurs vivants, ils ont envie de créer. C’est une véritable collaboration qui se crée, avec la liberté de faire varier l’œuvre, en accord avec le compositeur. » Un choix synonyme d’investissement et de sacrifices pour ces étudiants responsables de l’avenir de la musique.
Dans l’esprit de Bruno Mantovani, directeur du Conservatoire de Paris, la création du DAI de musique contemporaine participe d’un changement de mentalité salutaire, avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’instrumentistes, souvent les premiers interprètes de leurs camarades compositeurs. Des rencontres pour la vie : « C’est le plaisir d’échanger avec des compositeurs de leur âge, le plaisir de la musique contemporaine, véritablement entrée dans les mœurs, et avant tout le plaisir de se sentir libre ; il y a là une forme de jubilation – alors que ces partitions sont très contraignantes – à ne plus avoir à subir une partition, mais à la construire avec un auteur, à son service, une idée qui a fait complètement changer la mentalité dans la maison. Cette notion de plaisir est pour moi capitale, tant pour vaincre les réticences du public que pour la mise en place de la pédagogie. »

Un répertoire largement méconnu

Souvent encore taxés de pusillanimité vis-à-vis de la musique contemporaine, les futurs professeurs doivent dorénavant suivre, dans la formation à l’enseignement au Conservatoire de Paris, un cours spécifique dédié à la connaissance du répertoire contemporain assuré par le compositeur Emmanuel Ducreux, également chef du département de culture musicale au CNSMD de Lyon. Il constate que les étudiants connaissent très mal ce répertoire : « Avant de dire que l’on n’aime pas, il faut d’abord connaître, comme le faisait justement remarquer Varèse. Je suis frappé de voir à quel point la relation est très rarement faite entre lecture de la partition d’un point de vue analytique et interprétation. » La compréhension du texte par l’analyse légitime la subjectivité des choix de l’interprète. Le répertoire contemporain constitue pour Emmanuel Ducreux le champ idéal d’affirmation de la personnalité de l’interprète comme de l’accroissement du potentiel de son instrument : « Je suis étonné de l’évolution de la technique des étudiants, qui maîtrisent aujourd’hui les pièces réputées les plus injouables, avec de surcroît une qualité d’interprétation, une sensibilité extraordinaires. »
« Il ne s’agit pas de jouer de la musique contemporaine ou pas, il s’agit d’avoir un regard contemporain sur la musique, proclame Jean Geoffroy (professeur de percussion au Conservatoire de Lyon et de didactique à celui de Paris). Il faut que l’œuvre vous parle pour arriver à lui apporter une plus-value, et en donner un autre point de vue, pleinement personnel. » La musique est avant tout une rencontre, une rencontre humaine, que le compositeur soit vivant ou mort, pour Jean Geoffroy : « On est tous entourés de fantômes, et je trouve que les étudiants n’ont pas assez de fantômes qui vont les marquer et faire partie de leur personnalité. » Loin d’être une science, la pédagogie ne peut être que le projet individuel de chaque étudiant, en fonction de sa démarche personnelle, à partir de ses racines : « On n’apprend jamais rien à personne. On n’enseigne pas à être musicien. »

Apprendre aux jeunes à ouvrir leurs oreilles

Jean-Michel Ferran, directeur du conservatoire du 12e à Paris, préfère la notion d’éveil à celle d’obligation de créer : « L’on peut être musicien sans être créateur. J’ai vu des enfants complètement inhibés parce qu’on leur demandait d’improviser. Cela peut entraîner des résultats catastrophiques. » Un éveil par un important travail de sensibilisation en cours de formation musicale à une musique contemporaine encore génératrice de peurs et d’inhibitions : « On souffre encore de l’assimiler à une musique des extrêmes, de la laideur, alors qu’elle ouvre, par sa grande variété, une infinité de mondes émotionnels et pédagogiques. » En plus d’une classe de composition – confiée à Eric Tanguy – et d’une classe de composition de musique de film, le conservatoire a offert une résidence à l’ensemble Musica Universalis, chargé, selon Jean-Michel Ferran, de « dynamiser un rapport à la musique contemporaine, toujours problématique chez des jeunes, consommateurs d’autres genres musicaux. »
Donner aux jeunes plus d’occasions d’un contact direct avec les musiciens interprètes de cette musique contemporaine, tel fut en effet l’objectif de la chef d’orchestre Kanako Abe en créant Musica Universalis : « Le premier pas consiste à habituer les jeunes élèves à écouter avant de penser à les faire jouer. C’est un long processus parce qu’à peine la moitié des élèves des conservatoires supérieurs sont vraiment intéressés par la musique contemporaine. » Il faut la faire descendre de son piédestal sans abuser de discours théoriques, pour Mihi Kim, responsable pédagogique de l’ensemble : « En faisant participer les élèves à un projet de création, afin que ce langage en apparence abstrait leur parle plus facilement, suscite une imagination beaucoup plus libre, au-delà du conventionnel. »
On retrouve peu ou prou la même stratégie avec l’ensemble L’Imaginaire, en résidence à l’école de musique du canton de Rosheim et dans d’autres conservatoires du Haut-Rhin, auprès de très jeunes élèves, conviés à écouter et à faire eux-mêmes de la musique contemporaine, sans le savoir, sans même la nommer. Eric Maestri, directeur de l’ensemble, témoigne : « On rencontre des petits de 7 ans, qui écrivent spontanément de la musique et apprennent à ouvrir leurs oreilles par l’écriture. Cela peut prendre la forme de pièces minute, comme celles écrites par Dominique Delahoche, trombone solo de la Philharmonie de Lorraine, à partir de ces éléments de partitions faites dans l’instant, ou – dans mes ateliers d’imaginaire sonore – de compositions par des élèves en deuxième cycle de formation musicale. » L’ensemble intervient ainsi dans une classe – unique en Alsace – de composition musicale d’Annette Schlünz à l’école de Rosheim, ouverte aussi aux adultes par son directeur, Thierry Blondeau.

L’expérience d’une musique malléable

Plus qu’un répertoire à aborder obligatoirement, une expérience à vivre, selon Philippe Koerper, responsable pédagogique (aux côtés de la flûtiste Keiko Murakami) de l’ensemble et professeur de saxophone au conservatoire municipal de Saint-Louis : « Une expérience du son vivant, comme une matière malléable ; une expérience d’une écoute intense ; une expérience de la forme musicale, de la construction des idées, de l’évolution des énergies ; une expérience de l’exploration de l’instrument, de découvertes de techniques inconnues. »
Pour Jean-Claude André, directeur du conservatoire de Saint-Louis, il s’agit de convaincre des professeurs parfois démotivés, ne se sentant pas tous prêts techniquement, et confrontés à des parents inquiets de la complexité des langages contemporains. Consultés, un tiers des trente professeurs lui ont cependant bien confirmé leur désir de création : « La plupart estiment que c’est une façon d’ouvrir l’esprit, de s’approprier l’interprétation d’une autre manière, qui laisse plus de liberté, de responsabilité, plus d’invention. Certaines exigences techniques sont même de très bons facteurs de progrès de la maîtrise instrumentale. »

Préconisée par les schémas directeurs successifs de l’enseignement de la musique, “l’innovation musicale” ne fait pas, de toute évidence, encore partie des priorités de la majorité des professeurs comme des étudiants. Confrontés à l’exigence de leur formation théorique et instrumentale, ceux-ci prennent tardivement conscience de leur responsabilité de musicien, tant envers le répertoire du passé qu’envers la création. Leur attitude face à la musique contemporaine est un révélateur sans pareil de leur conception même du métier d’interprète.
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