Une “Armide” sans magie à Nancy

Pour clôre sa saison lyrique, l’Opéra national de Lorraine a choisi l’ultime tragédie lyrique de Lully et Quinault, Armide, mise en scène par David Hermann et portée par les spécialistes du genre : Les Talens Lyriques de Christophe Rousset.

David Hermann avait-il vu Birdman, l’Oscar 2015 signé Alejandro Gonzalez Iñarittu ? Toujours est-il que le prologue, à l’instar du film, consiste en un long travelling en plan-séquence allant de la place Stanislas de Nancy jusque dans la salle de l’Opéra. On y suit les pas d’un Louis XIV fantasmé, traversant au fil des coulisses quelques scènes d’époque reconstituées, avec arracheur de dents, souillons, furoncles purulents et volailles en liberté. Signe que le metteur en scène a bien compris la fonction du prologue chez Lully : amorcer la transition entre le temps de la représentation et celui du livret, le héros (en l’occurrence Renaud) devant être identifié à Louis XIV. Peut-être David Hermann se souvient-il aussi de l’Armide de Robert Carsen au théâtre des Champs-Elysées (2008) car comme chez son prédécesseur, la lecture d’ensemble consiste à mêler les époques, entre contemporanéité et 17e siècle. Comme chez Carsen, le chœur y apparaît dès le premier acte sous les traits d’un groupe de touristes, venus admirer cette fois des danseurs en survêt’ se réapproprier la gestuelle baroque. Pour le reste, du théâtre dans le théâtre où la salle (nous, donc !) se reflète souvent sur le grand écran, des décors en perspective d’époque et des costumes simili-baroques. Pas très passionnant mais plutôt esthétique, si seulement les chorégraphies n’avaient pas lassé à la longue par leur trop systématique “footing de groupe” baroquisant.

Si Renaud est le véritable héros de la tragédie, il en était de même sur scène : Julian Prégardien y incarnait un guerrier solide et sensible à la fois, vocalement très expressif malgré une petite fatigue à la fin. En revanche, l’Armide de Marie-Adeline Henry n’aura pas totalement convaincu : le timbre est joli, les intonations sont justes, mais le français de Quinault (et sa superbe prosodie où réside toute l’émotion du chant baroque) réclame une dicton claire, qui ne se contente pas des seules voyelles. De ce point de vue, on regrette de ne pas avoir pu jouir plus longtemps de la présence de Marc Mauillon, champion du genre, intelligible les yeux fermés, donnant du sens et du théâtre à chacun des mots de son implacable Haine ! Parmi les seconds rôles, Judith van Wanroij a toujours cette fraîcheur de timbre et cette consistance qui sied bien à la belle Mélisse et à La Gloire. Julien Véronèse continue de nous surprendre avec un Ubalde profond et tonique. Mais c’est surtout Hasnaa Bennani qui se démarque encore une fois (on l’avait déjà remarquée en Cléone dans Castor et Pollux de Rameau au théâtre des Champs-Élysées en octobre 2014) avec son soprano si rond, si chaud et enveloppant dans le rôle de la Nymphe.

Dans la fosse, Les Talens Lyriques confirment leur prédilection absolue pour la carrure lullyste : l’élégance et la noblesse leur sont naturelles ! Une énigme demeure cependant : pourquoi Christophe Rousset, si fin, si souple au clavecin semble-t-il se raidir devant l’orchestre au détriment du théâtre et de l’émotion, frôlant parfois même la cadence métronomique ? Un trait de caractère qu’on ne lui connaissait pas dans ses anciens Lully (Persée, Roland…) mais qui s’est heureusement estompé au fil de la soirée, laissant le grand duo final entre Armide et Renaud éclore et libérer toutes ses subtilités. (21 juin)

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