La musique de jeux vidéo prend pied dans les conservatoires

Le conservatoire du centre de Paris s’apprête à lancer un cursus de musique de jeux vidéo. Une idée qui répond à la volonté de l’établissement de s’ouvrir à d’autres répertoires, idée déjà mise en pratique par un CRI de Charente-Maritime.
Le conservatoire du centre de Paris (qui couvre les quatre premiers arrondissements) vit incontestablement une période charnière. Il est ainsi prévu qu’il emménage, au milieu de cette année scolaire, dans un nouveau bâtiment situé juste en face de l’église Saint-Eustache, aux Halles, le plus important carrefour ferroviaire de la capitale. Il sera le dernier des quatre conservatoires inaugurés ces dernières années à Paris, après celui du 13e arrondissement (Maurice-Ravel), celui du 17e (Claude-Debussy) et celui du 12e (Paul-Dukas). Ces inaugurations rapprochées permettent à la mairie d’honorer une ancienne promesse, celle de doter les conservatoires parisiens de 3 000 places supplémentaires. Le conservatoire du centre passera lui-même de 1 250 à 1 900 élèves d’ici 2020. Son inauguration, initialement prévue en 2014, a toutefois pris du retard, tout comme l’ensemble du chantier du réaménagement des Halles.
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De Mozart aux jeux vidéo

Le nouvel établissement portera le nom de Wolfgang-­Amadeus-Mozart, en souvenir du passage du musicien à Paris. Le compositeur a en effet résidé à l’hôtel de Beauvais, dans l’actuel 4e arrondissement, en1763-1764. Et les obsèques de sa mère, décédée à Paris en 1778, avaient eu lieu en l’église Saint-­Eustache. « Donner le nom de Mozart au conservatoire lui confère en outre une certaine modernité, assure le bassoniste et chef d’orchestre Pascal Gallois, directeur de l’établissement. Sa musique restera toujours celle d’un compositeur jeune et rebelle. » Mais c’est un vent de nouveauté d’une autre nature qui devrait bientôt souffler sur le conservatoire. Ce dernier se prépare en effet à ouvrir un cursus dédié à la musique de jeux vidéo, en 2016-2017. Il devrait concerner les trois cycles. En attendant, un atelier de musique de jeu vidéo fonctionne depuis cette rentrée.
Ce nouveau cursus est conforme à la volonté de la mairie et de la direction d’ouvrir encore davantage l’établissement à des répertoires nouveaux et à son public. L’architecture du nouveau conservatoire reflétera, symboliquement, cette envie d’ouverture : il sera doté de larges baies vitrées. Les badauds pourront voir, de l’extérieur, les jeunes musiciens pratiquer leur instrument. « Le conservatoire aura une très forte visibilité, confirme Pascal Gallois. Un million de voyageurs passent par les Halles chaque jour. » Le futur conservatoire fera partie, aux Halles, d’un vaste pôle culturel, composé notamment d’un centre de hip-hop et d’une maison de pratiques artistiques amateurs.

Le jeu vidéo, un secteur en pleine évolution

Pascal Gallois détaille les raisons qui les ont poussé, lui, son équipe et la mairie, à ouvrir un cursus de musique de jeux vidéo : « C’est l’univers dans lequel baignent les enfants et les adolescents de 2015. Ils y passent une grande partie de leurs loisirs. Il ne faut pas négliger cette porte d’entrée vers la musique. Le jeu vidéo est aussi un univers d’excellence où la France occupe une place privilégiée. Le secteur est en pleine évolution. On pourrait le comparer au cinéma il y a un siècle. » Le chef d’orchestre rappelle que la musique de film, tout comme la musique de jeux vidéo aujourd’hui, était regardée avec méfiance ou même dédain à ses débuts. Et pourtant, Saint-Saëns avait composé pour le cinéma – dès 1908, pour le film L’Assassinat du duc du Guise. Certains réalisateurs ont aussi permis au grand public de découvrir le répertoire classique, tel Stanley Kubrick, qui avait accordé une place importante à la musique de Ligeti dans 2001: l’odyssée de l’espace*.
La musique de film a ainsi peu à peu gagné sa légitimité dans les conservatoires où elle y est jouée régulièrement. Pascal Gallois fait le pari que la musique de jeux vidéo connaîtra le même succès. Il faudra toutefois du travail pour y parvenir. Si beaucoup de professeurs du conservatoire du centre, souvent les plus jeunes, ont accueilli avec enthousiasme ce cursus de musique de jeux vidéo et souhaitent participer au projet, d’autres ne le jugent pas nécessaire. « Il est vrai que ma génération associe la musique de jeu vidéo à des sons rudimentaires et pauvres, ceux des anciennes consoles de jeu, analyse Pascal Gallois. Mais aujourd’hui, des formations célèbres enregistrent ou donnent en concert de la musique de jeu vidéo, comme le London Symphony Orchestra ou le Los Angeles Philharmonic. »

Vidéo, danse et théâtre

La musique de jeu vidéo présentera aussi l’avantage de permettre la création de spectacles qui incluront de la vidéo, de la danse ou encore du théâtre. Cette orientation est désirée par le conservatoire. Durant les prochaines années, le département d’art dramatique du conservatoire du centre devrait, par exemple, voir son nombre d’élèves quintupler. « En développant le théâtre, nous nous inspirons des pays anglo-saxons. L’art dramatique y est aussi présent que la musique dans les conservatoires. Henri Dutilleux, avec qui j’avais beaucoup discuté (il habitait dans le 4e arrondissement), insistait, lui aussi, sur l’importance du théâtre, de l’ouverture que cela apporte à un conservatoire. »
Cette place nouvelle accordée à la musique de jeu vidéo ne signifie pas que d’autres cours ou répertoires seront sacrifiés. « Nous n’allons pas faire table rase et nous gardons nos fondamentaux, assure Pascal Gallois. Les élèves continueront de jouer Bach, Beethoven, Mozart. Et nous leur apprendrons à les jouer avec justesse. » La musique de jeu vidéo servira à rappeler à l’élève que la pratique musicale est, avant tout, source de plaisir. Et elle pourra toujours l’inciter, plus tard, à s’intéresser à d’autres répertoires, notamment le classique. Les deux sont d’ailleurs souvent plus liés que l’on pourrait le penser. Il n’est pas rare de trouver des jeux vidéo qui reprennent des partitions classiques. Le jeu japonais Eternal Sonata, par exemple, est centré sur la vie de Chopin et illustré d’extraits de ses plus grandes œuvres.

Le conservatoire du centre accueillera en renfort, pour quelques heures chaque semaine, le compositeur français Olav Lervik (32 ans), professeur de musique de jeux vidéo à l’université d’art de Zurich. Il sera chargé de mettre en place le cursus et de déterminer son fonctionnement. L’un des défis sera de penser une nouvelle pédagogie, moins centrée, notamment, sur l’image d’un professeur détenteur absolu du savoir. Il ne faut, en effet, pas oublier que beaucoup d’élèves seront plus versés dans le répertoire de la musique de jeu vidéo que certains de leurs professeurs…

* Voir : Antoine Pecqueur, Les Ecrans sonores de Stanley Kubrick, Editions du point d’exclamation, 2007.

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