Compositeurs en compétition

Marcel Weiss 04/11/2015
Moins nombreux que ceux pour instrumentistes, les concours de composition sont également bien moins médiatisés et ne suscitent pas de débats passionnés, encore moins de scandales provoqués par des décisions contestées de jurys. Tour d’horizon avec d’anciens lauréats.
Sur les quatre-vingt-neuf compétitions actuellement annoncées sur le site de la médiathèque de la Philharmonie de Paris, une dizaine s’adressent clairement à de jeunes compositeurs : moins de 35 ans, par exemple, pour le concours Mompou de Barcelone, moins de 32 ans pour Ile de créations.
A peine trentenaire, Romain Dumas suit la classe de perfectionnement de direction d’orchestre au Conservatoire de Paris tout en persistant à écrire, soit pour des commandes, soit pour des concours, ce qui lui permet de s’imposer des échéances : « Un concours vous impose une date limite de remise de sa pièce, vous oblige à y mettre un point final au lieu de tergiverser entre différentes options. »
Deuxième prix du concours Leopold-Bellan en 2013, il a fait partie des candidats de l’édition 2015 d’Ile de créations, un projet original suscité par l’Orchestre national d’Ile-de-France, consistant à écrire les deux premiers mouvements d’une Heroïc Fantasy, mais n’a pas été retenu parmi les finalistes invités à en composer les trois derniers mouvements. Sans regrets pour autant : « C’est une belle vitrine pour un jeune compositeur, qui justifie que l’on consacre deux à trois mois à écrire. » Fondateur et directeur musical de l’ensemble Les Bagatelles, il peut faire rejouer ses pièces de concours, comme son Concertino qui lui a valu, en 2013, de remporter le concours de l’Orchestre symphonique du Loiret.

La compétiton fait partie de la vie de la musique

Mais, heureusement, tous les concours n’exigent pas des pièces inédites. Une chance saisie par Vincent Paulet, compositeur que l’on taxe volontiers de perfectionniste : « Une réputation justifiée, même si j’écrivais beaucoup plus rapidement à mes débuts ! Heureusement, j’ai pu présenter à plusieurs concours la même partition, qui m’a valu des prix, à Trieste et à Tarragone. En revanche, pour le concours de composition de Kobe, j’ai vécu des semaines difficiles pour achever ma pièce… » Premier prix à Kobe, Vincent Paulet a également remporté en 1997 le concours Alea III de Boston, autant de marques de reconnaissance sur un CV : « En début de carrière, cela répond au souci de faire connaître son travail, de se confronter éventuellement avec d’autres jeunes compositeurs. Mes tout premiers prix m’ont permis d’obtenir des commandes, cela a rassuré les commanditaires, cela a facilité aussi la programmation de mes œuvres. »
Autre vainqueur, en 2010, du concours Alea III de Boston, le compositeur d’origine mexicaine Victor Ibarra a connu également des échecs, qu’il relativise : « En fait, on ne peut jamais parler d’échecs, car chaque tentative peut entraîner de multiples opportunités, d’exécutions d’œuvres ou de commandes. Et cela m’a d’abord permis de concrétiser mes idées, de travailler une pièce en m’imposant des délais, bref d’acquérir une discipline de travail et de vie, et c’était surtout cela qui m’importait. » Conscient du caractère aléatoire des décisions d’un jury, Victor Ibarra envisage chaque concours non comme une fin en soi, mais comme un nouveau challenge à relever, l’occasion de parfaire son langage personnel : « En général, ma démarche consistait à écrire à chaque fois une pièce, un projet répondant à une nécessité intérieure, et à chercher ensuite un concours compatible, par la durée, la formation instrumentale, la limite d’âge, la nationalité…, et non à répondre à un cahier des charges imposé par un concours. »
Lauréat en 2006 du concours Mompou, Denis Chevallier l’a tenté par affinité avec la formation, le duo chant-piano, imposée pour cette édition. Une motivation bénéfique, mais pas forcément indispensable : « En général, je ne choisis pas les concours en fonction de la formation. J’envisage chaque compé­ti­tion comme un défi à relever, pour montrer que je suis capable d’écrire dans un cadre donné sans que cela entame pour autant ma liberté de création. Par exemple, je ne me pose jamais la question de savoir si je dois modifier mon langage en fonction des attentes présupposées d’un jury. La compétition, cela fait partie de la vie de la musique, même si, dans ce cadre, on écrit un peu dans le vide, sans le contact avec les interprètes et les ensembles, le va-et-vient entre l’écriture et la réalisation, qui constituent pour moi la part la plus intéressante. De ce point de vue, ça ne prépare pas au métier. »

Les premiers signes d’une reconnaissance

Lauréat la même année – 1993 – des concours Dutilleux et Jolivet, Patrick Burgan veut croire en l’objectivité des jurys : « Ils s’attachent à la valeur intrinsèque des œuvres et non à des critères esthétiques, à la capacité du compositeur à trouver son propre langage basé sur une technique solide, une écriture instrumentale ou vocale efficace et maîtrisée. » Etre joué puis édité, se faire entendre, recevoir des commandes, en sus du prix : les victoires aux concours marquent pour de jeunes compositeurs les premiers signes d’une reconnaissance, confortée par les distinctions des fondations, comme le prix de la Fondation Simone-et-Cino-Del-Duca, et les résidences, comme la casa Velasquez, dont Patrick Burgan fut pensionnaire de 1992 à 1994 : « D’un coup on se voit payé pour écrire de la musique pendant deux ans, on prend confiance, on se sent réellement compositeur, cela permet d’avoir des relations avec des ensembles et des concerts, cela aide énormément. C’est un moment très fort dans la vie d’un compositeur. »
« Les prix, on ne se lasse jamais d’en gagner ! » assume Régis Campo, l’un des rares Français à avoir remporté, en 1996, le prix du concours Gaudeamus d’Amsterdam (à Utrecht aujourd’hui), avant d’en décrocher trois autres au concours Dutilleux, l’année suivante : « Je n’ai toujours pas compris comment ma pièce, Commedia, que je venais juste de présenter pour mon prix du Conservatoire de Paris, avait été sélectionnée parmi 400 autres, tant elle me semblait détonner. J’avais l’impression d’être dans l’affaire le vilain petit canard… » La dizaine de finalistes sélectionnés est invitée, une semaine durant, à suivre concerts et ateliers, riches en rencontres avec les autres compositeurs et de nombreux ensembles de musique contemporaine, avant d’espérer recevoir le prix unique de la compétition, assorti d’une commande pour l’année suivante, un concerto pour violon dans le cas de Régis Campo. Ces récompenses lui ont facilité l’accès à la villa Médicis, dont il fut pensionnaire de 1999 à 2001.

Lauréat puis membre de jurys

A l’exception de Romain Dumas, tous ces compositeurs ont eu l’occasion de passer de l’autre côté de la barrière, devenant à leur tour membres de jury, et, dans la plupart des cas, des concours qu’ils ont remportés. Une expérience diversement vécue de l’envers du décor. Victor Ibarra et Denis Chevallier partagent une même frustration de ne pas avoir pu consacrer au premier tri des partitions le temps qu’ils auraient aimé voir consacré à l’examen de l’œuvre qu’eux-mêmes avaient présentée, fruit de longues heures de travail. Face à Patrick Burgan, confiant dans l’objectivité des jurys, Vincent Paulet évoque les « tiraillements esthétiques » qu’il a rencontrés à maintes reprises : « Un premier tri parmi les centaines de partitions que l’on reçoit permet d’en écarter les neuf dixièmes, non professionnelles. Ensuite, d’autres critères interviennent. Je fais partie des compositeurs très ouverts sur le plan esthétique qui se refusent à juger une partition sur le langage, je tente plutôt de voir si, derrière le langage et la technique, on a affaire à un artiste qui nous parle. Mais j’ai pu constater que mon point de vue n’était pas forcément partagé par tout le monde et qu’il y avait chez certains jurés des blocages pour des raisons purement esthétiques. Les concours, comme Kobe et Boston, qui se jugent après interprétation des œuvres, me semblent donner des résultats plus objectifs. Même si on constate que les jurys ont tendance à éliminer les partitions les plus radicales dans un sens ou un autre, au profit de celles qui recueillent une majorité de compromis… »
A plus d’un siècle de distance, on croit entendre les récriminations de Bartok en 1905 : « La préparation pour le concours Rubinstein m’a donné tant de travail et pour rien ! Pour le prix de composition, nous étions cinq à concourir. Les œuvres des quatre autres individus étaient au-dessous de la moyenne. La mienne était au-dessus, c’est pourquoi les membres du jury, tous des gens qui aiment l’ordre et suivent le principe de l’aurea mediocritas, n’ont décerné le prix à personne (1). »
Existe-t-il un concours idéal, ne prêtant pas le flanc à la critique ? Pour Victor Ibarra, la palme revient sans discussion au concours Kagel organisé par l’université de Vienne, qu’il a remporté en 2013. Triennal, ouvert aux compositeurs de moins de 40 ans, il leur propose d’écrire une pièce de piano d’une durée de six à quinze minutes à destination d’enfants ou d’adolescents, sans compromis artistique en dépit du niveau technique limité des pianistes concernés. La vingtaine de partitions sélectionnées, sur environ deux cents, interprétées en public, diffusées sur internet, font l’objet, en toute transparence, des débats du jury en direct et dans le plus strict anonymat.

A en croire deux économistes, Karol Jan Borowiecki et Georgios Kavetsos, la compétition – dans le sens le plus large du terme – aurait un impact négatif significatif sur la longévité des compositeurs ; leur enquête (2) portant sur 144 compositeurs du 19e siècle démontre que ceux habitant par exemple Vienne ou Paris – à l’époque lieux de la plus forte concentration musicale – auraient vu leur vie sensiblement abrégée du fait du stress occasionné par la concurrence… « Il faut avoir la peau dure, lance Régis Campo, pour ne pas se faire manger par les rivalités, les rapports de force, c’est une question de survie. » Confrontations en apparence pacifiques pour de jeunes compositeurs en quête de challenges personnels et de reconnaissance, les concours, comme un avant-goût doux-amer de la carrière ?

1. Lettre à Irmy Jurkovics, Paris, 15 août 1905, in “Bela Bartok, l’homme et l’œuvre, 1881-1945”, La Revue musicale n°224, 1955.
2. Karol Jan Borowiecki (et Georgios Kavetsos) : In Fatal Pursuit of Immortal Fame : Peer Competition and Early Mortality of Music Composers, Social Science and Medicine, 2015.
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