Selmer, poids lourd de la facture française

Cent trente ans après sa fondation par Henri Selmer, l’entreprise est devenue le leader mondial du saxophone haut de gamme. Même si la crise financière de 2008 ne l’a pas épargnée, elle emploie toujours 500 personnes en France, un record dans la facture hexagonale.
Outre la création, en 1885, de la société qui porte encore son nom aujourd’hui, Henri Selmer a également fondé une très nombreuse famille, comme en témoigne l’arbre généalogique de belles dimensions placardé en face du bureau de Brigitte Selmer, la directrice générale de l’entreprise. « Certaines personnes figurant sur cet arbre sont actionnaires. D’autres le seront probablement dans le futur », relève l’arrière-petite-fille d’Henri Selmer. L’entreprise est aujourd’hui toujours détenue à 100 % par la famille.
Chaque année, Selmer fabrique 22 000 saxophones et clarinettes et plus de 100 000 becs. La maison emploie 500 salariés, tous en France. La majeure partie d’entre eux travaillent dans l’usine de Mantes-la-Ville (Yvelines), à quelques dizaines de mètres d’un autre fabricant d’instruments à vent, Buffet Crampon. Mais c’est essentiellement à son siège parisien, situé dans le 11e arrondissement, que Selmer reçoit les musiciens du monde entier intéressés par ses instruments. Ils sont près de 3 000 à s’y arrêter tous les ans. Ils peuvent essayer les instruments, faire réparer le leur, donner des concerts et des classes de maître – une rencontre pédagogique sur la clarinette a, par exemple, réuni le 2 octobre des dizaines de professeurs – ou travailler, tout simplement. Le lieu compte en effet plusieurs salles de répétitions.

Des liens étroits avec les artistes

Le 9 novembre, Jean-Yves Chevalier, professeur de saxophone à Angers, se trouve dans l’une d’entre elles, entouré par différents instruments qu’il essaie à tour de rôle. « Je suis venu d’Angers pour acheter un nouveau saxophone et en choisir un autre pour un de mes élèves de troisième cycle qui ne pouvait venir », explique-t-il. Dans une autre salle, deux musiciens se préparent pour un enregistrement. « Cet endroit est superbe, avec de beaux instruments, apprécie le clarinettiste Jean-Marc Foltz. Il est parfait pour répéter entre deux tournées. Selmer est pour moi une vraie famille. »
Ce lieu permet à l’entreprise de soigner ses relations avec les musiciens, ce qui est évidemment essentiel. Deux chefs de produit, Florent Milhaud pour le saxophone et Stéphane Gentil pour la clarinette, consacrent à cette tâche l’essentiel de leur temps. Ils sont à l’écoute des besoins des artistes, leur soumettent des projets… Ils participent aussi au travail de recherche et développement. Ils sont notamment chargés de sentir les nouvelles tendances musicales. Ils voyagent dans le monde entier pour assister aux grandes rencontres internationales et repérer les jeunes artistes qui sortent du lot.

Un personnel qualifié et fidélisé

Pour concevoir ses instruments, Selmer travaille étroitement avec des musiciens réputés, tels que Claude Delangle, professeur au Conservatoire de Paris, pour le saxophone, ou Philippe Berrod, soliste de l’Orchestre de Paris et également professeur au CNSMD, pour la clarinette. Le fabricant s’appuie aussi sur ses nombreux ouvriers qualifiés, qu’il doit former lui-même pendant au moins un an après leur embauche puisqu’il n’existe pas en France de formation adaptée aux besoins très particuliers de l’entreprise. « C’est un investissement important, plus que pour d’autres, souligne Brigitte Selmer. Si les gens nous quittent au cours de la formation, nous aurons recruté à fonds perdus. » La fabrication d’un saxophone requiert un indiscutable savoir-faire, dans le domaine de la chaudronnerie par exemple – mise en forme du tube acoustique, étirage, brasure, recuit…
L’ancienneté moyenne des employés tourne autour des vingt ans, une rareté dans le monde du travail d’aujourd’hui. Par volonté de conserver ce savoir-faire, mais aussi par respect pour les employés, Selmer a décidé de ne pas opérer de licenciements lorsque la crise de 2008 l’a frappé. Et pourtant, selon Brigitte Selmer, la maison n’avait jamais connu de crise aussi grave depuis trente-cinq ans, date de son entrée dans l’entreprise. « Normalement, la croissance de certains pays compense la récession des autres. L’entreprise a toujours connu des hauts et des bas. Mais la crise de 2008 était mondiale. Aujourd’hui encore, elle n’est pas finie et la confiance n’est toujours pas revenue. » Plutôt que de baisser les bras, Selmer a décidé de miser sur le long terme en améliorant encore la qualité de ses instruments, d’abord sur les becs, puis sur les clarinettes et les saxophones. Elle a aussi recruté quarante personnes en 2015, compensant les départs en retraite qu’elle a connus ces dernières années.

Des activités recentrées

Depuis plusieurs années, Selmer s’est recentré sur la fabrication de saxophones, de clarinettes, de becs et d’anches. Auparavant, la maison fabriquait des flûtes, des bassons, des trompettes ou encore des trombones. Elle a même connu son heure de gloire dans la fabrication de guitares (Django Reinhardt jouait une guitare Selmer) avant d’en arrêter la production en 1952. Elle préfère désormais proposer à la vente tous les produits indispensables à la pratique de la clarinette et du saxophone. « Les musiciens peuvent tout trouver chez nous, de A à Z », relève Brigitte Selmer. L’entreprise fabrique ainsi ces deux instruments dans leurs différents modèles – du saxophone sopranino au saxophone basse, de la clarinette en si bémol à la clarinette contrebasse –, des becs et même, depuis juillet, des anches, alors que leur production avait été arrêtée il y a trente ans. Selmer a aussi relancé cette année sa maison d’édition, avec un répertoire dédié aux clarinettistes et aux saxophonistes.
« Nous ne voulons pas trop nous disperser. Ce recentrage est un choix cohérent par rapport à notre histoire », observe Brigitte Selmer. Clarinettiste de son métier, Henri Selmer avait en effet commencé en 1885 par concevoir des anches et des becs, puis, en 1888, des clarinettes. La maison Selmer a commercialisé son premier saxophone en 1922 et a racheté les ateliers Adolphe Sax en 1929. L’essor de ce dernier instrument et la qualité des premiers saxophones Selmer ont poussé l’entreprise à fortement développer leur production. Elle en fabrique aujourd’hui quatre à cinq fois plus que de clarinettes et elle est le leader mondial des saxophones professionnels.

Vers un élargissement du marché

Toujours dans l’optique de se renforcer dans ses deux instruments de prédilection, Selmer développe aujourd’hui des instruments de fabrication plus industrielle et donc à des prix moins élevés, sous la marque SeleS. « Mais produire des instruments plus abordables ne signifie pas qu’ils sont de mauvaise qualité. Nous avons une exigence de fabrication », insiste Jérôme Selmer, directeur recherche et développement. L’entreprise souhaite, avec cette marque, accompagner les jeunes clarinettistes et saxophonistes dès leurs débuts et ne plus réserver ses instruments aux seuls musiciens confirmés.
L’entreprise s’attache à améliorer les procédés de fabrication par petites touches, année après année. Elle conçoit aussi régulièrement de nouveaux modèles qui ne voient le jour qu’après un patient travail de recherche. « Lorsqu’on travaille sur un nouvel instrument, on rompt nécessairement, au départ, l’équilibre entre homogénéité, son, justesse, émission, diapason », explique Jérôme Selmer. L’une des clés du succès des instruments tient à leur grande flexibilité : « Avec un même instrument, les musiciens peuvent passer indifféremment du répertoire classique au répertoire jazz ou contemporain. Ils ne sont pas cantonnés à un répertoire unique », constate-t-il.
Comme tant de ses homologues français de la facture instrumentale, Selmer exporte 90 % de ses produits. Ses marchés les plus importants sont, par ordre décroissant, le Japon, la Chine, les Etats-Unis et l’Allemagne. Cette présence mondiale incite Jérôme Selmer à rester optimiste. « Lorsque le Japon s’est mis à copier puis à fabriquer les mêmes instruments que nous, il y a quelques décennies, la peur de disparaître existait déjà. Mais nous sommes toujours debout. » Selmer vit aujourd’hui le même phénomène avec la Chine, qui est, selon Brigitte Selmer, « notre plus gros concurrent, mais aussi, bientôt, notre plus grand marché ». Derrière les obstacles se nichent aussi parfois de nouveaux débouchés.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous