L’Ecole normale de musique perpétue la tradition française

Bientôt centenaire, cet établissement fondé en 1919 et entièrement privé continue de réaliser le rêve de son cofondateur Alfred Cortot : diffuser le répertoire français dans le monde entier et former des musiciens de grande qualité.

Evoquer l’histoire de l’Ecole normale de musique de Paris-Alfred-Cortot (ENMP), c’est d’abord dissiper un malentendu : son cofondateur, le pianiste Alfred Cortot, aurait créé l’école en 1919 avec Auguste Mangeot, critique musical, pour pallier les supposés défauts de l’enseignement musical français de l’époque. Ce n’était pourtant pas du tout son but premier. Le musicien souhaitait avant tout pouvoir diffuser à l’étranger un répertoire français qu’il entendait peu lors de ses tournées. Alfred Cortot dirigeait d’ailleurs à l’époque, avec le soutien du gouvernement, un service d’études d’action artistique à l’étranger qui s’était donné pour but de faire rayonner la culture française dans le monde.

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Cette volonté première explique pourquoi l’école a toujours accueilli de nombreux élèves du monde entier. Les trois quarts des mille étudiants qu’elle accueille chaque année sont aujourd’hui étrangers et une cinquantaine de nationalités sont représentées, dont un certain nombre de Japonais, de Coréens et de Chinois. Une conséquence, certainement, de la grande impression qu’a laissée Cortot lors de ses concerts en Asie : le Japon était allé jusqu’à baptiser une de ses îles d’après son nom – Cortoshima.

L’étude de la musique française est obligatoire

A l’ENMP, la musique française reste aujourd’hui obligatoirement au programme. Et l’enseignement est le plus souvent délivré en français. « Comment voulez-vous diriger un opéra de Massenet ou Carmen si vous ne connaissez pas la prosodie française ? » s’étonne Dominique Rouits, responsable de la classe de direction d’orchestre et directeur de l’orchestre de l’opéra de Massy.
Situé dans le 17e arrondissement de Paris, l’école est nichée dans un hôtel particulier du 19e siècle dont certaines parties sont classés monument historique, tels l’élégant escalier d’honneur ou la salle Munch. Ses colonnes, ses boiseries, ses vitraux, ses mosaïques donnent à l’école une aura singulière qui n’est pas pour déplaire aux élèves et à leurs professeurs. « J’ai l’impression de pouvoir y rencontrer l’ombre des compositeurs historiques de l’école », apprécie Dominique Rouits.
Mais le lieu qui ravit le plus les musiciens dans cet hôtel est la salle Cortot, elle aussi classée monument historique. Construite en 1929 sur l’emplacement des anciennes écuries du bâtiment, elle permet aux élèves de s’entraîner et de se produire dans des conditions idéales. « J’y donne mes cours et c’est un bijou. Alfred Cortot disait lui-même que la salle sonnait comme un Stradivarius », reprend Dominique Rouits. Les auditions et les concours internes ont lieu dans cette salle, devenue l’une des plus belles vitrines de l’école. De quoi compenser un peu les problèmes d’acoustique et d’isolement que peut rencontrer l’hôtel particulier, qui n’a pas été conçu pour devenir un lieu d’enseignement de la musique et qui oblige l’ENMP à entreprendre régulièrement des travaux. « On joue parfois avec la pénurie de salles. Mais les musiciens nous disent que ce lieu a une âme », note Françoise Noël-Marquis, la directrice de l’établissement.

Le piano, instrument roi

L’école a toujours compté parmi ses professeurs des musiciens et interprètes de renom : Paul Dukas, Arthur Honegger, Igor Stravinsky, Marcel Dupré, Olivier Messiaen, Nadia Boulanger, Henri Dutilleux… Aujourd’hui encore, ses professeurs attirent des élèves qui souhaitent travailler leur art avec un musicien en particulier. « Nos professeurs se sentent investis d’une mission. Ils ont envie de perpétuer l’histoire prestigieuse de l’école. Je leur suis très reconnaissante de leur dévouement », souligne Françoise Noël-Marquis. Les pédagogues sont heureux, de leur côté, d’échanger avec des élèves dont la formation et l’approche musicale peut beaucoup différer d’une personne à l’autre, et qui promet des interprétations originales pour certaines partitions.
L’école se destine avant tout à la formation des musiciens professionnels. Mais quelques classes pour très jeunes élèves existent tout de même, essentiellement de piano – l’instrument roi de l’école, héritage de Cortot oblige. L’ENMP en possède ainsi une quarantaine. Et un tiers du corps professoral enseigne le ­piano. L’école n’enseigne toutefois ni les percussions ni certains instruments à vent, pour des questions, là encore, d’héritage et de place. Ces dernières années, elle a en revanche beaucoup développé le chant, devenu aujourd’hui la deuxième discipline de l’école.

Ouvert aux étudiants de tout âge

L’école est ouverte aux musiciens de tout âge. Ils sont sélectionnés sur dossier d’admission et après audition. « Cortot voulait que cette école soit destinée à tous ceux qui sont venus à la musique, quel qu’ait été leur parcours. C’est une valeur que l’école a gardé », raconte Dominique Rouits, qui a intégré l’Ecole normale à l’âge de 27 ans alors qu’il était déjà professeur de mathématiques. Il a, par exemple, accueilli récemment dans sa classe un général de l’armée de l’air à la retraite qui souhaitait reprendre sa formation musicale. Il lui arrive aussi de recevoir dans sa classe des directeurs de conservatoire qui souhaitent se remettre à niveau en direction d’orchestre, afin de pouvoir diriger les formations de leur établissement.
Depuis quelques années, il arrive de plus en plus fréquemment que les élèves qui se présentent à l’ENMP soient déjà titulaires d’un diplôme supérieur. « Ils viennent chez nous parce qu’ils ont besoin de travailler encore et parce que Paris a un très grand pouvoir d’attraction. Lorsque l’on est un musicien classique, le passage par l’Europe est presque inéluctable », constate Françoise Noël-Marquis. Le prestige qui entoure l’Ecole normale à l’étranger – une réalité dont les Français n’ont pas toujours bien conscience, selon la directrice – joue aussi à plein. « Nous sommes plus connus à l’étranger qu’en France », remarque Dominique Rouits. Les messages empreints de nostalgie rédigés par les anciens élèves étrangers sur la page Facebook de l’école témoignent, en tout cas, de la bonne impression qu’elle leur a laissée.
Le principal défi de l’ENMP, ces dernières années, aura été de s’adapter au paysage bouleversé de l’enseignement supérieur musical en France. L’apparition de pôles supérieurs un peu partout dans l’Hexagone a accru la concurrence entre les écoles. Cette concurrence est d’autant plus importante aujourd’hui que les pôles « proposent eux aussi des enseignements de grande qualité », relève Françoise Noël-Marquis. L’ENMP ne peut toutefois fonctionner de la même manière que ces pôles. Elle est une structure entièrement privée et ne bénéficie d’aucune subvention publique directe. Elle doit donc s’appuyer en grande partie sur le mécénat. L’Ecole délivre en outre des bourses à certains de ses étudiants. Elle ne peut donc élargir son enseignement à tous les répertoires, pour des raisons de budget et de locaux.

Mettre l’accent sur l’insertion professionnelle

« L’idée est de se concentrer sur ce que nous faisons de mieux », souligne Françoise Noël-Marquis. A savoir, l’enseignement de la musique classique. L’école ne dispense pas de cours de musiques actuelles, de danse ou de théâtre. Mais elle propose un cursus musical riche : pratique instrumentale, histoire de la musique, analyse, composition, harmonie, musique de chambre, musique de film… « Alfred Cortot était lui-même très attaché à la notion de musicien complet », remarque Françoise Noël-Marquis.
L’ENMP cherche à donner tous les outils à ses élèves pour qu’ils réussissent leur insertion professionnelle. Elle leur offre par exemple depuis peu des modules axés sur la préparation à la vie de musicien professionnel ou encore un stage sur la gestion du stress. « Nous faisons du sur-mesure pour nos étudiants. Pour les musiciens qui ne sont pas à l’aise dans un système organisé, nous pouvons représenter une bonne alternative », juge Françoise Noël-Marquis. Il suffit de voir le nombre d’élèves primés dans les concours internationaux pour constater que cette approche a porté ses fruits. L’école encourage régulièrement ses étudiants à s’y présenter, assurant notamment une veille d’information sur les dates butoirs des candidatures.

Elle n’a pas non plus négligé de développer des partenariats avec des structures professionnelles. Certains élèves des classes de cordes qui suivent le diplôme supérieur de concertiste peuvent ainsi intégrer l’orchestre Lamoureux et se produire en concert au cours de leur cursus. Les élèves de flûte traversière peuvent, de la même manière, être rattachés à l’Orchestre de flûte français et ceux de cordes et de vents à l’orchestre de chambre Nouvelle Europe. D’autres étudiants se produisent à l’occasion dans l’orchestre de l’Opéra de Massy ou à la Péniche Opéra. La carrière de musicien professionnel se prépare ainsi en amont, et souvent hors des murs de l’école.

Fiche technique

Statut : établissement d’enseignement supérieur
Date de création : 1919
Direction : Françoise Noël-Marquis
Nombre d’élèves : 1 000
Professeurs : 140
Budget : non communiqué
Adresse : 114 bis bd Malesherbes, 75017 Paris • 01 47 63 80 16
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