Le Roi Carotte d’Offenbach à Lyon : une leçon de politique aux petits oignons !

Fait exprès ou hasard du calendrier, l’Opéra de Lyon ne pouvait pas tomber plus à pic en remontant Le Roi Carotte en pleine période électorale. Cet opéra-bouffe féerie est une savoureuse leçon de politique, absurde à souhait et tellement actuelle, à laquelle le trio d’enfer Laurent Pelly, Agathe Mélinand et Chantal Thomas a su donner tout le sel qu’on en attendait!

Non, Le Roi Carotte n’est pas une « une opérette de plus » destinée à faire recette à peu de frais au moment des fêtes. C’est une œuvre passionnante où Offenbach expérimente les harmonies plus complexes, le lyrisme volontiers tragique et sombre – quoique toujours un peu ironique – que l’on retrouve, quelques années plus tard dans Les Contes d’Hoffmann. A telle enseigne que la dimension féerique est quasi dominante : on y voyage, grâce à l’intervention magique de Robin-Luron, dans la Pompéi antique, au royaume des fourmis et des abeilles, et bien sûr au royaume des légumes et de son Roi Carotte. La bluette entre le prince Fridolin et la princesse Cunégonde passe même au second plan, loin derrière la leçon de politique. Fridolin XXIV, plus enclin à s’encanailler incognito qu’à administrer Krokodine, entouré de ses empotés de ministres, tous moins honnêtes et courageux les uns que les autres, perd donc sa couronne par une intervention magique, remplacé par l’horrible Roi Carotte. Revenant de son exil initiatique chez les Romains et les fourmis, il retrouve finalement son palais, un amour sincère et une juste administration. Tout est bien qui finit bien ! 
Le metteur en scène Laurent Pelly, la dramaturge Agathe Mélinand et la scénographe Chantal Thomas sont décidément les maîtres du genre, proposant une mise en scène efficace, réglée au détail près, jouant (comme souvent) sur l’humour du gigantisme (le trône du Roi Carotte est un immense cageot de légumes, le grimoire que la sorcière Coloquinte tire derrière elle occupe toute la scène, sans compter l’énorme moulinette à légumes dans laquelle le Roi Carotte finit en purée dans le tableau final). Comme toujours avec notre trio, les références au monde contemporain sont comme des clins d’œil jamais lourdingues et les mouvements de foule – “la” marque de fabrique de Pelly – sont toujours aussi réjouissants !
Le plateau vocal est, lui aussi, sans reproche : on y retrouve les compagnons de route “historiques” des Offenbach de Pelly : Yann Beuron, ténor alerte et léger, idéal pour incarner le “petit” Fridolin, le merveilleux Jean-Sébastien Bou, l’un de nos meilleurs barytons français (et de nos meilleurs acteurs également) irrésistible en Pipertrunck, type même de l’opportunisme politicien magistralement exposé dans son air du deuxième acte (« Mon principe […] c’est de tourner avec le vent »). Christophe Mortagne semble s’amuser comme jamais en Roi Carotte, nasillant, éructant et grotesque. Le soprano de la jeune Chloé Briot donne un charme fou à la princesse prisonnière Rosée-du-Soir, ténu et velouté, et la mezzo-soprano Antoinette Dennefeld, découverte avec bonheur dans Les Mousquetaires au couvent à l’Opéra-Comique en juin, confirme son excellence vocale et scénique en Cunégonde, roucoulant avec aisance et parlant avec gouaille. 
Si le chœur de l’Opéra de Lyon (décidément l’un des meilleurs chœurs lyriques en France) a encore montré son agilité, la souplesse de sa fusion vocale et son implication scénique, on aura seulement regretté la direction du jeune Victor Aviat, qui aurait sans doute gagné à se libérer un peu, à se faire plus astringente et moins ronde, afin de ne garder de la musique d’Offenbach que le muscle. 
Le Roi Carotte restera donc l’une des redécouvertes capitales de la saison lyrique et devrait dorénavant figurer au programme obligatoire de formation de tous nos hommes politiques, sans exception ! (12 décembre)

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