Pelléas et Mélisande à l’Opéra de Toulon

Emmanuel Andrieu 27/01/2016
Que serait aujourd’hui l’œuvre de Maeterlinck sans la musique de Debussy ? Le compositeur français transfigure le texte préraphaélite de l’écrivain belge et, l’arrachant à son contexte esthétique, le rend immortel par un pouvoir d’évocation qui n’a pas fini de fasciner des générations de mélomanes. Une fois encore – grâce à une superbe production proposée l’Opéra de Toulon – le charme a opéré… à un bémol près. 
René Koering, à qui était confiée la mise en scène, a fait le choix d’une régie sobre et épurée, à l’inverse de celles, souvent provocantes qu’il a précédemment pu signer, notamment à l’Opéra de Montpellier dont il a longtemps assuré la charge. Dans une scénographie esthétisante et stylisée conçue par son fils Virgil Koering, le rideau se lève sur une forêt aux troncs filiformes, dépouillés et comme calcinés. Au milieu gît Golaud, un canon de fusil placé sous la gorge, image qui réapparaîtra à la toute fin de la représentation… Tout en contrastes, en clairs-obscurs ou en contre-jours, les éclairages de Patrick Méeüs jouent un rôle prépondérant dans le spectacle, de même que de saisissantes projections vidéo évoquent des éléments naturels : le ciel (évidemment nuageux et menaçant), l’eau (à la surface mouvante) ou le feu (sous la forme de lave en fusion). L’anti-réalisme de la mise en scène tend aussi à aiguiser l’écoute de cette musique toujours à la frontière du silence et de la suspension du discours. Sa puissance de fascination ne faiblit jamais et augmente même d’acte en acte, jusqu’à la scène finale, quasiment plongée dans l’obscurité, d’une noirceur et d’une implacabilité qui prennent à la gorge.
A la tête d’un excellent Orchestre de l’Opéra de Toulon, le chef français Serge Baudo – qui a décidé, du haut de ses 88 printemps, de mettre un terme à sa carrière de chef lyrique après les représentations toulonnaises – épouse d’emblée ce rituel d’amour et de mort. Sa direction pénétrante et subtile met en relief la cruauté de chaque situation, dans un crescendo d’émotions qui fait parfaitement comprendre au spectateur le désespoir d’un Golaud poussé au crime ou la mort d’amour de Mélisande. 
Le baryton français Guillaume Andrieux – qui nous avait conquit lors de sa prise de rôle à Tourcoing la saison dernière – s’impose désormais comme le Pelléas du moment… alors que Stéphane Degout va faire ses adieux au rôle cet été au Festival d’Aix-en-Provence. Avec une diction qui permet de ne pas perdre un mot du texte de Maeterlinck, il campe un amoureux tour à tour ardent et impulsif, jeune et irresponsable, fort et déterminé, magnifique enfin. Nous serons nettement moins enthousiaste quant à sa Mélisande, la soprano française Sophie Marin-Degor dont le timbre trop rêche ne rend pas la fragilité et la jeunesse de son personnage et le jeu trop plat peine à caractériser la psychologie d’une des héroïnes les plus fascinantes du répertoire. 
Le reste de la distribution n’appelle, quant à lui, que des éloges, à commencer par Laurent Alvaro, Golaud intense, terrifiant et pathétique, écartelé qu’il est entre angoisse et violence. De son côté, le baryton-basse français Nicolas Cavallier convainc dans le rôle d’Arkel auquel il prête sa noblesse et son autorité naturelles, tandis que la mezzo roumaine Cornelia Oncioiu offre sa belle musicalité à Geneviève. Notons enfin l’excellent Médecin de la basse franco-britannique Thomas Dear et l’Yniold bondissant et vrai “petit homme” de la délicieuse Chloé Briot. (26 janvier)

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