Le musicien face à la presse

Marcel Weiss 02/03/2016
Lire les critiques, bonnes ou mauvaises, les faire trier par son agent avant lecture pour s’éviter une souffrance, ou encore les ignorer ? Tel est le dilemme du musicien.
« Pour crime envers son compositeur national, la Pologne devrait véritablement l’enfermer et jeter la clef dans la Vistule ! » pouvait-on lire le 2 décembre dernier sur le site The Telegraph, rendant compte d’un concert de Lang Lang conclu par la Valse en mi bémol de Chopin. On aurait pu espérer révolu le temps de ces anathèmes, qui ont fait le bonheur des chroniqueurs du passé, ces « musiciens-prosailleurs » dont Berlioz prenait la défense, avec d’autant plus de zèle qu’il en fut – à son corps défendant – l’un des plus talentueux.

Ignorer les critiques ?

Rares sont les artistes qui refusent de lire les critiques, estimant, comme le baryton Marc Mauillon, qu’il est impossible de les ignorer : « Tout se retrouve sur les réseaux sociaux – à l’heure où tout le monde se prend pour un critique. Même dans un papier de prime abord négatif, il peut se trouver une part de vérité : c’est comme cela que l’on progresse. » Pour autant, il préfère laisser à son agent le soin d’en publier des extraits, et ne les reprend pas sur son propre site, à l’instar de la plupart des artistes de sa génération : « Je trouverais prétentieux de reproduire des critiques élogieuses de mes spectacles. »
Même pudeur chez le saxophoniste Clément Himbert : « Dès les études aux Conservatoire de Paris, nous sommes logiquement sensibilisés à l’autopromotion, ce pour quoi je ne suis pas très bon élève. C’est probablement une question de tempérament et de conception de la relation professionnelle, et aussi une réaction au narcissisme ambiant, amplifié par un certain usage des réseaux sociaux. » La pianiste Fanny Azzuro souligne, au contraire, l’intérêt de soigner son image en participant activement à sa promotion : « On pense tous aux moyens d’acquérir une certaine notoriété dès la fin des études au Conservatoire, et donc forcément à la presse : si l’on entend parler de nous, cela nous donne plus de confiance en nous-même. Cela aide les agents artistiques et rassure les programmateurs potentiels : avoir de bonnes critiques que l’on peut mettre dans son CV est une aide précieuse, même des mauvaises, pourvu qu’elles permettent de nous faire connaître ! »
Tout est dans la manière de formuler la critique, renchérit Marc Mauillon : « On peut tout entendre lorsque la critique est constructive et respectueuse des artistes. »
Que la critique soit positive ou négative, la violoncelliste Emmanuelle Bertrand s’efforce coûte que coûte de la prendre en considération : « C’est toujours riche d’enseignements, et, même quand je ne suis pas satisfaite d’un papier, je ne perçois en général pas de décalage fondamental entre mon ressenti d’une interprétation et la perception du journaliste. »

Un baromètre de la notoriété

Pour la mezzo Isabelle Druet, la presse joue le rôle d’un baromètre de la notoriété : « Les témoignages de la presse sont le signe d’une reconnaissance, aussi importante pour les agents et les programmateurs que pour l’artiste lui-même. La publication des extraits de presse sur internet participe à la visibilité de l’artiste, au même titre que sa biographie, les photos, les extraits audio et vidéo… C’est un reflet de la perception de ses performances. »
Le pianiste Nicolas Stavy considère la presse davantage en termes d’échange et de relais indispensable que de stricte communication : « C’est l’unique moyen de faire passer un message pour exister dans la masse de concerts et de disques. La presse est là pour faire émerger les projets singuliers et les répertoires originaux, que demande de plus en plus un nouveau public face à celui, majoritaire, qui a plutôt envie de se retrouver dans du grand répertoire. Elle est là pour relayer la démarche des artistes qui font des choix singuliers. »
Une mission rarement remplie, à en croire Clément Himbert : « J’ai l’impression que la presse s’intéresse davantage à ce qui ne sort pas de l’ordinaire qu’à la découverte, et je n’ai pas la sensation de découvrir grand-chose. La presse semble toujours être en retard pour nous qui sommes dans le milieu musical. Elle vient, disons, plus comme un écho, certes utile au grand public. Je trouve que beaucoup de critiques sont convenues, dans un sens comme dans l’autre, de la part de journalistes qui ont déjà leur jugement arrêté. On est souvent confronté à des jugements de valeur plus qu’à une véritable écoute. »
Bien que déçue du manque de relais par les médias de projets novateurs, tels que “Le Block 15 ou la musique en résistance”, qu’elle défend, depuis 2005, avec le pianiste Pascal Amoyel, Emmanuelle Bertrand persiste à croire au rôle déterminant de la presse : « Le prix que j’ai reçu en 2002 du Syndicat de la critique, récompensant l’originalité d’un premier disque (d’œuvres de Dutilleux et Bacri) m’a été extrêmement précieux, participant à écarter les doutes que j’avais encore à l’idée de devenir concertiste. La presse est un relais indispensable et stratégique, comme l’ensemble des médias, pour remettre la musique dans le quotidien de chacun. »

Le cas des compositeurs

La composition est, par excellence, le domaine où la critique se doit d’être, sans préjugés, ouverte à la nouveauté. Philippe Hurel s’interroge sur son rôle : « Que doit-elle dire sur une œuvre ? Est-elle là pour exprimer ses goûts, ou plutôt, ce qui est une tendance plus germanique, pour parler des mouvements esthétiques, de l’évolution de la musique et des compositeurs ? Je ne la crois pas tout à fait quand elle crie au chef-d’œuvre à propos d’une œuvre, même si je me réjouis alors de son enthousiasme, et quand elle est très dure, je me dis qu’il y a forcément un parti pris, que la pièce ne peut pas être si mauvaise. On décèle facilement les courants de pensée… On lit entre les lignes. Le critique devrait pouvoir laisser ses goûts de côté et montrer l’objectivité la plus grande – même si on sait que c’est presque impossible – et surtout donner l’envie aux gens de venir écouter et se faire un avis par eux-mêmes. Mais le vrai problème, c’est qu’en dehors des critiques musicaux qui soutiennent la musique contemporaine, les compositeurs n’ont pas de contacts avec la presse généraliste – presse écrite, télévisions, radios non spécialisées – qui ignore notre métier et notre musique. S’il reste encore quelques émissions littéraires, avec des auteurs que l’on interroge sur leur art et sur des sujets d’actualité, personne ne nous demande notre avis sur quoi que ce soit. Pour cette presse, les musiciens sont uniquement ceux qui font de la musique de divertissement. Les compositeurs sont absents du débat public et ils en souffrent. Heureusement, il reste des critiques musicaux pour nous suivre fidèlement. Ce sont eux qui rendent compte de notre travail quand les grands médias nous ignorent. »

Des jugements trop hâtifs

Echapper aux étiquettes fabriquées par une presse encline à cataloguer, un impératif pour nos artistes. « Dès mes premiers disques, déclare Nicolas Stavy, j’ai été attentif à éviter les étiquettes, dangereuses car pouvant conduire à un rétrécissement de l’éventail des répertoires que je souhaitais aborder. Après le concours de Varsovie et un premier disque Chopin, compositeur que j’ai beaucoup joué à la demande des organisateurs, j’ai fait immédiatement un disque Haydn, par envie autant que pour éviter d’être catalogué. De même, dès le premier semestre 2016, après trois disques de musique du 20e siècle, je reviens à des répertoires germaniques plus anciens. Le public a certainement compris que je n’étais pas figé dans un répertoire. »
Même discours de la part d’Isabelle Druet : « On aime souvent me présenter comme un produit de la musique baroque alors que je suis loin de ne chanter que cela, parce que c’est dans le répertoire baroque que je suis devenue, à mes débuts, visible aux côtés de William Christie ou de René Jacobs. Dès cette époque, pourtant, je donnais des récitals de musique romantique, avec Les Siècles, ou encore mon premier opéra avec William Christie, chantais Mahler à La Folle Journée de Tokyo, j’enfilais mes premiers costumes d’héroïnes d’Offenbach… Heureusement, le qualificatif qui revient régulièrement, c’est celui d’artiste atypique, que j’assume car il reflète bien mon parcours. »
Un combat permanent pour Marc Mauillon : « C’est très compliqué de se débarrasser de ces étiquettes ; ainsi, c’est en Suède que je vais chanter cette année mon premier Pelléas, alors que j’espérais bien l’interpréter en France, tout cela parce que, ici, je suis étiqueté «musique ancienne et baroque… »

Nouer des relations avec la presse

Pouvoir exprimer sa démarche artistique, par exemple dans le cadre d’entretiens, permet d’échapper aux jugements hâtifs et simplistes. C’est ressenti comme un besoin par Fanny Azzuro : « Nous sommes trop livrés à nous-mêmes, j’éprouve le besoin de rencontrer des journalistes pour pouvoir discuter de mon travail. C’est ce qui nous fait avancer. Car on se remet constamment en question soi-même. »
Les journalistes peuvent devenir ainsi des compagnons de route, confirme Marc Mauillon : « Au fil du temps, des relations se nouent, le plus souvent enrichissantes. Il est très intéressant d’avoir un contact humain avec ceux que l’on ne connaît que par leurs articles, sans pour autant tomber dans le copinage. »
Déjà, comme jeune lecteur des magazines discographiques, Nicolas Stavy a su mesurer la limite et la subjectivité des appréciations portées : « La musique étant un langage sans mots, arriver à en mettre sur une démarche par essence subjective n’est pas facile. Le challenge est en fait le même pour le journaliste, dont on n’est pas fondamentalement éloigné. Le plus important dans une critique n’est pas qu’elle soit positive ou négative, mais qu’elle soit fondée sur un argumentaire sérieux, posant questions : on est au cœur du débat. »

Mettre en mots ce que les musiciens mettent en sons, tel est le défi à relever par une presse musicale attachée à exprimer l’inexprimable. Au-delà de l’acte de critiquer – galvaudé par l’omniprésence des réseaux sociaux et des blogs sur internet –, elle doit se faire le traducteur attentif des vibrations de la vie musicale, tant dans le domaine de la création que dans celui de l’interprétation. Pour les artistes, les journalistes musicaux se doivent de rester des passeurs, relais incontournables entre les musiciens et leur public.
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