A Lyon, création de Benjamin, Dernière Nuit de Michel Tabachnik

Dans son Festival pour l’humanité (qui compte également La Juive d’Halévy (lire ici), L’Empereur d’Atlantis d’Ullmann et Brundibar de Krasa), l’Opéra de Lyon présente le premier opéra de Michel Tabachnik, sur un livret de Régis Debray. La grande qualité de la production pallie les limites opératiques d’une œuvre touchante.
Quoiqu’on y croise Bertolt Brecht, André Gide, Hannah Arendt, Benjamin, Dernière Nuit n’est pas un opéra philosophique mais la chronique onirique d’une mort annoncée : dans les vapeurs morphiniques de la nuit de son suicide à Port-Bou sur la route de l’exil, en septembre 1940, l’intellectuel juif allemand Walter Benjamin retrouve en rêves successifs ceux qui ont jalonné sa vie. Benjamin c’est l’antihéros par excellence, une vie d’hésitations, de refus et d’errances, et finalement menacée par la persécution nazie. “Indésirable à vie”, lassé, il s’administre sa “poudre d’escampette”. Source de réflexion, l’œuvre pèche néanmoins par sa structure en juxtaposition de flashbacks, sans véritable progression dramaturgique, et par un livret qui convoque tant de grands esprits qu’il se disperse, comme éclaboussé par l’écume de l’Histoire sans s’y plonger vraiment.
L’opéra prend néanmoins relief et caractère grâce à l’alternance de scènes conscientes (parlées) et de scènes de rêve (chantées), un acteur et un chanteur jouant Benjamin ainsi dédoublé. Grâce également à des citations d’autres musiques qui se mêlent à la celle de Michel Tabachnik. L’écriture orchestrale est volontiers dense, parfois saturée au point de couvrir les voix, mais très expressive, parfait sur mesure sonore du drame. Eclairs et scansions des cuivres et des percussions reviennent souvent décrire cette vie de conflits et de déchirures, jusqu’à la surenchère paroxystique de la scène de Berlin avec Brecht, très réussie, judicieusement encadrée par la sobriété de l’appel du shofar chez Sholem et d’un prélude de Chopin chez Gide, et parfaitement maîtrisée grâce au chef Bernhard Kontarsky qui dirige avec le calme de l’évidence et amène l’orchestre vers un résultat impressionnant d’aisance et de caractère.
L’écriture vocale est en revanche moins flatteuse, souvent répétitive et cantonnée dans une partie limitée des tessitures respectives. Partie de ténor très tendue pour Benjamin chanté avec vaillance par Jean-Noel Briend qui forme un duo engagé et homogène avec son alter ego parlé, Sava Lovov. Leitmotiv perçants imposés à l’héroïsme soviétique de Michaela Kustecova en Asja Lacis. Partie impossible couverte par l’orchestre pour Charles Rice dans le rôle de Koestler. On soulignera aussi le tour de force et de projection de Jeff Martin, Brecht tranchant, l’autorité de la belle basse de Scott Wilde en Scholem, la diction gourmande de l’excellent Gide de Gilles Ragon et le timbre réconfortant de Michaela Selinger, empathique Hannah Arendt.
La réussite du spectacle doit infiniment à la mise en scène de John Fulljames qui a su donner unité et perspective à un matériau dramatique parfois hésitant. L’action est concentrée dans la chambre d’hôtel de Benjamin, carré lumineux au centre de la scène où viennent successivement s’animer avec une grande richesse visuelle les personnages sortis des rayonnages immenses en fond de scène pour ce grand inventaire des magasins de sa mémoire… et de l’Histoire. Projetée en haut des murs invisibles de la chambre, la vidéo apporte avec justesse la perspective historique du drame en alternant vues en plongée du plateau et images historiques en échos à ce qui se passe sur scène. Ce spectacle nous prend, nous emmène et c’est tant mieux. (18 mars)
 
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