L’Opéra peau de chagrin

Philippe Thanh 23/03/2016
L’heure est aux économies dans tous les secteurs ; la musique n’y échappe pas, on ne le voit déjà que trop. Après la réforme territoriale qui a fait passer de 22 à 13 le nombre de régions, les directeurs des quatre institutions lyriques de la nouvelle région qui regroupe Alsace, Champagne-Ardenne et Lorraine ont récemment publié des propositions pour mettre en commun leurs moyens.
La démarche de ces responsables est frappée au coin du bon sens : le statu quo est condamné, autant proposer soi-même la mise en œuvre d’une réforme qui risquerait sinon d’être imposée par des technocrates. On pourrait presque citer le Cocteau des Mariés de la tour Eiffel : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. »
Leur projet, pour le moment, ne porte qu’à la marge sur l’artistique : chaque maison gardant sa spécificité et ses productions. Mais n’est-ce pas entrouvrir la porte à une réduction du nombre de productions, un spectacle présenté à Strasbourg pouvant l’être aussi au public de Reims ou de Metz ?
L’exemple de l’Opéra du Rhin, né en 1972 de la fusion des théâtres de Strasbourg, Colmar et Mulhouse, est révélateur. L’institution fonctionne aujourd’hui à la satisfaction de tous, mais elle offre moins d’emplois aux artistes lyriques que les trois théâtres alsaciens qui avaient auparavant chacun leur propre saison. Aujourd’hui, un chanteur engagé l’est pour davantage de représentations, mais moins de chanteurs sont engagés.
D’autres maisons d’opéra pourraient être tentées de suivre le même chemin (ou être incitées à le faire). Pourquoi ne pas imaginer un rapprochement entre Angers, Nantes et Rennes ? Ou faire ressurgir le serpent de mer de la réunion entre Avignon, Toulon et Marseille ? Avec à la clé des économies d’échelle, mais surtout le risque de l’uniformisation et de l’appauvrissement du répertoire.
Il y a quelques décennies, la situation était tout autre, la moindre préfecture avait son théâtre en ordre de marche, sans parler des villes d’eaux ou des stations balnéaires, chacune flanquée d’un casino et de son théâtre. Certes, les spectacles étaient souvent montés à la va-comme-je-te-pousse, avec des chanteurs qui venaient souvent avec leurs propres costumes… Tout cela nous paraît bien loin et il n’est certes pas question d’un retour en arrière. Mais les perpectives d’emploi pour les chanteurs, qui alors n’étaient pas concurrencés par leurs homologues venus du monde entier, étaient bien plus nombreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui.
Pour le public enfin, l’opéra était alors un genre de proximité. Certes, on lui propose désormais des productions de qualité, mais dans un nombre beaucoup plus restreint de théâtres. Un habitant de Bayonne est à plus de deux heures et demies de Toulouse ou de Bordeaux, un spectateur de Bourges est à deux heures de l’Opéra le plus proche. Tous pourtant contribuent par leur impôt au fonctionnement de l’art lyrique.
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