Ensemble intercontemporain : quel avenir après Pierre Boulez ?

Antoine Pecqueur 20/04/2016
Alors que la formation fête ses 40 ans, elle traverse une période d’intenses mutations : nouveau conseil d’administration, rapport interne, changement d’orientations artistiques. Enquête.
Pierre Boulez laisse derrière lui un immense héritage : musical, mais aussi institutionnel. Il fut à l’origine de ­l’Ircam, centre dédié à la création musicale et à la recherche scientifique, de la salle de concert de la Cité de la musique et même de la Philharmonie, où il n’a malheureusement jamais pu assister à un concert – il avait néanmoins pu visiter le chantier. Pierre Boulez est aussi celui qui a fondé un ensemble purement instrumental : l’Ensemble intercontemporain (EIC). La formation, aujourd’hui dirigée par Matthias Pintscher, est une exception dans le paysage musical : c’est le seul ensemble permanent dédié à la création. Aujourd’hui, sous la pression des pouvoirs publics, du contexte économique et du taux de fréquentation, elle doit se réinventer. Comment ?

Le répertoire

Dans l’imaginaire collectif, l’Intercontemporain a longtemps été associé à un seul répertoire : la musique contemporaine post-boulézienne. Cela fait en réalité de nombreuses années que la formation s’est ouverte à d’autres esthétiques contemporaines, du post-spectralisme à la saturation. Et la tendance s’accentue : « Nous travaillons aujourd’hui sur trois périodes : le passé, le présent et l’avenir », nous dit le chef Matthias Pintscher, dont le contrat de directeur musical de l’EIC va jusqu’en 2019. La preuve : début avril, l’ensemble joue dans le même concert une cantate de Bach et une création d’un jeune compositeur slovène, Vito Zuraj. Ces dernières semaines, les musiciens de l’EIC ont joué Le Chant de la terre de Mahler ou la Sérénade “Gran Partita” de Mozart. L’ensemble met de plus en plus en miroir œuvres patrimoniales et musique contemporaine – une démarche qui n’est pas nouvelle dans le paysage : l’ensemble TM+, dirigé par Laurent Cuniot, le fait depuis de nombreuses années. La démarche n’est toutefois pas aisée, car l’EIC se confronte alors aux ensembles experts de ces répertoires historiques (notamment ceux jouant sur instruments anciens). Mais le but est clairement d’attirer davantage de spectateurs. « L’élargissement esthétique et le renouvellement des formes de concert ont un impact direct sur la fréquentation, affirme Hervé Boutry, directeur général de l’EIC. En trois ans, nous sommes passés de 23 000 spectateurs à 53 000 spectateurs, en prenant en compte la participation de l’ensemble à une production de l’Opéra de Paris. » Et le nombre de concerts augmente, pour atteindre désormais une soixantaine par saison. La formation s’aventure aussi dans les projets pluridisciplinaires et va à la rencontre des musiques actuelles. Par contre, les mouvances néotonales sont absentes de la programmation : des compositeurs comme Guillaume Connesson ou Karol Beffa ne sont pas joués par l’EIC. « Le débat n’a pas lieu d’être : il y a dans les œuvres jouées par l’ensemble des passages d’écriture tonale », observe Hervé Boutry. C’est Matthias Pintscher qui décide du choix des œuvres – il étudie jusqu’à cinq cents partitions nouvelles par an. Sous sa houlette, l’EIC a pu être critiqué pour une programmation parfois trop germanique, avec par exemple régulièrement des œuvres de Beat Furrer ou de Pintscher lui-même (le chef est aussi compositeur). Un compositeur français nous glisse qu’il est « étrange de voir l’EIC jouer en tournée des programmes entièrement consacrés à la création allemande, alors que l’Ensemble Modern de Francfort ou le Klangforum de Vienne ne donneraient pas en tournée des programmes entiers de créations françaises ». Hervé Boutry se veut rassurant sur ce point : « On ne le voit pas encore, mais nous avons passé commande à de nombreux compositeurs français, comme David Hudry, Bruno Mantovani, Philippe Schoeller ». Quant à Matthias Pintscher, il rappelle que « l’Ensemble possède un vrai style français, avec beaucoup de clarté, de virtuosité, de justesse ».

L’effectif

La question du répertoire pose celle de l’effectif. L’EIC a été créé avec un effectif de 31 musiciens – il en compte 30 aujourd’hui, le poste de tuba étant gelé ; tous sont solistes et ont le même statut de musicien permanent. L’effectif de l’ensemble est donc à mi-chemin entre les ensembles de musique contemporaine qui reprennent peu ou prou la nomenclature du Pierrot lunaire de Schoenberg et les orchestres symphoniques. Une taille hybride, qui ne facilite pas la reprise par d’autres formations des œuvres créées par l’EIC : elles requièrent un effectif trop important pour les ensembles, mais trop restreint pour les orchestres symphoniques. Or la reprise des œuvres est aujourd’hui un enjeu majeur de la création, car les partitions sont trop souvent jouées une fois puis aussitôt oubliées. Hervé Boutry voit des avantages à cet effectif : « Très souvent, l’ensemble se divise en deux groupes et peut donc être sur deux productions en même temps. Il nous arrive aussi de mettre à disposition des compositeurs certains de nos musiciens, dans un but de recherche. » Et le directeur général d’ajouter : « Nos musiciens sont loin d’être sous-employés ! » On imagine néanmoins aisément les pouvoirs publics, soumis à une cure d’austérité, concevoir des plans d’économie en cherchant à réduire l’effectif de l’EIC. Les 30 musiciens de l’ensemble sont tous permanents, c’est-à-dire en contrat à durée indéterminée. Le salaire brut mensuel des musiciens commence à 4 057 euros (un montant supérieur aux salaires des orchestres symphoniques). Cela marque la grande différence entre l’EIC et les autres ensembles spécialisés en musique contemporaine, comme 2e2m, l’Ensemble orchestral contemporain, TM+ ou Court-Circuit, où les musiciens, majoritairement intermittents du spectacle, sont employés au projet. Une flexibilité qui permet davantage de souplesse par rapport aux effectifs. « Nous sommes effectivement plus coûteux pour la puissance publique qu’un ensemble spécialisé d’intermittents, mais moins chers qu’un orchestre symphonique permanent », rétorque Hervé Boutry, avant de préciser qu’« il n’y a pas en France d’ensembles d’intermittents de plus de quinze musiciens pour la musique contemporaine ». A l’étranger, la plupart des ensembles ne sont pas constitués avec un directeur musical, comme c’est le cas à l’EIC, mais comme des collectifs de musiciens. Les exemples les plus célèbres sont l’Ensemble Modern à Francfort, Musikfabrik à Cologne, le Klangforum à Vienne ou le London Sinfonietta.

Le rapport d’Éric Montalbetti

L’Ensemble intercontemporain a passé commande d’un rapport sur son propre fonctionnement à Eric Montalbetti, ancien directeur artistique de l’Orchestre philharmonique de Radio France et compositeur, donc sensible aux différents aspects de la création. « Ce rapport devait rassurer les tutelles et nous permettre d’envisager l’avenir », explique Hervé Boutry. Que dit ce rapport ? S’il vient confirmer de manière globale le projet de l’EIC, il souligne certains points à améliorer. Eric Montalbetti note ainsi que l’ensemble doit développer sa présence en région, et pas seulement en donnant des concerts ponctuels. Il devrait y avoir ainsi des ancrages sur certains territoires. « Nous pouvons proposer à la fois des concerts, des actions pédagogiques, des résidences de compositeurs », souligne Matthias Pintscher. Des partenariats avec les formations permanentes sont aussi envisageables, comme l’Intercontemporain le fait cette saison avec l’Orchestre de Paris – et envisage de le faire pour la saison 2017-2018. « Malheureusement, il y a encore beaucoup de préjugés chez les diffuseurs qui pensent que l’EIC est trop cher. Il y a aussi un manque de réseaux pour la musique en région », regrette Hervé Boutry. Le paradoxe veut donc que l’ensemble tourne plus facilement à l’étranger (même si les aides des instituts français vont en diminuant) qu’en région. Mais financé très majoritairement par l’Etat (sur un budget annuel de 6 millions d’euros, l’EIC touche 4 millions d’euros de subventions, provenant principalement de l’Etat), sa mission doit couvrir l’ensemble du territoire et ne pas se limiter à Paris. Le rapport d’Eric Montalbetti préconise également de développer le financement privé. Si les entreprises et les particuliers se sont pris de passion (et de spéculation…) pour l’art contemporain, il n’en est pas de même pour la musique contemporaine. « Les arts de la scène sont éphémères, et il n’y a pas en France de grande tradition de mécénat dans ce domaine », nous dit Hervé Boutry. Il n’empêche : l’EIC vient de recruter cette année un nouveau mécène, Vincent Meyer. Ce dernier, disposant d’une fortune familiale, va aider à la diffusion des commandes, pour offrir une meilleure exposition aux compositeurs. Son aide est en cela différente de celle apportée par Jean-Philippe Billarant, grand mécène de la musique contemporaine, qui finance les commandes en elles-mêmes. L’accord avec Vincent Meyer porte sur trois ans et va concerner des créations de Philippe Schoeller, Bruno Mantovani et Magnus Lindberg. « Nous avons fait le choix des compositeurs avec lui », précise Matthias Pintscher. Le montant reste, lui, confidentiel. Une chose est sûre : l’ensemble arrive aujourd’hui à séduire davantage le mécénat des particuliers que celui des entreprises.

Inquiétudes économiques

Le modèle économique de l’EIC devient de plus en plus fragile. « La situation est devenue très difficile car les subventions n’évoluent pas aussi vite que les dépenses », constate Hervé Boutry, avant de préciser : « Auparavant, nous avions un équilibre vertueux, avec 500 000 euros de marge. Aujourd’hui, notre marge bénéficiaire est de 250 000 euros. » Du point de vue artistique, l’effectif reste de 30 musiciens. Si le poste de tuba est gelé, des concours sont organisés dans les autres pupitres : l’Ensemble va ainsi recruter prochainement un trompettiste et un clarinettiste. En revanche, dans l’administration, d’importantes économies ont été réalisées : en trois ans, quatre postes ont été supprimés (responsable éditorial, chargé de mécénat, régie, accueil). Aujourd’hui, l’administration comporte treize postes. « Ce n’est pas suffisant, observe Hervé Boutry. Et cela a des conséquences sur l’artistique : le fait d’avoir un régisseur en moins a un impact sur l’activité de l’ensemble. » Des synergies peuvent-elles être envisagées avec la Philharmonie où l’EIC est résident ? Rien n’est moins sûr tant les équipes de la Philharmonie sont déjà confrontées à une importante charge de travail dans un budget contraint. L’installation à la Philharmonie a incité l’EIC à développer ses actions pédagogiques. « Elles sont financées sur notre budget. Nous sommes rémunérés pour cela, mais pas à la hauteur de ce que cela coûte », précise le directeur général.
Dans ce contexte économique tendu, le conseil d’administration de l’EIC a plus que jamais un rôle à jouer. « Le conseil nous aide par ses contacts dans des milieux où nous n’avions pas accès », explique Hervé Boutry. Il est dirigé par Henri Loyrette, l’ancien président du musée du Louvre, dont le mandat de trois ans vient d’être renouvelé. Mais surtout, deux nouvelles personnalités ont rejoint le CA de l’ensemble. La nomination de Catherine Tasca ne surprend guère : l’ancienne ministre de la Culture est rompue aux questions de politique et d’économie culturelles. La seconde est plus surprenante : il s’agit de Camélia Jordana, une chanteuse de pop, issue de la Nouvelle Star. C’était la volonté du ministère de la Culture d’avoir une personnalité issue des musiques actuelles. Plus que la recherche de financement, c’est ici l’expertise ou le regard d’un autre milieu musical qui est recherché. On ne va donc pas s’ennuyer au CA de l’Intercontemporain !
Décidément en plein changement, l’EIC modifie aussi sa stratégie de promotion. La formation profite de la saison anniversaire de 2016-2017 pour changer toute sa communication. L’ensemble a également signé avec une nouvelle agence de presse. Enfin, la formation a mis en place un lien étroit avec le label Alpha, à raison de une ou deux sorties par an. « Nous ne sommes pas dans les disques monographiques. Notre premier enregistrement était consacré à Bartok et Ligeti. Et l’une de nos prochaines sorties aura pour thème New York », annonce Hervé Boutry, tout en précisant que le modèle est celui de la licence : « Nous payons nous-mêmes les coûts artistiques. » Quant aux concerts anniversaires en tant que tels, ils auront lieu en mars 2017, avec notamment sept créations liées aux sept jours de la Genèse. Pour symboliser le nouveau départ de l’ensemble ?
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