Ravel : une partie de son œuvre bientôt dans le domaine public

Suzanne Gervais 20/04/2016
Le 1er mai, le Boléro, La Valse et d’autres œuvres du compositeur ne seront plus protégées. A cette occasion, le musicologue Manuel Cornejo revient sur le destin rocambolesque de l’héritage de Ravel. Entretien.
Fondateur et président de l’association Les Amis de Maurice Ravel, Manuel Cornejo travaille à une édition de la correspondance complète du compositeur, prévue pour octobre 2017. Elle réunira quelque 2 000 documents, pour la plupart inédits.
Quelles œuvres seront libres de droits à partir du 1er mai ?
Il s’agit des pièces composées après le 31 décembre 1920, exception faite des œuvres en collaboration, dont le collaborateur est mort après Ravel. Jusqu’en 1985, une œuvre tombait dans le domaine public cinquante ans après la mort de son créateur. Nous aurions dû avoir libre accès au catalogue de Ravel en 1988, mais  la protection fut portée à soixante-dix ans par la loi Lang, ce qui repoussa l’échéance à 2008. Sans compter les prorogations de guerre prévues dans la législation, qui fixent le délai maximum, pour les œuvres que Ravel composa avant 1920, au 29 septembre 2022.
En mai, on pourra donc accéder librement à la plupart des œuvres d’orchestre, dont La Valse et le Boléro, les deux concertos, les sonates, l’orchestration des Tableaux d’une exposition, de Tzigane… Mais pour les œuvres de piano, antérieures à 1920, le Quatuor et le Trio ou encore L’Heure espagnole, il faudra attendre 2022. Paradoxe : le Menuet antique de 1895 devra attendre cette date, mais son orchestration de 1929 sera libre de droits en mai prochain ! Pour L’Enfant et les Sortilèges, il faudra attendre 2033 car Colette, la librettiste, est décédée en 1954.
Qui sont les ayants droit de Ravel aujourd’hui ?
C’est un vrai roman feuilleton qu’Irène Inchauspé et Rémi Godeau ont raconté en 2000 dans un article qui fit scandale. Ravel meurt en 1937, sans descendance. Son frère cadet, Edouard, est son unique héritier, sans descendance non plus. En 1958, à l’occasion des 20 ans de la mort du compositeur, Edouard signe une promesse de don dans le bureau du préfet de Paris : 80 % des droits d’auteur de l’œuvre de son frère reviendront à la ville de Paris. Un prix de musique pourrait ainsi être créé. Or, Edouard est, depuis 1954, sous l’influence de la masseuse de sa femme, Jeanne Taverne. Le mari de cette dernière, Alexandre, est devenu son chauffeur et son homme à tout faire. Le couple s’installe même chez les Ravel, à Saint-Jean-de-Luz, et y reste après la mort de l’épouse d’Edouard en 1956. Les époux Taverne le convainquent de faire annuler la promesse de don et de rédiger son testament. Un premier testament stipule que Jeanne Taverne est son unique héritière ; un second, rédigé quelques mois plus tard en 1958, le confirme, mais ajoute une clause : la maison de Ravel à Montfort-l’Amaury, le Belvédère, sera léguée à la Réunion des musées nationaux. Edouard meurt en 1960. Jeanne Taverne est seule héritière.
Cette décision n’a pas été sans protestations…
Marc et Marcelle Perrin, des petits-cousins de Ravel, soutenus par des amis du compositeur, intentent un procès en captation d’héritage qui va durer dix ans. Alexandre Taverne l’emporte à trois reprises : en première instance en 1966, en appel en 1968 et en cassation en 1970. Son épouse étant morte en 1964, il est l’unique héritier. En 1972, il perd un procès contre le fisc français auquel il refusait de payer les droits de succession. A sa mort en 1973, sa deuxième épouse, Georgette Taverne, hérite et s’installe en Suisse. Elle meurt en 2012. Sa fille, Evelyne Pen de Castel-Sogny, née d’un autre mariage, est la nouvelle héritière. Les choses ne s’arrêtent pas là : en 1969, Jean-Jacques Lemoine, directeur juridique de la Sacem, quitte son poste pour devenir l’avocat exclusif d’Alexandre Taverne. Devenu citoyen suisse résidant à Monaco, il fait fructifier considérablement les droits d’auteur de Ravel en contraignant le PDG des éditions Durand à renégocier les contrats de Ravel. Il crée également une société offshore, Artists Rights International Management Agency (Arima), dont il est difficile de suivre la trace dans les paradis fiscaux…
Vous avez d’ailleurs contribué à un film documentaire…
Le cinéaste Fabien Caux-Lahalle, membre de l’association Les Amis de Maurice Ravel, a réalisé un documentaire “Qui a volé le Boléro de Ravel ?” qui sera diffusé sur France 5 le 1er mai. Sous le même titre, un web doc de neuf épisodes sera mis en ligne sur le site internet de France Télévisions. Ces films abordent la question des droits d’auteur de Ravel, qui ont rapporté des centaines de millions aux ayants droit depuis 1960. Selon le palmarès des droits d’auteur publié par la Sacem, chaque année, au moins deux œuvres de Ravel figurent dans le top 20 des œuvres les plus exportées, dont, évidemment, le Boléro. Le bénéfice est incalculable !
Un mot des archives de Ravel ?
C’est un aspect secondaire, mais non moins scandaleux, abordé dans le documentaire. Les chercheurs trouvent depuis longtemps étrange que beaucoup d’archives de Ravel se soient vola­tilisées. Le testament d’Edouard lègue la maison de son frère aux Musées nationaux, mais il faut attendre onze ans pour que l’Etat en prenne possession. Entre-temps, la partie la plus précieuse des archives, à savoir les manuscrits musicaux, a disparu. Je suis tombé, stupéfait, sur une attestation, “Le Belvédère : inventaire du cabinet dérobé”, rédigée en 1971 par l’un des anciens élèves et amis de Ravel, Manuel Rosenthal. Il y déplore la disparition des manuscrits musicaux de Ravel qu’il avait inventoriés en présence de son maître : « De mon examen approfondi une conviction s’impose : il a été fait main basse sur tout ce qui était de la main de Ravel. » Quand ces documents ont-ils quitté le Belvédère ? En novembre 1960, sept mois après la mort d’Edouard, le notaire de Jeanne Taverne, Me Chavane, lui affirme qu’elle est propriétaire de tout le contenu du Belvédère et que les Musées nationaux n’héritent que de l’immeuble ! En 1963, un inventaire du Belvédère est réalisé en accord avec les Musées nationaux, qui ne mentionne pas les manuscrits de Ravel. Ce serait donc entre 1960 et 1963 que les manuscrits de Ravel ont quitté Montfort pour Saint-Jean-de-Luz où Alexandre Taverne, en 1966, tout heureux de son premier procès gagné, les montre au musicologue américain Arbie Orenstein. A la presse, Alexandre Taverne se vante même d’avoir « son musée Ravel ». N’est-on pas en droit de se demander si la clause du testament d’Edouard rela­tive au Belvédère a bien été respectée ?
Des ventes suspectes ont lieu…
Autre surprise : le 26 juin 2000 a lieu une grande vente Ravel à l’hôtel Drouot. Si le texte de présentation du catalogue ne précise pas l’origine des 156 lots, celle-ci ne fait aucun doute, ils proviennent tous des archives du Belvédère : correspondance et partitions dédicacées à Ravel, manuscrits musicaux de Ravel… Qui vendait ces documents adjugés pour plus de deux millions de francs ? D’autres ventes ont hélas permis d’établir que des documents du Belvédère avaient dû être soustraits par l’entourage de Céleste Albaret, la gouvernante de Proust, devenue gardienne du Belvédère de 1953 à 1970. Tout s’accélère en février 2016 quand je découvre, sur le site internet du marchand d’autographes new-yorkais Lubrano, la mise en vente d’« une extraordinaire collection de plus de 1 300 pages d’autographes musicaux manuscrits » de Ravel ! Si le catalogue ne précise pas l’origine, le descriptif correspond à la “collection Taverne” constituée à partir des archives de Ravel au Belvédère. Cet ensemble devait être vendu dans sa totalité. Les vendeurs en attendaient probablement des millions.
Qu’avez-vous fait ?

Deux choses. J’ai contacté le marchand Lubrano et tenté de lui expli­quer le problème de provenance des documents proposés à la vente. En concertation avec le bureau des Amis de Maurice Ravel et avec le soutien de notre président d’honneur, Gabriel Yared, nous avons écrit à la ministre de la Culture, Audrey Azoulay, et à la présidente de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, Sylvie Hubac, qui a alerté la directrice du service des Musées de France, Marie-Christine Labourdette. Fin février, le marchand Lubrano a annoncé l’annulation de la vente. Qu’adviendra-t-il de ce “trésor national” que constituent les manuscrits musicaux et biens mobiliers de Ravel de la “collection Taverne” ?

 

A lire, notre dossier Ravel, le piano et ses sortilèges dans la revue PIANO n°20

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