Lectures de musiciens

Marcel Weiss 10/05/2016
Au-delà des partitions qui constituent leur pain quotidien, de quelles lectures les interprètes font-ils leur miel ? Marcel Weiss dresse le portrait de musiciens pour qui s’approprier une œuvre passe par un important travail de recherche. A contrario, Jacques Bonnaure défend les interprètes plus “instinctifs”. Thèse et antithèse, en somme…
De quoi se nourrissent les musiciens, de quoi ont-ils besoin pour traduire et transmettre l’émotion de partitions qui sans leur médiation resteraient lettre morte ? La lecture de la partition n’est que le premier stade d’un processus mystérieux d’appropriation de l’œuvre qui ne sera complet qu’en mobilisant aussi des connaissances artistiques et littéraires.

Dans la partition, à la recherche du message du compositeur

Violoniste, Ami Flammer se présente comme le traducteur d’une langue inconnue du grand public, qu’il se charge de rendre audible afin de transmettre le message du compositeur. Pour lui, la partition est, ainsi que Gisèle Brelet l’a résumé, « comme une Belle au bois dormant que son Prince doit éveiller, elle attend que l’interprète l’éveille de ce sommeil dont elle dort sur la partition. On commence à se rapprocher de l’interprétation quand on entrevoit tout ce qu’il y a entre les lignes de la partition, pour comprendre toutes ses indications et savoir les interpréter : un dolce n’a pas la même signification chez Mozart et Debussy, et comment peut-on jouer wienerisch, comme Berg le demande dans son Concerto pour violon, si l’on n’a jamais entendu parler de la Sécession, et lu Schnitzler et Zweig ? » Seule, une prise de conscience de l’environnement culturel de l’œuvre permet de dépasser un jeu purement instinctif pour s’interroger sur le sens de l’acte musical.
Un questionnement existentiel pour la violoniste Cécile Kubik, en passe d’achever une thèse de doctorat intitulée Penser l’interprétation des sonates françaises pour piano et violon au 19e siècle. Une démarche en forme de remise en question permanente des sources et des traditions : « Quand on est devant une partition, il faut savoir déchiffrer autant ce qui n’est pas écrit que ce qui est écrit, puisque beaucoup d’éléments ne sont pas notés. Par ailleurs, on ne peut faire entièrement confiance aux éditions Urtext, reflets des partis pris des musicologues. Quant aux méthodes pour violon, dont j’ai dressé l’inventaire pour la Bibliothèque nationale de France, elles sont un témoignage très important sur le jeu de l’époque, mais la théorie n’est pas forcément le reflet d’une pratique. » Ces connaissances bousculent profondément les acquis, remettent en cause beaucoup d’automatismes et mettent en lumière les aberrations présentes dans le milieu musical, celui du violon notamment, particulièrement conservateur.

Place à la subjectivité de l’interprète

L’analyse permet, selon la pianiste Sarah Lavaud, de décrypter le texte musical : « On a besoin de la partition comme d’un outil qui nous relie au compositeur, mais, quel que soit le vocabulaire de signes dont le compositeur dispose pour transmettre son message, il restera impuissant à transmettre la totalité de sa pensée. Le texte n’est qu’un support, qui laisse place à la subjectivité de l’interprète. » Une analyse active – que lui a enseignée Michael Levinas au Conservatoire de Paris, bien distincte de l’analyse « comptable » dénoncée par Pierre Boulez – permet d’étayer, en l’affinant, la perception sonore initiale d’une œuvre. Une analyse qui n’exclut pas la subjectivité puisque, précise-t-elle : « Le texte n’appartient plus au compositeur, mais aux interprètes, libres d’y déceler des idées auxquelles l’auteur n’avait pas pensé. Réflexion de Fauré à Clara Haskil, interprète de Thème et Variations : “Je ne pensais pas y avoir mis tant de choses…” C’est ce qui fait la richesse de l’analyse et de l’interprétation. » Convaincue de la nécessité de se cultiver, Sarah Lavaud s’interroge sur les résonances parfois inattendues de ses lectures, riches et diversifiées – Kundera (en lien avec sa passion pour Janacek), Saint-Exupéry, Jankélévitch… –, dont elle fait son miel, comme de ses relations humaines ou de ses voyages. Elle aime à citer un de ses maîtres, Jean-Claude Pennetier : « Etre musicien, c’est transformer ce que l’on vit en musique. »

Comment transmettre à ceux qui ne lisent pas ?

Le saxophoniste Claude Delangle – professeur au Conservatoire de Paris – déplore l’incompréhension rencontrée chez certains de ses élèves : « J’ai souvent l’impression comme professeur d’être confronté à l’impossibilité de transmettre, on sent que quelque chose ne passe pas, l’esprit de ce qu’on enseigne n’est pas compris, parce que cela ne parle à rien d’autre chez l’élève. Ces difficultés proviennent du fait de parler à des personnes qui lisent peu. » Donner à partager la lecture de romans fondateurs, c’est, pour Claude Delangle, faire découvrir des modes de pensée et des prototypes humains – ceux de Dostoïevski, par exemple – qui sont en nous, sous une forme inconsciente : « La musique ne suffit pas à nous révéler ce que nous sommes. Les écrivains vont plus loin dans l’art de nommer les choses. Tant que l’on n’a pas touché à cela, on reste dans l’esthétisme, dans le bien joué, dans le beau son pour le beau son. » Pour lui, l’acte musical n’offre d’intérêt que s’il provoque une expérience existentielle, qui change la personne.

Pas de musique sans littérature

Tenté un moment par la littérature, le compositeur Jérôme Combier ne peut envisager de vivre sans ses livres et leurs auteurs, des compagnons dont il se sent proche – Rilke, Sebald, Atiq Rahimi, Didi-Huberman – sources de vie autant que d’inspiration : « Assis à ma table, j’élabore des formes et donne corps à quelque chose de cérébral qui n’existe pas, puisque je ne suis pas instrumentiste. J’exerce plus l’activité d’un écrivain que d’un musicien, travaillant sur le papier, crayon et règle en main, attentif à l’aspect pictural, à la calligraphie, au rapport à la note, c’est pour moi comme une dernière pesée de ma musique. » Une proximité physique, mais également conceptuelle, avec les peintres et les écrivains, guidée par le besoin d’une ouverture sur d’autres pratiques artistiques pour distance garder avec l’acte compositionnel : « L’écriture est une activité qui se construit en même temps qu’elle s’interroge sur elle-même, et qui doit prendre du recul pour ne pas être que dans le faire. Quand je suis dans l’écriture musicale, la musique s’impose très vite d’elle-même, me happe dans ses propres enjeux, correspondant à une phase de repliement sur moi-même, d’où le besoin de me connecter, à travers les autres pratiques extérieures, au monde, à la réalité. Les livres, les mots sont plus en phase avec le monde dans la mesure où ils nomment quelque chose du réel, contrairement aux musiques. »
Egalement compositeur et interprète, pianiste et chef d’orchestre, Clément Mao-Takacs éprouve une boulimie identique pour la musique et la littérature, qui l’ont mené à préparer en parallèle deux doctorats, l’un de littérature comparée, sur le paradigme de l’Amour de loin (chanté par les poètes persans, Jaufré Rudel et Kaija Saariaho), l’autre en arts du spectacle, sur Le Martyre de saint Sébastien de d’Annunzio. Selon lui, ce sont des relations parfois directes mais, bien plus souvent secrètes que tissent les disciplines artistiques, au hasard d’une œuvre, d’un vers ou d’un mot : « Je suis sensible à la musique des mots, particulièrement en poésie, mais également dans certaines proses. Par exemple, la vision fragmentée des Nymphéas de Monet par Proust m’a fait comprendre la structure de Pelléas. Des mots ou des combinaisons de mots peuvent avoir une influence déterminante sur mon imaginaire ou être à l’origine d’une pièce. Ce n’est pas forcément une correspondance directe, parfois cela peut être une œuvre qui vous éclaire d’un coup, ainsi de textes de Pessoa venant éclairer ma conception de L’Horizon chimérique de Fauré, ou bien encore des connexions secrètes, comme entre des lieder de Mahler et les fantômes du théâtre nô… Autant de choses qui éclairent mon travail d’interprète, même sans une connexion avérée. »

A l’Opéra, prima le parole ?

Grande lectrice également, la soprano Karen Vourc’h ressent le besoin de croire aux textes qu’elle chante, d’où sa prédilection pour les opéras aux livrets d’une grande qualité littéraire : « A l’exception des opéras de Monteverdi et de Mozart, dont les livrets sont sublimes, je me sens plus d’affinités, comme interprète, avec des œuvres comme le Pelléas de Maeterlinck-Debussy, les Dialogues des carmélites de Bernanos-Poulenc, ou bien encore Le Nain de Zemlinsky d’après Oscar Wilde, qu’avec le Faust de Gounod, si peu goethéen, ou les Manon de Massenet et Puccini, bien peu fidèles à l’œuvre de l’abbé Prévost. Par exemple, l’adaptation de la pièce de Kleist pour Penthesilea de Dusapin est une magnifique réussite. »
Même connivence, dans le domaine de la mélodie, pour les accords parfaits, où il lui suffit de se laisser porter par le texte : « Ni Debussy ni Poulenc n’ont choisi des auteurs médiocres. Musset, Verlaine et Mallarmé pour le premier, Eluard et Desnos pour le second. Avec ses allitérations et ses consonances, la poésie de Mallarmé se prête idéalement à la musique, comme Ravel et Debussy l’ont magnifiquement prouvé. »
Biographies et correspondances de compositeurs, poésies et romans sont autant de nourritures pour une artiste dans la recherche de ses personnages : « Le besoin de lecture sur la création nourrit cette recherche. Et des livres me surprennent par leur adéquation avec ce que je chante. Rilke, dont parle si bien Blanchot dans L’Espace littéraire, est un de mes auteurs de chevet ; Les Elégies de Duino me sont une source inépuisable pour la façon d’aborder rôles et mélodies. Ce que l’on donne sur scène est le résultat de cette quête. »

« Lisez La Tempête de Shakespeare ! » aurait conseillé Beethoven à qui l’interrogeait sur la signification de la Sonate n° 17 (et de la vingt-troisième, l’Appassionata). Qu’elle soit fonctionnelle, de la partition à décrypter et à traduire, documentaire, des écrits sur la musique, ou en apparence gratuite, au gré des affinités personnelles, la lecture est ressentie unanimement comme un besoin vital d’enrichissement personnel, d’autant plus précieux qu’il ne prétend pas être le garant d’une plus-value musicale.
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