«Vous ne savez pas ce que c’est que l’âme»

Jacques Bonnaure 10/05/2016
Tout cela est bel et bon. Et pourtant… Et pourtant, c’est plus compliqué qu’on ne le pense.
Certes, il est bon de savoir ce que Berg pouvait entendre par wienerisch pour interpréter son Concerto, de savoir ce qu’est l’expressionnisme allemand si on veut chanter Lulu (et l’interprète n’aura pas manqué de voir le film de Pabst), d’avoir pénétré Apollinaire et Eluard pour chanter Poulenc. Mais… il y a un mais.

Trop d’érudition peut aussi juguler ce mouvement mystérieux de l’âme ou de la psyché qui donne naissance à l’interprétation musicale. Beaucoup de savants “baroqueux” sont tombés dans ce piège. A en croire le pianiste Jos Van Immerseel, qui a publié de fulgurantes analyses du discours dans les concertos pour piano de Mozart, on ne saurait bien les approfondir si l’on n’a pas au préalable parfaitement intégré les traités de rhétorique classique.
Clara Haskil, Wilhelm Kempff ou Edwin Fischer avaient-ils mené ce travail de thésard ? Vraisemblablement pas et cela ne les a pas empêchés d’être de géniaux interprètes de ces concertos. Et inversement, tel interprète trop savant produira une interprétation médiocre ou sans charme. Oui, Fauré a été inspiré par Verlaine (et il ne sera reproché à aucun chanteur d’avoir lu ses Fêtes galantes avant d’aborder les Mélodies de Venise), mais il a fait d’aussi bon miel avec les médiocres poèmes de Charles Grandmougin (« J’étais triste et pensif quand je t’ai rencontrée ») et de la baronne de Brimont (« Je sais, ô jardin, vos caresses sensibles/Et votre languide et chaude volupté »). Il recherchait moins la qualité littéraire qu’un certaine disposition affective. La “grande” culture peut certes nourrir l’interprétation et fournir une porte d’accès aux œuvres, mais il est une autre voie, plus mystérieuse, moins prestigieuse, moins rationnelle en ce sens qu’elle emprunte des chemins inattendus, dont on ne sait pas trop comment elle fonctionne et que l’on ne peut réduire à un “savoir savant”.
On aurait presque envie de répondre à ceux pour qui l’accès à la musique s’apparente à une bibliographie d’agrégation : « Vous ne savez pas ce que c’est que l’âme*. »

*Il va de soi que le musicien cultivé aura reconnu les propos d’Arkel au dernier acte de Pelléas et Mélisande.

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Lire aussi :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous