En duo, à la ville comme au concert

Antoine Pecqueur 10/05/2016
Ils sont certainement moins médiatisés que les couples du cinéma ou de la pop et ne défilent pas sur les tapis rouges ; pourtant ils existent et en nombre dans la musique classique ! Coup de projecteur sur ces couples qui vivent et jouent ensemble : avantages et pièges d’une vie à deux où le professionnel et l’affectif ne sont pas toujours à l’unisson.
En remontant un peu l’histoire, on peut constater que les couples célèbres sont légion dans le milieu musical. Tout un chacun a en tête quelques couples mythiques, depuis l’époque baroque avec Anna Magdalena et Jean-Sébastien Bach, puis Clara et Robert Schumann, Luciano Berio et Cathy Berberian ou Alice et Nikolaus Harnoncourt pour ne citer que les plus célèbres… Dans la plupart des cas, compositeur ou chef d’orchestre pour lui, places traditionnellement occupées par les hommes, et interprète pour elle. Bien que les rôles ne soient pas toujours figés comme en témoigne la récente thèse du musicologue Martin Jarvis selon laquelle quelques pièces parmi les plus célèbres de Bach auraient été non pas copiées par sa deuxième femme Anna, mais bel et bien composées par elle. Rôle renversé aussi quand on sait l’influence de Cathy Berberian dans les compositions de Luciano Berio : plus qu’une interprète de cœur ou qu’une muse, la chanteuse à l’incroyable palette vocale suggéra de nombreuses compositions à son mari, et à d’autres d’ailleurs.
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On a en tout cas bien affaire à une tradition ancrée dans le milieu musical : l’endogamie est en effet particulièrement élevée dans la musique et ce depuis l’époque versaillaise qui voit de nombreuses alliances faire de la Musique du roi une véritable corporation, presque une caste, où les musiciens se marient entre eux. Pourquoi cette endogamie ? On peut avancer que la pratique collective y est pour beaucoup, en comparaison des autres arts qui peuvent être pratiqués de manière plus individuelle. Mais c’est surtout parce que la musique est une langue spécifique et l’orchestre un code à part que les couples s’y forment naturellement en excluant qui ne parle pas ce langage.

A la vie à la mort

C’est donc sur ce patrimoine commun que se forment beaucoup de couples comme un lien indéfectible. Qu’aurait été Nikolaus Harnoncourt sans sa femme Alice ? A l’heure de sa disparition, ils ont été nombreux, et à juste titre, à rappeler le rôle vital qu’a tenu sa femme dans son parcours. C’est à elle aussi qu’on doit beaucoup de ce qui a fait l’identité harnoncourienne : l’esprit pionnier, des idées musicales neuves, l’air de famille qui régnait déjà dès les débuts avec le Wiener Gamben Quartet et ce jusqu’au Concentus Musicus Wien dont elle quitte le poste de premier violon en 1985 tout en restant à la tête de la petite entreprise familiale. Un ange gardien, diront ceux qui l’ont connue avec lui. Une sorte de double qui partageait autant musicalement qu’ils étaient différents de caractère. Les Harnoncourt, l’exemple d’une fidélité à toute épreuve, l’un envers l’autre et tous les deux envers la musique. Autre exemple on ne peut plus emblématique : Jordi Savall et son épouse Montserrat Figueras. Ensemble ils fondèrent pas moins de trois ensembles – La Capella Reial de Catalogne, Hespèrion XX puis XXI, Le Concert des Nations – et leur label Alia Vox. Créer un ensemble avec la personne aimée ? C’est un fil rouge qu’on retrouve dans l’historique de plusieurs ensembles : lui à la direction d’orchestre, elle très souvent chanteuse, soliste ou musicienne du rang. Les exemples sont nombreux d’une création d’ensemble à deux. Les Nouveaux Caractères, par exemple, avec Sébastien d’Herin à la direction et sa compagne chanteuse et metteur en scène, Caroline Mutel. Ou encore La Chambre philharmonique née de la rencontre du violoniste et chef d’orchestre Emmanuel Krivine et de sa femme violoniste baroque qui le sensibilise aux instruments anciens, devenus la ligne de l’ensemble.
Mais tous n’ont pas tenu le choc d’une vie entière à deux, même s’ils ont continué malgré tout à collaborer : Luciano Berio et Cathy Berberian, dont le mariage dura de 1952 à 1964, travaillèrent ensemble pour des pièces emblématiques telles que les Folk Songs (1964, l’année de leur séparation) et la Sequenza III (1966). La musique peut continuer à opérer chez les couples de musiciens. Mais le finale ne se gère pas chez tous de la même manière. La musique peut aussi perdre sa prééminence sur l’affectif : certains musiciens se voient obligés de ne plus collaborer avec tel ou tel ensemble après une séparation pour éviter la confrontation avec l’ex. Le compagnon de tous les jeux devient alors persona non grata et il faut se reconstruire un réseau professionnel.

Accord parfait et dissonances

Du plus au moins endogame, on relèvera d’abord, symbole de l’osmose et de la fusion, les couples qui occupent le même pupitre. Ce sont peut-être aussi les plus difficiles à gérer sur le long terme : quand on sait la concurrence déjà rude qui existe au sein d’un orchestre, on imagine quand elle s’exerce entre conjoints. Il est rare que les deux occupent une même place ou évoluent au même rythme dans les phalanges aux renommées diverses et variées. Le niveau n’est pas forcément le même entre les deux. La gestion de carrière s’immisce et vient facilement rompre l’équilibre : la carrière de l’un peut s’envoler avec une nomination dans un orchestre à l’étranger ou tout simplement dans une autre ville, et la rivalité prend le dessus. Cette concurrence s’impose d’autant plus quand il s’agit de couples de solistes instrumentaux ou vocaux dont la carrière est plus difficile à lancer et sous pression médiatique. Il en faut parfois moins pour briser un couple dans la vie de tous les jours… D’un pupitre à l’autre, ce n’est plus le même instrument, mais bien souvent la même famille : les bois avec les bois, les cordes avec les cordes et les voix ensemble. Les cuivres et les percussions, pupitres très (trop ?) souvent masculins, sont souvent contraints à un peu plus de mixité. Le grand saut se produit quand un cuivre regarde du côté du chœur ou quand une chanteuse jette son dévolu sur le premier violon. On parle toujours d’endogamie, mais à y regarder de plus près les métiers ne sont pas les mêmes et les rythmes professionnels non plus. La carrière d’un chanteur ou d’une chanteuse sera plus courte dans le temps et souvent bien plus dure à installer car les postes sont moins nombreux. Les rivalités, si elles ne s’exercent pas en miroir au sein du même pupitre, sont bien là.

Du duo au trio

Pour beaucoup de couples, la naissance peut être synonyme de clash. Qu’en est-il pour les musiciens ? Les choses se corsent là encore : certes, l’intermittence ou un poste en orchestre permet globalement de consacrer du temps à sa progéniture. Mais il faut aussi gérer les plannings fluctuants entre répétitions, concerts et tournées. Quand un ensemble faisait appel au couple dans un même concert – et qu’au passage il économisait sur l’hébergement – il devra désormais choisir entre l’un ou l’autre, les deux ne pouvant pas accepter une même production au même moment, garde des enfants oblige. Là encore, un motif de plus de rivalité quand les deux sont appelés à la même période pour un concert et que l’un des deux doit céder le pas à l’autre. On compare les programmes, la production, la paie… bref, le couple peut vite devenir une petite entreprise familiale à gérer, clauses de non-concurrence et plannings mutualisés compris. Il arrive aussi que l’enfant intègre l’ensemble familial : Mathieu Spinosi joue ainsi régulièrement du violon au sein de l’ensemble Matheus que dirige son père, Jean-Christophe.

Liaisons dangereuses

Et qu’en est-il du regard extérieur qu’on porte sur le couple ? Pas facile à gérer au sein des ensembles : le couple est vu comme une alliance musicale au sein du collectif. Il se retrouve sur un type de jeu, une musicalité ou une vocalité qui ne plaît pas toujours à tout le monde. Savoir que deux musiciens sont en couple peut exacerber les animosités. Elles seront d’autant plus vives si l’un des deux assume la direction musicale : un musicien (ou une musicienne) en couple avec le chef d’orchestre deviendra forcément le petit protégé suspecté de toutes les préférences. Il faut alors que le chef soit fin diplomate pour imposer son compagnon sans soulever de rébellion dans l’orchestre. Même les plus grands ont achoppé sur cet exercice délicat : Simon Rattle, directeur musical du Philharmonique de Berlin, a lui-même invité à l’excès sa compagne, la chanteuse Magdalena Kozena, dans les séries qu’il dirigeait. Ces invitations étaient légitimes au regard de la carrière de la mezzo-soprano, mais, à répétition, elles ont néanmoins irrité au sein de l’orchestre et aussi vis-à-vis de l’extérieur. Le bât blesse quand la qualité musicale du partenaire est en question : une situation qui devient délicate pour l’ensemble des musiciens puisqu’il est clair qu’une certaine omerta plane sur l’orchestre. La situation est plus fréquente dans les ensembles que dans les orchestres. Elle est aussi souvent moins bien acceptée puisque ces ensembles reposent sur l’intermittence et donc sur le libre remplacement des musiciens. Ceux qui viennent jouer acceptent alors en connaissance de cause et gare à la bourde durant la production pour celui qui n’était pas au courant des liens secrets et intimes. Un piège en plus, donc, dans le monde musical où la concurrence règne. La disgrâce n’est jamais loin quand on critique le musicien ou la musicienne de cœur.
Qui a dit qu’il était facile de rester au même diapason en musique ?
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