Musique pour clarinette

Alain Pâris 11/05/2016
Nombreux sont les compositeurs qui ont été attirés par la clarinette, sans oublier les virtuoses de l’instrument, nul n’étant si bien servi que par soi-même. Mais, contrairement à l’idée reçue qui veut que les instrumentistes-compositeurs donnent naissance à des œuvres d’intérêt mineur, le répertoire de la clarinette est truffé de pièces à découvrir, souvent de belle tenue.
Bernhard Henrik Crusell (1775-1838) a été l’un des premiers grands virtuoses de la clarinette à l’aube du 19e siècle. Ce contemporain de Beethoven a fait carrière à la cour de Suède où il a fait connaître les œuvres majeures de ses contemporains. Il était aussi très impliqué dans l’évolution de la facture instrumentale et a contribué à l’essor du mécanisme à clés avec le facteur de Dresde Grenser.
Les clarinettistes n’ont jamais délaissé ses trois concertos qui se situent dans la parenté stylistique de ceux de Weber, à l’exception peut-être de celui en si bémol majeur, op. 11, qui évoque davantage Méhul ou Gossec. Nicolai Pfeffer a réalisé chez Henle une nouvelle édition Urtext de ces concertos (les opus 5 et 11 sont parus, l’opus 1 ne saurait tarder). Il s’agit d’une réduction clarinette-piano dont Johannes Umbreit a reconstitué une partie d’accompagnement d’après le matériel d’orchestre original. Comme on pourrait s’y attendre sous la plume d’un clarinettiste-compositeur, toutes les richesses de l’instrument sont exploitées dans la partie soliste, pas seulement la virtuosité. Les mélodies coulent à flot, avec certains effets d’écho très réussis dans le mouvement lent de l’opus 11.

Louis Spohr n’était pas clarinettiste. C’est à l’instigation d’un virtuose contemporain de Crusell, Johann Simon Hermstedt, qu’il composa ses concertos pour clarinette. Le premier, op. 26, précède ceux de Crusell et de Weber. Nous sommes encore dans une époque de transition, même si la fluidité des lignes mélodiques annonce déjà Mendelssohn. Le traitement orchestral est plus élaboré que chez Crusell et la clarinette chante davantage comme une voix humaine. A l’époque, il était considéré comme le summum de la difficulté et Hermstedt avait dû faire modifier son instrument pour en maîtriser certains passages. Les choses ont beaucoup changé depuis. La nouvelle édition Urtext que propose Henle est due à Ullrich Scheideler ; le conducteur et le matériel d’orchestre correspondants seront publiés ultérieurement chez Breitkopf.

L’Introduzione e tema con variazioni pour clarinette et orchestre généralement attribuée à Rossini est-elle de la main du maître ? Certes, le thème est issu de La donna del lago et l’introduction puise dans Mose in Egitto ; l’écriture colorature, les grands crescendos sont typiques. L’édition proposée par Nicolai Pfeffer chez Breitkopf (Musica Rara) est un Urtext basé sur la première édition (Breitkopf également) de 1823. C’est la seule source authentique, et le nom de Rossini y figure sans ambiguïté, mais avec la mention « Andante di Rossini ». D’où le doute : les variations seraient-elles d’une autre main ? Il s’agirait alors d’un excellent pastiche. Peu importe, les clarinettistes s’en donnent à cœur joie pour mettre en valeur virtuosité, couleurs, legato et autres qualités vocales. S’il existait de nombreuses éditions avec piano, un conducteur sérieux faisait défaut (ici fourni avec le matériel). Lacune comblée.

On sait quelle influence Richard Mühlfeld exerça sur Brahms. Clarinette solo de l’orchestre de Meiningen, que dirigeait Hans von Bülow et qui créa la Symphonie n° 4 de Brahms, il est à l’origine des quatre partitions majeures que l’auteur du Requiem allemand dédia à la clarinette (trio, quintette et deux sonates). L’instrument a totalement changé depuis le début du 19e siècle : Mühlfeld joue alors sur une clarinette à dix-huit clés dont les ressources en matière de legato, de changement de couleurs et de registres n’ont rien de commun avec celles des instruments modernes. La nouvelle édition des deux sonates, op. 120, chez Bärenreiter (Clive Brown et Neal Peres Da Costa) est un Urtext “historiquement informé”, dans la mesure où elle tient compte des témoignages des interprètes de l’époque. On possède beaucoup d’indications sur la façon de jouer de Mühlfeld, sur le diapason en vigueur, sur les mouvements métronomiques (que Brahms ne précise pas) et sur bien d’autres paramètres. La préface et les commentaires d’interprétation occupent presque autant de pages de ce volume que la musique elle-même. A comparer aux versions pour alto et pour violon des mêmes sonates préparées par les mêmes éditeurs. Des sonates à redécouvrir ?

Toujours à l’affût de nouveautés, Michel Lethiec a suggéré à Franck Villard d’orchestrer la Sonate de Saint-Saëns. A la fin de sa vie, l’auteur du Carnaval des animaux avait entrepris un cycle de sonates pour différents instruments à vent et piano. Celle qu’il a dédiée à la clarinette comporte une partie de piano très riche qui se prête à l’orchestration. Franck Villard s’est limité aux seules cordes, parfois divisées, mais avec une habileté d’écriture qui restitue une grande diversité de couleurs tout en préservant la transparence de l’écriture typiquement française de Saint-Saëns : une période du répertoire qui manquait d’œuvres concertantes (Symétrie).

On retiendra aussi les deux petites pièces pour clarinette et piano de Reger, Tarantella und Albumblatt (Tarentelle et Feuillet d’album), publiées à l’origine dans des revues (Henle) ; et, pour les amateurs de découvertes, le beau quatuor de clarinettes de Graciane Finzi, Interrupted Moments, pour deux clarinettes, cor de basset et clarinette basse, une œuvre qui joue surtout sur la palette sonore diversifiée des instruments de la famille (Billaudot).
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