Formation musicale : faut-il remiser le solfège au placard ?

Pour motiver leurs élèves, certains conservatoires ont fait le pari de remplacer le solfège classique par des cours basés sur l’utilisation de l’instrument, avec peu d’écrit. Ecran de fumée ou révolution pédagogique ? Enquête.
Dans bien des conservatoires, la disparition du traditionnel solfège fut dictée par un impératif très pratique : endiguer l’abandon de nombreux élèves de premier cycle au bout d’une ou plusieurs années dans l’établissement. Certains y voient un symptôme de notre société du “zapping”, dans laquelle des enfants aux emplois du temps surchargés multiplient les activités et les abandonnent aux premières diffi­cultés. D’autres fustigent les méthodes de formation musicale d’un autre âge, directement héritées de la discipline militaire qui est à l’origine de la création des conservatoires, lorsque ces derniers devaient pourvoir les fanfares en musiciens.
Il n’empêche que le constat de l’abandon de nombreux élèves est là. Et il n’est pas nouveau. En 1977, une commission du ministère de la Culture décidait déjà de remplacer le solfège par la formation musicale (FM) dans les conservatoires. Elle critiquait un enseignement trop abstrait et appelait les professeurs à faire pratiquer la musique aux élèves pour leur faire comprendre les notions théoriques. L’identification d’intervalles, l’ordre des dièses à apprendre par cœur, la cadence parfaite, les tonalités… Pour Caroline Podetti, professeur de formation musicale au CRI de Montélimar, ces notions restent souvent trop obscures pour les jeunes esprits lorsqu’elles ne sont abordées que par l’écrit. « Il faut être un peu matheux et très scolaire pour y arriver », estime-t-elle.

Des cours de pratique collective

Pour y remédier, de nombreux conservatoires ont fait le choix d’introduire les instruments de musique dans les cours de formation musicale. Le CRR de Nantes fait partie des pionniers dans ce domaine. Il a mis en place, à partir de 2005, neuf ensembles débutants qui réunissent les enfants selon leur catégorie d’instrument : hautbois/bassons, musique ancienne, cuivres… Ces cours d’ensemble ont progressivement remplacé la FM classique. Pendant une heure et demie, les élèves reçoivent un enseignement délivré par deux professeurs, l’un de formation musicale, l’autre de l’instrument qu’étudiaient les enfants du cours. « Avant ces cours d’ensemble, les enfants avaient du mal à faire le lien entre la théorie et le cours d’instrument, raconte Rémy Corbière, ancien coordonnateur du département de formation musicale du CRR de Nantes, aujourd’hui directeur de l’école de musique de Carquefou. Avant, certaines notions vues en FM n’avaient aucune utilité lors de leur cours individuel. »
Le CRD d’Evry a, lui aussi, choisi de remplacer les dictées et autres exercices très centrés sur l’écrit par des cours de FM fondés sur la pratique collective, au début des années 2000. Dans ce dispositif appelé “cursus en herbe”, les élèves sont réunis par ensembles instrumentaux “musicalement pertinents”. Les élèves travaillent essentiellement sur la mémorisation, puis écrivent de petites inventions. Il peuvent également s’essayer à des arrangements. A Evry comme à Nantes, l’accent est en outre mis sur la formation d’un son de qualité, pour que le plaisir de bien jouer n’attende pas le nombre des années.

Chaque enseignant est également professeur de FM

Le CRI de Montélimar a réformé de fond en comble sa formation musicale, il y a une quinzaine d’années. Cette formation, qui ne fait pas l’objet d’un cours spécifique, a été disséminée dans d’autres cours. Les élèves suivent désormais un cours de pratique collective, pendant lequel ils peuvent jouer et improviser sur leur instrument, mais aussi un cours de culture musicale et le traditionnel cours d’instrument. Ils apprennent à lire les notes lors de ce dernier cours. « Nous avons formalisé ce système dans notre projet d’établissement de 2008 en partant de l’idée que chaque professeur du conservatoire était en quelque sorte professeur de FM », explique Caroline Podetti.
A l’heure du bilan, Rémy Corbière ne cache pas son enthousiasme : « A Nantes, les enfants ont gagné en qualité d’oreille, en justesse, en mise en place rythmique… » Fort de cette réussite, le conservatoire a décidé de rendre obligatoire la pratique de la musique de chambre pour les élèves des troisième et quatrième années de premier cycle. « Ils y apprennent, notamment, à accorder leur instrument, à saluer le public, à quitter la scène… Ils vivent des expériences enrichissantes », apprécie Rémy Corbière, qui est d’ailleurs régulièrement invité par d’autres établissements pour présenter l’expérience nantaise.
Les quelques défauts qu’il voit au dispositif – la moindre aisance des élèves dans la dictée de notes, dans la lecture de certaines clés et un travail personnel parfois amoindri – sont peu de choses et ne doivent pas, selon lui, remettre en question le dispositif. Même son de cloche à Evry : « Les élèves sont peut-être moins pointus sur la lecture de notes et la technique, mais ils ont beaucoup gagné en inventivité, en mémoire, en improvisation, en écoute de l’autre, en jeu collectif », constate Claire Banda-Lemoine, professeur de FM au CRD d’Evry.

une meilleure écoute

Les ensembles nantais ont surtout permis à beaucoup d’élèves de regoûter au plaisir de jouer de la musique. Et la pratique collective leur donne un surcroît de motivation. « En groupe, les enfants développent l’écoute du jeu du copain, ils apprennent à se placer rythmiquement, à jouer en nuances, à adapter leur justesse par rapport à celle des autres », constate Rémy Corbière.
A Montélimar et à Evry, les élèves ont gagné en motivation et le lien se fait plus aisément entre le cours d’instrument et la pratique collective. Pour David Le Moigne, délégué à la formation musicale à l’école supérieure d’art de Lorraine, cela n’a rien de surprenant. Il est convaincu que les enfants d’aujourd’hui ont besoin de comprendre ce qu’ils font pour trouver la motivation nécessaire à l’apprentissage. Ainsi, il explique souvent aux petits élèves que ce qu’il leur apprend va leur permettre de rejouer les musiques de film qui leur ont plu. « Je me souviens d’une petite de 4-5 ans qui était arrivée tout heureuse en cours parce qu’elle avait réussi à refaire la musique du générique de Oui-Oui », raconte-t-il.
David Le Moigne avait, pour sa part, enseigné auparavant dans un conservatoire qui avait décidé, vers 2000, d’abandonner le solfège pur : le CRR de Rouen. « J’ai assez vite supprimé les traditionnelles dictées de notes en voyant les bienfaits de l’apprentissage oral à l’instrument, remarque-t-il. Lorsque les élèves essayaient sur leur instrument ce que je leur demandais de faire, ils voyaient tout de suite ce qui sonne faux, contrairement à une dictée écrite. » En parallèle, il continua à délivrer un enseignement théorique classique à une classe rouennaise de même niveau. Mais il remarqua rapidement que cette dernière intégrait bien moins vite les acquis théoriques que la première classe.

Une pédagogie qui demande beaucoup de travail

Dans le cadre de ses fonctions à l’école des arts de Lorraine, David Le Moigne avait interrogé des professeurs de FM sur les qualités musicales qu’ils attendaient de leurs élèves à la fin du premier cycle. Le placement rythmique et l’oreille arrivaient en tête. Et pourtant, la plupart de ces professeurs préparaient d’abord leur cours en fonction des notions théoriques qu’ils avaient eux-mêmes apprises par le passé… « Cela les rassure, mais ce n’est pas la bonne méthode, juge David Le Moigne. Une professeur d’instrument m’expliquait en avoir assez que ses élèves oublient toujours le fa dièse lorsqu’ils jouaient en sol majeur. Si ses élèves improvisaient sur du sol majeur avec leur instrument lors du cours de formation musicale, il leur deviendrait naturel de jouer le fa dièse. » Caroline Podetti le rejoint sur la nécessité de pratiquer pour comprendre ces notions : « Je me suis rendu compte que les élèves qui ne jouent pas de leur instrument comprennent bien plus lentement que les autres la différence entre majeur et mineur. » Rémy Corbière ne dit pas autre chose : « Lorsqu’on apprend une cadence parfaite en la jouant, cela laisse des traces bien plus profondes dans le cerveau et dans le corps. »
Ces méthodes restent toutefois difficiles à mettre en place partout. Elles nécessitent d’abord l’accord d’une majorité de l’équipe enseignante. Ce qui n’est pas toujours le cas. Autre obstacle : l’obligation de réformer les évaluations de fin de cycle. Le CRR de Rouen a, par exemple, décidé de laisser les élèves venir à l’examen avec leurs instruments pour faire des déchiffrages et des décodages, plutôt que de leur faire faire des dictées. A Nantes, l’évaluation se fait par le contrôle continu et une audition réunissant des professeurs extérieurs au conservatoire.
A Montélimar, l’écrit est aussi bien moins présent que par le passé lors des examens. « Le principal risque des cours de formation musicale est qu’ils deviennent des cours d’exercices, observe Caroline Podetti, du haut de ses trente-trois ans d’expérience dans le domaine. Les examens écrits classiques peuvent devenir une barrière infranchissable pour certains élèves pour qui l’écriture est source de blocage. J’ai connu des amis qui sont restés sur le carreau à cause de cela alors qu’ils étaient de très bons musiciens. Aujourd’hui, la majorité des professeurs de FM que je rencontre sont d’accord pour abandonner la formation écrite classique. Mais cela fait peur, car cela demande beaucoup de travail. » La méfiance à l’égard des nouvelles méthodes n’est d’ailleurs pas toujours une question d’âge. Parmi les six étudiants en formation musicale que David Le Moigne supervise à l’école des arts de Lorraine, deux privilégiaient un enseignement très écrit. « L’un d’entre eux a toutefois rapidement changé son fusil d’épaule en découvrant d’autres méthodes », a constaté David Le Moigne.

Ne pas apprendre la théorie trop jeune

Doit-on aller jusqu’à faire disparaître l’écrit de ces cours ? Les professeurs de FM s’accordent à dire que non. Mais à certaines conditions : « L’écrit reste indispensable, mais il ne faut pas qu’il crée des handicapés de la musique, estime Marie Benoteau, vice-présidente de l’Association des professeurs de formation musicale et ancienne professeur de formation musicale au CRD d’Evry. L’écrit permet notamment de se souvenir et de transmettre aux autres nos idées personnelles. L’essentiel est que les enfants comprennent ce qu’ils font lorsqu’ils écrivent. » A Evry, Marie Benoteau faisait, par exemple, jouer les basses par les élèves tandis que d’autres devaient les écrire selon des règles précises. « L’écrit prend alors du sens. On fait l’exercice pour jouer avec des copains, et non uniquement pour le professeur. »
« L’écrit, c’est la mémoire et le patrimoine, souligne de son côté Elodie Corlay-Bosquet, professeur de formation musicale au CRR de Brest. Il faut que les élèves puissent décrypter la musique écrite pour aller chercher des trésors dans la mémoire collective des civilisations. Il serait dommage que la musique soit limitée dans l’espace et dans le temps. » L’écrit, c’est aussi un langage universel compris par les musiciens du monde entier, indispensable aux interprètes et compositeurs professionnels.
L’écrit est enfin essentiel pour comprendre la manière dont s’est développée la musique classique occidentale, construite sur des systèmes théoriques très poussés. « Sans l’histoire théorique de la musique, les musiciens ne pourraient pas jouer certaines partitions, souligne Caroline Podetti. La musique dodécaphonique est, par exemple, inaccessible aux musiciens qui ne comprennent pas comment elle fonctionne. »

Le problème ne serait-il pas aussi que ces notions écrites soient apprises trop tôt à des enfants qui ne saisissent pas, intellectuellement, l’utilité de ces notions ? Ne devraient-elles pas être enseignées plus tard, lors du second cycle, par exemple ? C’est ce que défendent aujourd’hui certains pédagogues. Toutes ces questions, non tranchées, laissent augurer encore bien des expérimentations dans les années à venir.
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